Crisser les breaks

par Annie Cloutier

Il y a deux semaines, je me suis arrêtée devant un passage piétonnier pour y laisser passer un marcheur. Avant de le faire, j’ai ralenti (car j’avais repéré le marcheur de loin). Je respectais déjà la limite de vitesse, qui était de 30 km/h de toute façon.

Environs trois secondes après que je me sois immobilisée, la conductrice qui me suivait a klaxonné. Levant les yeux vers mon miroir, j’ai constaté sa fureur, ses bras levés au ciel, etc. Deux pas encore et le piéton atteignait l’autre trottoir.

Sur le siège du conducteur, mon mari a bondi : « Oh ! que non. Je ne te laisse pas te faire klaxonner quand tu respectes tout simplement la loi. » Il est sorti de la voiture et s’est rendu expliquer à la conductrice ce que sont un passage piétonnier et l’article 410 du code la route.

Reprenant sa place près de moi, il a dit : « Elle dit que tu l’as forcée à crisser les breaks. »

Pour une raison psychologique obscure, cette mauvaise foi, ce mensonge patent, m’a irritée au plus haut point et je suis sortie à mon tour. J’ai eu droit à : « Vous êtes une conductrice dangereuse. » « L’article 410 n’est pas fait pour être respecté au Québec. » Et : « Il n’y a même pas de passage piétonnier ici de toute façon. »

Cette dernière affirmation m’a piquée au vif, car le déni de réalité, j’ai vraiment de la misère avec ça. De la façon dont j’étais placée, je voyais à la fois la conductrice vitupérant ET le passage piétonnier fraîchement peint qui luisait dans l’humidité matinale.

Ça aurait pu mal finir. Mais j’ai appris à reconnaître les situations sans issues. J’ai contemplé la conductrice. J’ai respiré.

Et j’ai vu.

J’ai vu que la conductrice tremblait. Ça a été comme une charge imprévue d’empathie :  dans tout mon corps, j’ai ressenti son stress affolé. Je percevais qu’un système complexe d’émotions s’agitait sous sa colère. J’ai pensé : « Ouf. Ça a dû être impressionnant pour elle de voir mon mari – qui mesure près de deux mètres – surgir de notre voiture. » Je n’y avais pas songé auparavant. J’ai aussi noté la façon dont elle était habillée (j’ai supposé qu’elle se rendait au travail), des indices de son milieu social, son âge approximatif, le siège (vide) d’enfant sur la banquette arrière, etc.

Pendant ce bref instant, un être humain s’est dessiné devant moi.

Tout ce que je décris ici s’est déroulé très rapidement. Les voitures s’accumulaient derrière nous, il me fallait regagner le volant.

Mon cœur battait à tout rompre, comme il le fait chaque fois que j’efforce de discuter, d’argumenter, d’expliquer qui je suis, ce en quoi je crois, les raisons de mon comportement et qu’il me semble me heurter à une fin de non-recevoir. J’éprouvais de la colère contre la conductrice. Une frustration intense. En arrivant à la radio, j’ai raconté ma mésaventure à deux ou trois personnes, une version des faits dans laquelle la conductrice ne paraissait pas sous son meilleur jour et qui comportait plusieurs détails qui ne me paraissent plus si accablants deux semaines plus tard.

Mais ensuite, plutôt que de me précipiter sur mon clavier pour partager mon indignation sur les réseaux sociaux, j’ai avalé une gorgée de thé. Je me suis installée devant le micro. J’ai consacré ma chronique à autre chose.

Plus tard, ce qui est m’est resté est le visage tremblant de la conductrice. Son désarroi.

La raison pour laquelle j’écris ceci aujourd’hui est que je trouve difficile de lire des statuts qui vilipendent des inconnus, les méprisent, les présentent comme des « imbéciles » parce qu’ils ne se comportent pas ou ne réfléchissent pas de la façon attendue. Évidemment, ces personnes ne font pas toujours dans la dentelle et nous pouvons avoir des raisons très réelles d’éprouver de l’indignation à leur endroit. Évidemment, nous pouvons nous faire croire qu’étant donné qu’il s’agit d’inconnus (pour nous), nous ne commettons rien d’immoral en les attaquant publiquement dans nos réseaux. Mais en demeurant dans la colère instinctive et instantanée, nous enrichissons le terrain de la haine et de l’incompréhension sociale. Cela m’inquiète. Dans le cadre de discussions publiques, je préfère envisager les personnes qui me confrontent comme des êtres humains complexes, dont le regard sur la vie et les opinions ont autant de valeur que les miens, même si bien sûr, sous le coup de la colère, il m’arrive à moi aussi d’exprimer « le fond de ma pensée » dans l’espace privé qu’est ma maison ou celle des membres de ma famille et de mes amis. Mais même dans mon salon, une fois la frustration exprimée, je m’efforce de comprendre ce qui motive les comportements – si dérangeants, parfois – « des autres ».

Je crois qu’en tant qu’adulte privilégiée et hautement scolarisée, j’ai une responsabilité particulière : comprendre les mécanismes de ma colère, puis l’évacuer par des canaux aussi sains pour moi-même que pour les personnes et la société qu’elle pourrait affecter. Je n’y parviens pas toujours, loin s’en faut. Mais je voudrais ici proposer que refréner notre envie de hurler à « la médiocrité ahurissante de tous les auditeurs des radios de Québec » par exemple, peut être un premier pas intéressant et assez aisé à maîtriser pour chacun d’entre nous dans la quête d’une société plus ouverte, plus empathique, plus réfléchie et plus généreuse.

Nous rêvons tous d’un monde solidaire dans lequel la discussion respectueuse est possible. Cela commence par notre propre comportement. Telle est ma conviction.

Les êtres humains ne peuvent pas être réduits à leurs déclarations hors contexte, à un texte de blogue signé sous le coup de l’émotion ou à leur colère lorsque nous les croisons une seule seconde dans la circulation.

À l’aube des élections américaines, voici un texte qui va dans le sens de ce que je propose :

Dehumanizing narratives are never the truth. The truth can only be sourced from the sincere question, “What is it like to be you?” That is called compassion, and it invites skills of listening, dialog, and communicating without violence or judgement. Now there may be times when such skills fail and there is no choice but to fight. Failure is guaranteed, though, when the surrounding narrative casts the opponent as evil, twisted, disgusting, or deplorable. In that case, war is the likely result.

Bonne semaine, bonne gestion de l’émotion (dès mardi soir) et bonne solidarité humaine à toutes et à tous!

 

 

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