Pardon. Le demander.

par Annie Cloutier

Quand l’homme d’affaire Daniel Guay a posé la main sur le sein de la députée Caroline Simard lors d’un cocktail dinatoire en novembre 2014, Simard n’a attendu que quelques heures pour réagir. En fin de soirée, elle publiait un récit de l’incident sur ses comptes Twitter et Facebook, sans mentionner le nom de Guay.

Quelques jours plus tard, parce que la tourmente ne s’essoufflait pas, Guay a révélé son identité et présenté des excuses publiques à Simard, qui les a acceptées. Il s’agissait pour elle d’un geste de « justice réparatrice ». Elle ne souhaitait pas aller plus loin, c’est-à-dire porter plainte, c’est-à-dire (selon mon interprétation) faire souffrir plus qu’il ne le faut un homme qui dit regretter son geste et qui l’affirme au vu et au su de la société entière.

Simard allait par la suite expliquer que ce qui importait, à ses yeux, était de dénoncer l’acte lorsqu’il était posé, tant pour sa dignité personnelle que pour l’avancement de la société.

La ministre de la Justice d’alors, Stéphanie Vallée, n’a pas vu la situation du même œil. Il faut porter plainte, a-t-elle expliqué, sitôt qu’un geste de nature criminelle est posé, ce qui, selon elle, est le cas d’une main posée sur un sein.

*

Qui a raison? Qui, de Simard ou de Vallée, propose le mécanisme de règlement de conflit le plus équitable? Le plus sain? Le plus favorable au lien social? Le plus susceptible de favoriser le mieux-être des parties impliquées? Si elle ne souhaitait pas porter plainte, Caroline Simard n’aurait-elle pas dû traiter l’incident de façon privée? Qu’arriverait-il si chacun se mettait à se faire justice de sa propre initiative? Jusqu’où la dénonciation peut-elle déraper? L’affichage d’insinuations de harcèlement sexuel sur les portes de trois professeurs de l’UQAM en novembre 2014 et la circulation de ces insinuations à un rythme effréné sur les réseaux sociaux en a à l’époque sidéré plus d’un. Il ne s’agit pas de pendre haut et cours, sans entendre l’accusé. Jamais.

Ce n’était pas le cas, du reste, de Caroline Simard, qui a dénoncé à visière levée avec des faits et des arguments précis. Daniel Guay avait tout loisir de s’expliquer et de participer au processus de justice réparatrice et transformatrice. Il l’a fait.

Toutes les personnes qui posent des gestes malheureux, qu’on les dénonce ou pas, n’ont toutefois pas, hélas!, la capacité ou la motivation d’entreprendre l’introspection nécessaire pour entrer en dialogue avec la personne qui dénonce. Sans douter de la bonne foi de Guay, on peut imaginer que des hommes plongés dans la même tourmente ne remettent leurs gestes en cause que si la polémique les y contraint. Dans un premier temps, le recours aux réseaux sociaux avec ou sans mention du nom de l’agresseur peut-il agir comme une sorte d’incitation à la réflexion de la part du coupable présumé? Cette façon de faire me semble d’abord portée par l’espoir que la personne fautive reconnaisse ses torts et que, dès lors, il ne soit pas nécessaire d’aller plus loin. La plupart d’entre nous répugnons à la vengeance. Portés par le désir de guérir et de poursuivre notre vie, nous désirons simplement que les atteintes que nous avons subies soient reconnues. Lorsque c’est fait, nous ne demandons pas mieux que de pardonner.

Ceci est crucial. Lorsque nous subissons un tort, l’un des événements les plus susceptibles d’assurer la profondeur de notre guérison est le fait que la personne qui nous l’a infligé demande pardon. Il est certes possible, dans certains cas du moins, de pardonner sans en recevoir la demande. Pour plusieurs, ce pardon accordé de manière spontanée (sans que la personne en faute ne reconnaisse ses torts) constitue à la fois une étape cruciale sur la voie du mieux-être et un signe de grandeur spirituelle ou  morale. Et il est vrai que le contexte dans lequel l’atteinte a été subie et celui dans lequel on s’efforce de s’en remettre rendent parfois possible ce type de pardon. Pardonner à un ex exilé dans un cloître californien et dont on n’entend plus parler est plus simple que de pardonner à celui qui se répand en accusations contre nous sur Facebook suite à la rupture. Dans la plupart des cas, les circonstances propices au pardon « gratuit » relèvent du hasard, de la bénédiction, d’une certaine façon.

Mais pas toujours.

J’ai été témoin – sinon d’un pardon, à tout le moins d’une compréhension et d’une acceptation spontanées et bouleversantes de la souffrance d’un malfaiteur, et ce, en dépit de circonstances tragiques et d’une effroyable douleur – lors des funérailles en mémoire de Mamadou Tanou Barry, d’Ibrahima Barry et d’Azzeddine Soufiane au Centre des congrès de Québec le 3 février dernier. L’imam Hassan Guillet a alors prononcé les paroles suivantes :

Il y a aussi une autre victime dont on n’a pas parlé. Cette victime s’appelle Alexandre Bissonnette. Avant qu’il soit assassin, il était victime lui-même. Avant de planter les balles dans les poitrines de ses victimes, il y a des mots plus forts qui avaient été plantés dans son cerveau.

Je suis convaincue que de telles paroles, prononcées avec compassion au plus fort de l’émotion, témoignent d’une force spirituelle hors du commun. Monsieur Guillet s’est conduit comme un véritable chef spirituel cet après-midi-là. Ses mots m’ont consolée. Je souhaite qu’ils aient eu une portée semblable pour les familles éplorées.

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L’imam Hassan Guillet prononçant une allocution funéraire en mémoire des victimes des attentats du Centre culturel islamique de Québec le 3 février 2017.

Or, comme les personnes qui infligent et qui subissent une offense atteignent rarement la grandeur d’âme de monsieur Guillet, et bien que le pardon soit un événement d’une grande valeur spirituelle et morale, ne pas pardonner à celui qui ne s’excuse pas demeure sain psychologiquement et même socialement. J’estime nécessaire de le préciser parce que trop de personnes, en plus de se débattre sur la voie souvent solitaire de la guérison suite au tort qui leur a été causé, ressentent une anxiété coupable parce qu’elles ne sentent pas monter en elles l’élan du pardon.

La tradition catholique l’établit pourtant sans ambages : le pardon est une démarche qui concerne d’abord la personne qui offense. C’est elle qui, en tout premier lieu, est invitée à sonder son coeur. À reconnaître ses torts.  À s’efforcer par des gestes concrets de cheminer vers le mieux. Alors, et alors seulement, l’absolution peut lui être consentie. Le pardon est un acte conçu pour aider le pécheur, pour lui offrir la bienveillance nécessaire au cheminement vers la rédemption.

Pour la victime, dès lors, accorder son pardon, c’est d’abord offrir à l’autre la solidarité et la reconnaissance d’une commune humanité. Contrairement à ce qu’en écrivent certains sites de croissance personnelle, personne ne doit pardon à qui que ce soit et le pardon n’est pas un caillou dans le soulier de votre guérison. Si le pardon vous fait du bien, qu’il y ait eu excuses ou non, accordez-le. Sinon, réservez-le dans un coin de votre psyché, bien blotti avec l’espoir et la sérénité que vous travaillez à retrouver. L’espoir qu’un jour, les torts soient reconnus. Votre guérison, en attendant, n’est pas compromise. Vous n’avez pas besoin de pardonner pour prendre du mieux. Comprendre, accepter, lâcher prise quant au passé, aller de l’avant : oui. Mais au retour d’une certaine sérénité, le pardon n’est pas condition.

Reste que le scénario le plus favorable demeure celui où l’offenseur prend conscience de ses torts puis entreprend le travail sur soi qui mène à la réparation. Une étape cruciale est alors la demande de pardon. De fait, ce scénario est le plus propice à la justice réparatrice, dont j’estime qu’elle est plus porteuse de l’équilibre, de la justice et du bien-être tant de la victime que de la société entière que la seule recherche d’une punition par le droit. (Cette issue demeure néanmoins la seule possible, parfois.)

Or, en vérité, peu de personnes possèdent la force de caractère et le soutien social nécessaires à l’admission d’avoir commis une mauvaise action. Dans la plupart des cas, les personnes qui subissent un tort doivent guérir seules, non seulement sans admission de tort de la part de l’agresseur, mais également sans la reconnaissance sociale de ce qu’elles ont subi. Dans les cas de torts causés à la personne (viol, inceste, harcèlement sexuel, psychologique, physique, violence conjugale, dénigrement répété, harcèlement au travail, sur les réseaux sociaux, familial, préjudices subis pendant l’enfance par les parents, la fratrie, les grands-parents, les tantes ou les oncles, etc.), il n’est pas rare que la personne qui a subi les torts se heurte à l’incompréhension, voire au déni de son entourage.

Il arrive même que la dénonciation se retourne contre la personne qui a subi l’outrage. Dans les pires cas, on fait d’elle un bouc émissaire. Car la société n’apprécie que peu ce qu’elle contemple d’elle-même dans certains gestes honteux. L’agression sexuelle est-elle le signe d’une culture du viol? Un attentat, celui d’un racisme systémique? Mieux vaut détourner le regard que de défaillir sous le poids du questionnement.

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Une démarche de mieux-être s’effectue dans les meilleures conditions lorsque l’agresseur reconnaît ses torts et demande pardon.

La question se pose dès lors :

Comment faire face à la résistance de l’agresseur et l’amener à admettre ses torts sans qu’il ne dédramatise, minimise la portée ou amoindrisse les conséquences de ses actions? se demandent les chercheures en droit Rachel Chagnon, Liliane Côté et Virginie Mikaelian. Il existe plusieurs écoles de pensée sur ce sujet. Certaines proposeront d’utiliser les témoignages sur Facebook afin de menacer sa réputation et de compter sur la pression des pairs pour le contraindre à entrer dans le processus. D’autres considèrent suffisant et plus humain de confronter l’agresseur sans le brusquer pour l’amener à participer au processus de son plein gré. Dans tous les cas, la bonne volonté de l’agresseur et un bon réseau de soutien pour l’épauler dans sa transformation sont des éléments clés de la réussite de la justice transformatrice. En effet, cette justice ne cherche pas à punir, mais à transformer radicalement tous les acteurs et toutes les actrices impliqués, tant la survivante et la communauté que l’agresseur.

Engager la communauté dans le processus de justice réparatrice devrait aller de soi. Car sans nier la responsabilité personnelle de celui qui perpètre le tort, la sociologie montre que c’est la communauté entière qui produit la déviance. Nos valeurs, nos normes, nos rigidités, nos musellements, nos exclusions, nos comportements de groupes, nos tabous, nos intolérances, nos injustices et nos inégalités contribuent à créer de la division et à faire en sorte que certaines personnes, submergées de honte ou de haine de soi par exemple, commettent des gestes malheureux. Il est donc normal et souhaitable que la communauté contribue à réparer les torts qu’elle crée.

À ce titre, la reconnaissance d’une certaine responsabilité de la part de certains animateurs de radio privée suite aux attentats survenus au Centre culturel islamique de Québec mérite notre admiration. Cette administratrice d’un site anti-islam radical qui a pris la décision de fermer à la suite des attentats a posé un geste tout aussi louable. Et que peut-on espérer d’Alexandre Bissonnette lui-même, qui s’est rendu à la police moins d’une heure après avoir commis son geste funeste? Lui aussi, éventuellement, à condition qu’il s’amende, a droit à la rédemption. Terrible parcours en perspective, dans son cas.

Admettre des torts n’est jamais facile. Non seulement la communauté a-t-elle la responsabilité de soutenir les personnes déviantes qui souhaitent s’amender, mais elle a aussi le devoir de s’interroger, de réviser ses pratiques, ses normes et ses valeurs, de les transformer afin de les rendre plus inclusives, plus justes et plus génératrices de bien-être pour tous. Ces derniers temps, dans les réseaux sociaux, la hargne et l’agressivité vis-à-vis « des autres » contribuent à créer des catégories fourre-tout qui nous élèvent les uns contre les autres. « Celles qui votent pour Trump. » « Ceux qui écoutent telle station de radio. » Alors que nous appartenons tous à la même communauté.

Qu’auraient pu faire, de quelle aide auraient pu bénéficier Guy Cloutier, Jian Gomeshi, Gerry Sklavounos et tous ces présumés harceleurs de l’ombre avant qu’il ne soit trop tard? De quel type d’empathie et de soutien Alexandre Bissonnette avait-il besoin? Comment accueillons-nous celui qui affirme : « Je ressens une telle haine envers telle personne ou tel groupe social. J’ai envie de me déchaîner contre elle ou contre lui sur les réseaux sociaux. J’ai envie de meurtre. De suicide. De sang. » Ou encore : « Je suis attiré sexuellement par l’enfant de ma sœur. » Plus banal, plus répandu, et néanmoins tellement douloureux : « Mon enfant suscite ma hargne. Je ne l’aime pas. Je voudrais ne l’avoir jamais conçu. » Est-il même imaginable que de telles phrases soient prononcées? À quel malheur, à quelle solitude, à quelle fureur impossibles à canaliser renvoie-t-on la personne en détresse qui ne bénéficie d’aucun lieu de parole sécuritaire où exprimer ce qu’elle vit?

Une personne délinquante ou sur le point de l’être ne peut s’engager dans un processus de justice réparatrice si la communauté ne lui témoigne que colère et mépris. Il nous arrive à tous de ressentir l’indéfendable. Nous avons tous commis des fautes au moins mineures que nous avons été incapables de reconnaître parce que nous ressentons qu’il n’y a pas de place dans la discussion publique pour exprimer et explorer ce qui s’est passé au moment où nous avons dévié du comportement optimal. Nous exigeons la performance, la compétition et l’image. Nous présenter nu, faillible, devant le tribunal social revêt parfois l’allure d’un suicide en soi. Pas étonnant, dès lors, que nous y renoncions. Mais ce qu’il faut bien saisir, ce devant quoi notre réflexion ne doit pas reculer, c’est qu’à ce tribunal,  tour à tour, nous incarnons autant l’accusateur que l’intimé.

Accusateur.

Plus souvent qu’intimé.

C’est pourquoi j’estime que c’est la communauté entière qui doit revoir ses attitudes, ses pratiques, se rassembler pour soutenir la personne qui souhaite s’amender. Les poursuites judiciaires ont certes leur utilité. Mais le travail soutenu de la réparation, il faut un village pour  l’effectuer. Plus qu’à une condamnation sèche et immédiate, c’est bien à cela qu’appellent les dénonciations : au soutien entier de la société. Pour la guérison de la victime. Pour un monde plus juste, plus ouvert et mieux fondé sur notre humanité. Et pour la rédemption de l’accusé.

Les agressions sexuelles et les homicides sont spectaculaires. Les émotions qu’ils provoquent au moins autant. Néanmoins, c’est en plongeant en nous, en reconnaissant que nous sommes tous, tour à tour – quoiqu’à moindre échelle, fort heureusement – agresseur et agressé, que nous approchons d’une société et d’une justice véritablement réparatrices. Nous avons un jour été blessés. Nous avons un jour causé des torts quant auxquels nous n’avons pas été en mesure de demander pardon. Nous partageons tous ces événements constitutifs de notre humanité. Et c’est ensemble, tous, que nous devons trouver la force de demander pardon pour qu’ensuite… nous puissions, collectivement, nous l’accorder.

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