Le désir et le bouc émissaire

par Annie Cloutier

Le désir – d’être une écrivaine reconnue, par exemple – n’est pas une manifestation authentique et passionnée d’un moi personnel et unique dont la satisfaction procure enfin la paix. Le désir, au contraire, est une imitation du désir d’autrui qui ne peut que dégénérer en rivalité, puis en violence. Ce n’est pas moi, mais René Girard, un penseur français mort en 2015, qui l’écrit.

Pour Girard, cette nature mimétique du désir humain est si profonde et puissante qu’elle permet d’expliquer le fonctionnement de nos sociétés depuis leur origine. Nous désirons ce que les autres désirent. Tel est le ressort du conflit.

Hélas! la dynamique mimétique ne s’arrête-t-elle pas là. La satisfaction de tout désir entraine la convoitise et la vengeance dans un cycle de plus en plus instable et violent. À un certain stade de fascination haineuse pour le désir de l’autre, l’objet même du désir s’évanouit dans l’oubli. La nature du conflit d’origine nous échappe. N’existent plus que la haine et la violence des uns envers les autres. Alors, seule une expiation spectaculaire est en mesure de mettre un terme à la violence déchainée. Cette expiation s’incarne dans la désignation d’un bouc émissaire.

Quel bouc émissaire? Comment le désigne-t-on? Pour Girard, le bouc émissaire est un individu dont la particularité est perçue comme démiurge ou divine. En clair : il s’agit d’un individu qui se distingue par ses traits physiques, son apparence, ses croyances ou ses pratiques; bref, un être qui envisage et accomplit les choses différemment.

Dirigeant sa fureur diffuse vers un individu unique, la communauté investit cet être de son ressentiment et de sa hargne jusqu’à son exécution.

Une fois sacrifié, le bouc émissaire est déifié de manière définitive. Parce que sa mort a mis fin au conflit, il semble confirmé qu’il a la puissance d’un dieu. Vraiment, celui-ci était fils de Dieu, reconnaît le centurion au pied de la croix, par exemple.

Pour Girard, nous sommes en mesure de pousser très loin le mensonge collectif afin de ne pas voir que nous sommes motivés par l’envie et la jalousie, plutôt que par ce sain appétit de croissance, de cohésion et d’expérience dont nous voudrions faire notre discours officiel.

Exégète biblique, il analyse un passage à prime abord insensé des évangiles dans lequel Jésus affirme apporter la violence :

Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère. (Matthieu 10 : 34)

Pourquoi Jésus, qui prêche l’amour, la paix et le pardon, affirme-t-il susciter la division et la violence?

Pour Girard, la réponse est simple. Jésus apporte la division parce qu’il dénonce la violence sacrificielle qui s’incarne dans le bouc émissaire. Il révèle le secret sacré : l’ordre social dépend du sacrifice de victimes innocentes. Et non seulement le révèle-t-il, mais il demande qu’on y mette fin en aimant, en pardonnant, en luttant contre l’injustice et en protégeant les plus faibles.

Jésus ne se leurre pas, toutefois : la révélation qu’il apporte ne peut qu’ébranler l’ordre social. S’il n’est plus permis de sacrifier une victime innocente, comment contrôler la violence dans la communauté? Pour plusieurs, le sacrifice expiatoire continue de paraitre un moindre mal.

Pour Girard, interprétant la pensée de Jésus telle que rapportée par Matthieu, il ne peut plus être question de recourir au sacrifice de victimes innocentes. L’alternative véritable est la suivante : ou bien nous nous aimons les uns les autres, ou bien nous mourrons tous de notre violence exacerbée. Pour l’instant, aux yeux de Girard, le monde est le foyer d’une violence de plus en plus généralisée (c’est-à-dire sans frontière, mondialisée) parce que nous n’avons plus la protection du sacrifice et que nous ne compensons pas ce fait en embrassant l’amour et le pardon comme valeurs organisatrices de nos sociétés. Il se peut toutefois que les campagnes de harcèlement et d’humiliation collective dont Internet regorge soient en train de remettre les boucs émissaires à l’honneur. Réaction de masse à l’emballement perçu du désordre et de la violence? Quoiqu’il en soit, si nous sombrons dans la désignation de souffre-douleurs, nous retournons à l’époque pré-chrétienne.

Le malheur, pour Girard, est que l’individualisme fait que nous sommes à la fois plus attentifs aux victimes et à nous-mêmes qu’auparavant. Nous reconnaissons l’innocence des boucs émissaires et cherchons à les protéger – grâce à notre héritage chrétien notamment – mais nous cherchons d’abord et avant tout à préserver l’idée que nous nous faisons de notre propre innocence. Transposant Candide, qui parcourt les horreurs de son époque, révolté par la violence qu’il rencontre, mais certain de sa propre innocence, Girard avance que les médias d’aujourd’hui adoptent la même attitude. Ils nous permettent de nous exclure du monde, de nous blanchir du mal et de nous percevoir individuellement ou en groupes restreints comme de bons êtres humains. « Les médias se scandalisent de tout sans cesse, explique-t-il. Tout en considérant que nous n’avons rien à voir avec toute cette violence. » Et nous, lecteurs, faisons de même. C’est toujours la faute d’un autre, de structures et de dynamiques qui nous dépassent. Nous nous rassurons de notre impuissance. D’où notre propension à tirer à vue sur les propos ou les pratiques « qui dépassent » : elles nous paraissent incarner la déviance, elles nous paraissent menaçantes, à nous, êtres purs, qui ne désordonnons rien ni personne.

Girard se concevait-il lui-même comme une version atténuée du bouc émissaire? Au regard de sa puissance heuristique, son œuvre a reçu bien peu de reconnaissance. À cause de son originalité fondée sur une conception avant-gardiste de la multidisciplinarité (anthropologie/philosophie/théologie/psychologie) et sur une conviction de la pertinence épistémologique des évangiles, il a, sa vie durant, été regardé de haut par la communauté scientifique. Il évoquait son rejet avec humour… et causticité.

« Adoptant une écriture de plus en plus pamphlétaire, voire prophétique, il était convaincu de porter une vérité que personne ne voulait voir et qui pourtant crevait les yeux, écrit Jean Birnbaum dans Le monde. » « Je n’arrive pas à éviter de donner cette impression d’arrogance », admettait Girard, narquois, jusqu’à la fin de sa vie.

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La série Ideas de la CBC consacre une série de fascinants reportages à René Girard.

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René Girard : le désir mimétique au fondement du conflit.

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