Exprimer ses émotions fait partie de la solution

par Annie Cloutier

Des hommes proches de moi que j’adore admettent ne rien dire lorsque d’autres hommes font des commentaires sexistes, sexuels ou dégradants à propos de femmes. Je comprends évidemment la difficulté de prendre la parole au sein d’un groupe lorsqu’il nous semble être le seul à éprouver un malaise face à ce qui se passe. Je comprends qu’on se demande : « Est-ce que c’est si grave que ça? C’est juste des niaiseries. Je ne vais pas risquer mes amitiés pour ça. » Je comprends aussi qu’on puisse se dire : « Ça a toujours été comme ça. Est-ce qu’il faut s’empêcher de tout dire? » Etc.

Je crois néanmoins que le moment est venu pour vous, chers hommes, d’intervenir à la moindre occasion, quitte à vous tromper ou à « exagérer » des fois. En fait, il est peu probable que vous exagériez. Entendre objectifier un être humain, l’entendre être ramenée à sa seule sexualité, l’entendre se faire dénigrer ou insulter, même avec des mots pas si vulgaires que ça, même par allusion, c’est toujours une raison suffisante pour ne pas se taire.

Ces derniers jours, je suis bouleversée plus encore que d’habitude par l’ampleur de la culture du viol. Je redoute ce qu’elle imprègne dans les cerveaux de mes adolescents. J’ai fort à faire pour soutenir avec eux des conversations qu’ils ne semblent pas vraiment comprendre. « Maman! s’écrient-ils. Tu t’inquiètes pour rien! On respecte les filles, nous autres! »

Mais justement… « On respecte les filles »… paradoxalement, est la phrase la plus insidieusement inégalitaire qu’un ado puisse adopter comme boussole. Les filles ne sont pas là pour être respectées comme des poupées fragiles. ELLES SONT VOS ÉGALES! Respecter tous les êtres humains devraient être un fondement absolu de nos relations, non quelque chose à quoi on doit réfléchir ou qu’on doit se rappeler constamment. Une fille se demande-t-elle si elle respecte les hommes?

Je crains fort que malgré tous nos efforts à mon mari et à moi, mes garçons deviennent éventuellement infectés par l’idée omniprésente que les femmes sont d’abord et avant tout des images sexy, des « objets de jouissance ». Oui, les filles sont fortes, affirmées et intelligentes, admettent-ils. Bien sûr. C’est l’évidence. Mais j’ai parfois l’impression qu’autour de mes ados, ce qui est d’abord recherché chez les filles est la possibilité d’avoir des rapports sexuels avec elles.

Et je crains que les adolescentes, les jeunes femmes et même les femmes de mon âge soient infectées par cette idée que sans leur désirabilité, sans leur disponibilité sexuelle, elles ne sont rien.

Comment comparer mon expérience à la leur? Peut-être ai-je été élevée dans un milieu particulièrement protégé. Quand j’étais adolescente dans les années 1980, j’allais à l’école privée pour filles. Nous adorions les garçons, bien sûr, et les côtoyions les fins de semaine, dans des partys. Nous faisions des expériences sexuelles qu’il nous arrivait de regretter. Qui peut se vanter d’avoir évité cela? Les essais et erreurs sont certainement inévitables, voir nécessaires en ces matières. Pourtant, jamais je n’ai eu l’impression de n’être QUE ma sexualité. L’intérêt des garçons semblait porter sur mon intelligence, ma gentillesse, mon sens de l’humour autant que sur ma beauté. Peut-être étais-je naïve. Aujourd’hui, je doute de plus en plus de ce que j’apprenais à mon rythme à cette époque. Il me semble avoir eu tout faux. L’image qui s’impose de plus en plus à moi à travers le déluge de situations qui nous sont présentées dans les médias et les réseaux sociaux est celle d’une immense majorité d’hommes en rut qui ne pensent et ne cherchent que le sexe, constamment. Quand j’avais 16, 25, 35 ans, ce n’était pas ce que je croyais de vous. Je croyais que votre sexualité était un pan de ce que vous étiez, pas cette obsession qui semble contrôler votre vie.

Aujourd’hui je ressens dans ma chaire la honte, l’humiliation et le rabaissement de chaque commentaire lancé « en blague » (ha ha) contre chaque femme. Chers hommes, allez-vous enfin faire l’effort de vous représenter ce que cela signifie, d’être sans cesse ramenée à son corps? S’habiller le matin, désirer être la version la plus jolie de soi-même ne devrait pas, dans vos têtes, équivaloir à demander d’être traitées de salopes, ni même d’apercevoir sans cesse votre regard traînant sur nous. Nous sommes jolies. Vous êtes beaux aussi. Le monde est plus agréable quand tout le monde fait l’effort de bien se présenter. Est-il possible de penser à autre chose, de ne pas en faire tout un plat ?

J’essaie souvent de vous faire prendre conscience de ce que vous ressentiriez si un gros homosexuel (je dis « gros » pour que vous ressentiez l’effet de la domination physique sur vous) vous lançait constamment des commentaires ou des avances. Vous me répondez que c’est difficile à imaginer. Et moi une fois de plus, je rétorque : « S’il-vous-plaît, difficile ou non, faites l’effort. » Quand on parle de privilège de l’homme blanc, c’est exactement de ça dont il s’agit : de la possibilité de ne pas avoir à imaginer.

J’ai été horrifiée par la réponse de l’Université Laval cette semaine. « Barrez vos portes »… Quel recours inepte à la gestion de crise, quelle indifférence profonde, quelle blâme jeté sur la victime. J’ai honte.

La culture du viol n’a rien à voir avec des portes verrouillées ou non et il n’est pas question qu’en réponse à une maladie grave de notre société, ce soit nous les femmes qui limitions toujours plus notre liberté de mouvements. La culture du viol prend racine dans notre hypersexualisation, c’est-à-dire dans notre névrose collective consistant à mettre et à voir du sexe dans tout, et dans le pouvoir qu’exercent les hommes sur les femmes, plus encore qu’auparavant malgré les avancées professionnelles, parce que ce pouvoir s’incarne désormais dans cette sphère sexuelle qui n’a rien d’une sphère, justement, parce qu’elle envahit et pourrit tout, tout le temps, cette sphère au départ si étroitement liée, aux yeux des femmes, avec l’amour, les relations affectives et – hélas, car ça ne devrait pas être le cas – leur sentiment de valoir quelque chose.

Hommes de ma vie, hommes de mon réseau, hommes que j’apprécie et aime tant, s’il-vous-plaît, si vous croyez réellement à l’égalité entre les femmes et les hommes, cessez de croire que le problème n’a rien à voir avec vous. Bien sûr évidemment, vous n’êtes pas des Trump, des Gomeshi, des DSK, des Aubut, etc. Le comportement de ces hommes dépasse probablement de très loin ce dont vous avez pu avoir été témoin dans votre vie personnelle généralement digne et présentable. Pourtant, chaque fois que vous vous taisez, chaque fois que vous endurez une conversation de « vestiaire » (peu importe l’endroit où vous vous trouvez d’ailleurs), chaque fois qu’en prenant une bière, vous ne trouvez rien de mieux à faire que de zyeuter la serveuse en vous regardant d’un air entendu, c’est moi, c’est toutes les femmes que vous laissez tomber.

Voir et apprécier la beauté est une chose. Faire sentir à celle qu’on voit que notre regard l’objectifie en est une autre. Gardez votre appréciation pour vous, les gars. Je vois les femmes et les hommes, moi aussi, dans toute leur fascinante beauté. Je ne leur fais pas sentir mon regard pour autant. Surtout, je ne m’assure pas que les gens qui m’accompagnent m’ont vue en train de regarder dans le seul but d’affirmer plus d’identité sexuelle et de pouvoir.

Cette photo de Tomaz Levstek parue avec un article du Devoir cette semaine fait comprendre ce dont je parle :

lhomme-est-un-loup-pour-la-femme

Vous secouez la tête avec consternation devant les propos de Trump, estimant que se vanter d’attouchements, c’est « dépasser la limite ». Je ne suis pas d’accord. Parler des femmes en termes sexuels, en évoquant votre envie de les baiser, de les fourrer ou de les mettre (quand votre langage n’est pas encore mille fois plus outrancier que cela), c’est déjà dépasser la limite.

Solution pressante et simple (à défaut de facile pour vous) à mettre en pratique?

Apprenez à parler de vos émotions avec des mots simples et humains. Plutôt que des insanités supposées démontrer votre virilité, dites : « ‘Cette fille m’attire. J’aimerais sortir avec elle, mais je crains qu’elle ne veuille pas de moi. » Dans le vestiaire, pas un homme n’a pas vécu cette situation. Chacun est en mesure de comprendre votre émotion.

Apprendre à parler, à partager calmement ses émotions, oui. Là réside une partie de la solution. Et c’est vous, hommes de ma vie privilégiés, adorables et instruits qui êtes investis de la responsabilité particulière de donner l’exemple chaque fois que l’occasion s’y prête, petit à petit.

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