Journal de lenteur et de don

par Annie Cloutier

J’ai passé la première moitié de l’année 2016 à distance de l’écriture publiée et des réseaux sociaux. J’éprouvais le besoin profond d’une pause. Je me suis consacrée à la rencontre d’une trentaine de couples de la région de Québec, que dans le cadre de ma recherche doctorale, j’ai interrogé au sujet de l’amour, de l’entraide et de l’engagement au sein de leur union. Et puis j’ai tenu un journal. J’en publie ici de minces fragments, notamment au sujet de la lenteur et du don.

6 janvier 2016

Depuis l’été dernier, il a été question que nous déménagions. Pendant six mois, nous avons vécu suspendus, en attente du grand dérangement. Et puis entre Noël et le Jour de l’An, nous avons décidé que non. Nous restons ici.

Nous avons alors entrepris d’abattre le mur qui sépare la salle à manger de la cuisine. Chaque soir, G. arrache des clous, tire à pleines poignes sur les panneaux de gypse, démolit un pan. Je l’assiste du mieux que je peux : je ramasse les débris au fur et à mesure, je lui apporte un outil. La plupart du temps, je m’assois simplement près de lui et je lui tiens compagnie.

Ce matin, la lumière pénètre à profusion par quatre fenêtres placées sur trois côtés de la maison. Je bois mon thé. Je baigne. Lumière sur une femme de maison.

27 janvier

J’éprouve une telle tendresse à l’égard des gens dont je recueille les réflexions et dont je passe des heures, ces jours-ci, transcrivant les verbatims de nos conversations, à écouter la voix. Ce qu’ils me racontent est en mesure de réconcilier les cœurs les plus blasés avec la plausibilité d’une nature humaine généreuse et aimante.

Seconder son conjoint dans ses corrections de fin de session, tard dans la soirée, une fois les enfants au lit, alors qu’on tombe de fatigue. Prendre place sur l’esquisse frêle de la dépression aux côtés de l’autre, naviguer bravement avec elle. Découvrir le dépassement de soi qu’exige la maternité : « Je désirais des enfants. C’était viscéral. Je ne me questionnais pas. Et maintenant je découvre que le don est carrément devenu toute ma personne. Je ne m’appartiens plus. C’est ardu. C’est exigeant. Mais ça m’apporte beaucoup également. »

Où ces gens puisent-ils leur inspiration? Pas dans les discours calculateurs, individualistes, centrés sur la sexualité sérielle ou polygame et égalitaristes (au sens de pareil) dont on nous rabâche les oreilles de manières incessante, tout de même! Ce qu’ils évoquent me paraît relever des « mœurs », d’une sagesse antique, de manières d’être transmises à travers les générations, de certitudes instinctives. Rien qui s’insère dans des paramètres, dans des calculs, des idéologies, des typographies, des comparaisons et des objectifs à atteindre.

La confiance. Un authentique désintérêt pour le profit personnel. Un partage des tâches selon les intérêts et les capacités de chacun, de façon équitable (et non pas identique). Le renoncement personnel à certains désirs en faveur d’un accomplissement commun envisagé comme fondamental. La présence. Le plaisir de faire plaisir, de pratiquer le don. Aimer, apprécier, valoriser, encourager ses enfants et son conjoint tels qu’ils sont, non tels qu’on désire qu’ils soient. Accorder plus d’importance au don qu’à la réussite personnelle. Lâcher prise. Accepter de ne pas tout contrôler. Voir le couple comme un moteur de croissance. Faire des efforts. Communiquer. Ne pas quantifier ce qui n’a pas à l’être. Établir sa famille en tant que priorité.

Comment ne pas ressentir, les écoutant, que nous savons ce qu’il faut faire et que nous sommes équipés pour mener la tâche à bien? Que les difficultés croissent et prospèrent loin du cœur, dans l’univers aride et faussement raisonnable des chroniques simplistes, des 10-trucs-pour-réussir-son-couple, des soi-disant « confidences » de star (qui ne s’épanchent qu’en clichés, ne parlent jamais de sentiments profonds), de la charcuterie des hanches, de la vulve et du gonflage des lèvres, des impératifs de fausse égalité (gagner autant l’un que l’autre, accomplir les mêmes tâches, faire l’amour sans attachement, etc.)? Ces clics que nous multiplions dans l’attente, dans l’espoir d’une vision, sont autant d’oasis illusoires dans nos vies affectives trop peu incarnées.

« Mes » couples sont ailleurs. Ils prononcent le mot « amour ». Ils savent que tout est là.

 14 février

Rien ne cloche avec mon bonheur même si je désire peu. Mitraillée comme tout le monde des images de la « réussite » des autres, de leurs vacances, de leurs sorties, de leurs achats, des programmes scolaires et parascolaires que suivent leurs enfants, il arrive néanmoins que je ressente le besoin de m’en convaincre de nouveau. Je désire peu l’électronique, les activités, les sorties, les restos, les abonnements sportifs. Je désire peu les vêtements, les crèmes, les bijoux et les parures. Même les livres, je les désire peu. Je désire lire – ça oui! Mais posséder des rayons entiers de bouquins : je n’en voie pas l’intérêt.

La vie idéale à mes yeux se résume à du temps calme à la maison, seule, contemplative, thé et bouquin entre les mains. Et savoir mon mari et mes enfants non loin.

Je suis à ce point paisible dans mon rapport au travail, à ce point décalée par rapport aux exigences de performance et de consommation, que mes enfants se font une idée un peu faussée de ce à quoi j’occupe mes journées. Lorsque, peu avant 17 h, j’entends leurs pas sur le balcon, je sauvegarde mon document et je descends les accueillir au salon. Le matin, lorsque leur autobus leur fait faux bond, je les conduis à l’école en pyjama.

Cette semaine, mon fils a affirmé, comme si c’était une évidence, que je ne gagnais pas d’argent.

-Attends, me suis-je étonnée. Tu penses que je ne gagne pas d’argent?

-Ben…

-Je ne gagne pas autant d’argent que ton père, c’est certain. Mais je gagne entre 25 et 35 000 $ par année depuis quelques années. Ce n’est quand même pas rien.

Le regard écarquillé de mon fils était sans prix. De toute évidence, il n’a pas dépassé la phase « de la disparition ». Une fois évacuée de son champ de vision, je n’existe plus, je ne fais plus rien, je ne me consacre pas à une existence autonome, je me contente d’attendre patiemment son retour. Oh! que je n’offre pas à mes fils l’image si louangée de la femme déterminée à avoir du succès, qui écrit ses essais le soir quand les enfants sont au lit, qui paie ses factures avant l’aurore, qui court, qui boit son café en consultant ses courriels, qui embrasse distraitement son chum, qui laisse traîner le lait sur le comptoir et qui fait venir Thaï Zone en bout de course en fin de journée!

J’ai misérablement failli en ce domaine. Mes enfants pensent que je n’ai rien d’autre à faire de mes journées que d’attendre leur retour, de m’occuper d’eux. Et c’est vrai que même si j’accomplis plusieurs autres choses, rien n’est plus central que ma disponibilité envers eux.

Je suis différente, je crois. Je le comprends de mieux en mieux. Je ne parle pas de ce à quoi j’occupe mes journées en termes de stress, de course, de compétition, de temps qui manque, d’heure de tombée. Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je continue de répondre que je suis à la maison, même si mes enfants ont quitté l’école primaire et que je travaille chez moi. Parce que c’est le plus important pour moi. La priorité absolue. Je suis faite comme ça.

*

Quand on me demande si j’ai vu le dernier film, ou le dernier viméo, ou le dernier meme, ou le dernier GIF, ou lu le dernier livre, ou essayé le dernier resto, ou voyagé dernièrement, la réponse est presque toujours non.

Quand on me demande si je reçois beaucoup de courriels chaque jour, la réponse est non.

Quand on me demande si je travaille trop, si je suis débordée, si je me couche trop tard, si je suis épuisée, dépassée, à la course tout le temps, la réponse est non.

Quand on me demande si je fais telle activité, si j’applique telle méthode d’intervention, si je suis à la loupe sur l’intranet de l’école les résultats scolaires de mes enfants, la réponse est non.

Ceci n’est pas un concours. Ceci n’a rien à voir avec les apparences. Ceci ne se met pas en photo sur Instagram.

Bien sûr, je vois, j’entends, je sens que plusieurs personnes ne sont pas rassasiées par un mode de vie aussi simple et, je suppose, peu excitant. Je conçois aisément que certaines personnes aient besoin de ressentir des élans, des vibrations chaque jour renouvelées pour se déployer et avancer. Je ne pense pas que tout le monde soit fait pour vivre la vie en grande partie autarcique que je me suis donnée. Mais je pense bel et bien que nous avons, tous autant que nous sommes, intérêt à nous questionner au sujet de ce qui nous motive réellement. À prendre une distance par rapport aux injonctions de consommation et de performance de notre société.

*

J’ai désiré la gloire et la renommée, par contre. Ça oui.

Et maintenant je m’en suis à peu près sevrée.

21 février

Les gens que j’interroge dans le cadre de ma recherche de doctorat entretiennent des exigences élevées envers le don. Dès qu’ils discernent le moindre intérêt dans leurs gestes ou leurs décisions, ils les disqualifient en tant qu’offrande. Leur attitude est à la fois noble et triste. Cherchent-ils une générosité absolue? J’entretiens une vision différente. À mes yeux, le don est dans tout. La beauté, la générosité, l’altruisme, l’attention à l’autre. Les gens que j’interroge portent tout ça en eux. Ce qui ne les empêche pas, quelquefois, de se présenter à moi comme des calculatrices. Peut-être ne s’agit-il que d’une humilité de circonstance. Pour ma part, je crois qu’Ayn Rand a contaminé leurs élans à leur insu. Nous ne savons plus évaluer nos vies autrement qu’avec des pourcentages et des comparaisons.

*

Lorsque nous nous quittons, la plupart des répondants disent : « C’est étonnant. Je n’avais jamais réfléchi à mon couple de cette façon. » Je me demande s’ils oublient mes questions sitôt que je les quitte. Peut-être demeurent-t-elles en suspens dans leur esprit. Peut-être en arrivant à la maison annoncent-ils à leur femme ou à leur conjoint : « Reste assis. Je prépare le souper. C’est un cadeau que je te fais. » Peut-être leur femme ou leur conjoint proteste-t-il : « Mais c’est mon tour. Ce serait inégal pour toi. » Peut-être mes répondants rétorquent-ils alors : « Je ne suis plus certain que l’inégalité réside là où je pensais la trouver jusqu’ici. »

Personnellement, depuis que j’interroge « mes » couples, il me semble que je prends un soin plus jaloux que jamais de G. et des enfants. À force d’entendre les gens me raconter à quel point le bien-être des leurs leur tient à cœur, j’en viens à y accorder une importance accrue moi aussi.

*

Se pourrait-il que l’agitation si caractéristique de notre époque masque la plus pernicieuse des paresses? Se pourrait-il que nous nous excitions et que nous tourbillonnions sans cesse afin d’éviter les seules entreprises véritablement nécessaires et exigeantes : aimer, donner et travailler sur soi? « Mes » couples paraissent éviter le piège. Ils réduisent l’excitation au profit de l’introspection : que puis-je faire pour mon conjoint? Comment ma blonde se sent-elle en ce moment? Est-ce que nous continuons de cheminer dans la même direction?

24 février

Qu’y a-t-il à comprendre de la satisfaction et de la joie profonde que j’éprouve à être à la maison, attentive, proche, à tendre les bras vers mes adolescents lorsqu’ils m’appellent : « Oui, mon chéri, qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce que je peux faire pour toi? » Leurs blagues, leur magnificence, leur attitude lorsqu’ils s’éloignent vers l’arrêt d’autobus et que je les observe de la fenêtre ou du balcon.

L’amour étend ses radicelles jusqu’à l’atome le plus infime de l’ongle. « Il n’y a pas de principe plus grand que l’amour » écrit Ying Chen. L’amour nous met au défi d’atteindre les confins de soi. Il exige que nous lui consacrions la plus grande part de notre concentration. Attentifs, soucieux de sa préservation, nous oublions d’attiser les sentiments malheureux ou dérisoires. À l’amour, nous payons le tribut de notre être entier, mais le retour ne déçoit pas : nous savons que nous participons au mouvement des montagnes et des ruisseaux, des sociétés et de l’histoire, des langues, des glaciers et des générations.

Tout cela dans une tasse de thé, ce matin, devant la fenêtre qui donne sur mon balcon.

Ying Chen La lenteur des montagnes

La lenteur des montagnes, Ying Chen, Boréal.

25 février

Oh! le bonheur de dormir contre G. Sa peau, son souffle, sa chaleur, son odeur. Je m’éveille comblée.

 1er mars

Quand j’étais adolescente, je regimbais à rendre service. Les demandes de mes parents – apporte-moi ceci, dessers la table, vide la poubelle – me paraissaient des injustices. J’avais l’impression que ce n’était pas ma fonction. Je n’étais pas paresseuse, au contraire. Le zèle et l’énergie que j’appliquais à mes travaux scolaires étaient impressionnants. Je réglais mon horaire au quart de tour, pour être certaine de remettre mes devoirs à temps et de tout savoir la veille du contrôle. Mais justement. Je voulais exercer un contrôle sur ma vie et l’interférence de mes parents, qui insistaient pour que je participe à l’économie domestique de la maisonnée à certains moments précis, dérangeait mes aspirations.

Je voulais rendre service. Mais. À l’heure où je le décidais.

Puis je suis devenue mère à 22 ans et il n’a plus été question d’exercer du contrôle sur quelque vie personnelle que ce soit. Nous formions un tout. Il n’y a même pas eu de jour au lendemain. Tout à coup c’était comme ça, incontestable et profond. J’étais au service de ma famille. En symbiose avec mon enfant. Et pour mon mari, ça a été peu ou prou la même métamorphose, version pourvoyeur, je crois.

Il n’a jamais été question que j’entretienne des hobbys personnels coûteux ou que je passe mes vacances dans le Sud avec ma gang d’amies ou que je comble une passion pour les vêtements griffés ou les gadgets technologiques. Nos revenus, notre énergie, nos désirs et notre attention étaient mis au service de notre famille. Je ne connaissais pas d’autres façons de fonctionner.

Cette mise en disponibilité du soi pour l’Autre – pour le couple ou la famille – je la retrouve chez les couples que j’interroge. Qu’ont en commun les couples qui vont bien? D’abord un oubli de soi. Pour mieux être soi-même, pour mieux se révéler, grandir, croître et maturer ensuite.

4 mars

Je me rends chez IKEA me procurer des accessoires pour notre cuisine en construction. Dans le stationnement bondé, une femme au volant pitonne sur son cellulaire en attendant qu’un SUV recule de l’espace où elle entend être la prochaine à se garer. La manœuvre dure – quinze secondes? Vingt, tout au plus? Et pourtant, l’angoisse du néant. Le cellulaire sur les cuisses, prêt à servir si jamais un instant de silence et d’attente survient.

Plus tard, j’attends l’ascenseur, mon charriot devant moi. Une femme se place à mes côtés. Il y a une poussette au bout de ses bras. Et dans la poussette, un enfant d’environ deux ans, le regard vide, ennuyé au possible. J’éprouve le même élan que d’habitude : je me penche légèrement, fais des faces, cherche son attention. Il ne réagit pas.

Haut au-dessus de la poussette, hors du champ de vision de l’enfant, la femme fait dérouler le menu Facebook sur son cellulaire.

J’ai mal. Le monde se transforme si rapidement. Il se peut que la femme ait répondu à un texto urgent. Mais je ne le crois pas.

8 mars

Tout change… et on nous martèle de nous transformer avec le flot, d’embrasser la vague, de nous moderniser nous aussi.

Grandir, maturer, évoluer : je crois en une vision vivante, organique et spirituelle de l’humain. Sentir croître en nous des capacités d’amour et d’accueil que nous ne percevions pas à l’adolescence procure une joie et un sens profond. Nous nous ramifions avec l’âge. Nous sentons que notre bonté se déploie.

Mais le changement comporte son envers délétère.

Le succès de la série britannique Downton Abbey comporte au moins une cause évidente : notre fascination pour les sociétés qui se débattent avec des transformations rapides et profondes. Dans l’Angleterre des années 1920, les lords, ducs et comtesses cohabitent avec des socialistes et le parti travailliste au pouvoir. Que faire? Quelle attitude adopter? se demande chaque protagoniste de la série. Son regard sur le changement varie selon la position de chacun, selon qu’il en tire – ou conçoive la possibilité d’en tirer – des bénéfices ou non. Sans surprise, les plus conservateurs sont ceux dont l’ordre ancien a fait ses dirigeants favorisés.

Enfants de Downton Abbey

Ma grand-mère est née la même année que George, dans Downton Abbey (1919).

Depuis la révolution industrielle, c’est devenu un cliché d’affirmer que le changement s’effectue de plus en plus rapidement. À hauteur de femme, certaines décades paraissent néanmoins particulièrement déroutantes. Ces derniers mois, je me suis aperçu qu’autour de moi, on s’est mis à tenir pour acquis que je possède un téléphone intelligent (ou au moins cellulaire) et que je le porte en tout temps sur moi. « Tu m’appelleras quelques minutes avant d’arriver », me disent les personnes que je me rends interroger. Je continue de connaître un moment de perplexité chaque fois : comment mon interlocuteur peut-il s’attendre à ce que je lui téléphone alors que je serai en chemin?

Ah. Oui. Je suis réputée porter l’objet sans fil sur moi.

Me voici donc à la croisée des chemins. Embrasser le iPhone – ou pas.

Lorsque mon grand-père est mort en 2004, ma grand-mère avait 84 ans et s’est retrouvée seule dans un sobre appartement de résidence pour personnes âgées.

Mon père, son frère et sa sœur se sont alors demandé : ne devrions-nous pas lui faire suivre un cours d’Internet? Ne devrions-nous pas lui procurer un ordinateur? Mais… à quoi bon? Hm. Ma grand-mère pourrait notamment y lire les journaux. À cette époque, toutefois, c’était à peu près là le seul usage véritablement attirant d’Internet pour une personne intelligente et ouverte sur le monde – mais née en 1919 –  telle que ma grand-mère.

Comme elle résidait au cœur de la petite ville qu’elle a habité toute sa vie et qu’autour d’elle, d’anciens amis, collègues, connaissances, nièces, belles-sœurs et cousins continuaient de tisser un réseau social appréciable, mon père, mon oncle et ma tante ont finalement décidé de laisser ma grand-mère lire les nouvelles dans la Tribune version papier qu’on lui livrait chaque matin, écouter ses émissions de télévision préférées et socialiser autour de la table à carte de la résidence comme elle l’avait fait toute sa vie.

À cette époque, ils entrevoyaient certes l’importance qu’allait prendre – et que prenait déjà – Internet dans nos existences. Mais ils ne pouvaient pas se douter qu’en 2016, à peine 12 ans plus tard, il ne s’agirait plus d’importance, mais bien d’infiltration.

Il ne s’agit plus de dire qu’Internet « joue un rôle » dans nos vies, mais bien qu’il en tisse la trame, l’atmosphère, la sensibilité. La population passe en moyenne 25 h sur Internet par semaine. Chez les adolescents, la statistique grimpe à 40 à 60 h par semaine.

Qui songe à tenir ma grand-mère au courant de ce qu’il affiche sur Facebook et dont elle ne peut prendre connaissance? Soit on existe dans le monde virtuel ou bien on n’existe pas.

Pour l’heure, il est encore possible de prétendre que j’exagère. Ne pas avoir de téléphone cellulaire, ne pas être sur Facebook ou Instagram est encore possible. Autour de moi, nombre de mes amies dans la quarantaine et plus refusent doucement d’embarquer dans cette façon de structurer leur vie. Je leur demande : « Réalisez-vous que vous posez là un geste majeur de subversion? » Non. Elles ne le réalisent pas.

Et bien que j’aie moi-même fermé mon compte Facebook et que je refuse doucement de me procurer un cellulaire, j’ai envie de leur dire : « Mais pensez-y bien. D’ici quelques dizaines de mois, sans existence en ligne, nous aurons complètement disparu des représentations collectives, vous et moi. »

10 mars

Chacun donne à sa façon. Des gens que j’interroge me racontent qu’à intervalles réguliers, selon des paramètres établis dès les prémisses de leur vie commune, ils cèdent un pourcentage de leurs revenus. Bon an mal an, de quelque façon que se manifestent les aléas de leur vie, ils se départissent de 10 %, 15 % de leur revenu et l’offrent à des organismes qui leur tiennent à cœur.

Je suis impressionnée par cette pratique. Nous ne donnons pas autant, G. et moi. Mais le don nous échappe lorsque nous nous efforçons de le quantifier et les expressions de la trempe d’« autant » n’ont que peu de sens pour l’approcher.

Nous donnons beaucoup, je suppose – à notre façon. Ce matin, par exemple, l’électricien arrive cerné. Il n’a pas dormi de la nuit, explique-t-il. Sa fille lui cause des soucis. Je m’assois près de lui avec ma tasse de thé. Pendant une demi-heure, je l’écoute. Je sens que parler lui fait du bien. Je sens qu’il en a besoin.

De mon côté, j’aime écouter, mais ce matin, c’est l’élan pressant de m’installer devant mon ordinateur et d’avancer la transcription de mes entrevues qui domine. La fin de la session approche. J’aspire à boucler le tout. Néanmoins, je donne. Parce que je crois que c’est le plus important. Que notre humanité dépend de ces moments que nous passons l’un près de l’autre à nous écouter et à nous encourager. En vrai. Pas sur Facebook ou sur un forum de discussion. Au moment où le besoin se présente. Ici et maintenant.

11 mars

Sitôt que l’électricien a été parti, vers 15 h cet après-midi, je suis descendue à la cuisine. Notre comptoir neuf baignait dans la lumière. Je me suis attaché les cheveux. J’ai passé un tablier. J’ai suivi la recette de mon amie B. J’ai confectionné deux streusels, l’un aux fraises, l’autre aux framboises, et un gratin de légumes.

Moment béni.

Silence.

Don.

Labeur transformé en repas.

15 mars

Je progresse à l’aveugle dans les terriers sombres et inconnus d’une session universitaire de plus – la vingt-quatrième depuis mon retour aux études si je compte bien. J’ai peiné et grincé des dents jusqu’à présent. Je me suis heurtée mille fois au manque de sens, à l’impression mauvaise d’avancer pour des motifs vides. L’argent. Chaque session de doctorat accomplie à l’unique fin d’encaisser les 6660 $ de bourse auxquels elle me donnait droit.

Étudier au baccalauréat ou à la maîtrise diffère fondamentalement du fait d’entreprendre un doctorat. Apprendre, lire, me plonger dans la pensée d’auteures et d’auteurs : cela exige de la discipline, mais n’est au fond que ravissement. Le doctorat, c’est autre chose : il faut avoir la fibre de la chercheure. Et l’âme scientifique. Je ne suis pas faite de ce bois.

Je suis sens, émotion, je suis cellule d’un monde qui bat en moi : mes enfants, G., on quartier, mon environnement, ma société. Bien que je ressente de la reconnaissance envers ceux qui le font – c’est sur leurs études que je m’arcboute pour m’élancer vers la transcendance et le don -je ne ressens pas la vocation de démontrer l’existence de « faits sociaux » par a+b.

Je progresse en rampant, donc, conquérant chaque centimètre à l’arrachée dans la sueur et les excoriations, m’exténuant pour chaque trouée, chaque furtif éclat de clarté. D’une certaine façon, j’ai avalé la poussière à la pelletée tout le long de ce doctorat. Je me suis cramponnée : pour le devoir de contribuer aux finances de la maisonnée. Et pour le diplôme. La gloire. La reconnaissance et la valorisation.

Il s’agit d’une lutte à finir entre le système et moi. À ce jour, j’ignore qui va l’emporter.

20 mars

Un homme que j’interroge me parle de sa grand-mère née au XIXe siècle et très pieuse. Il me dit qu’elle habitait avec lui et sa famille tout au long de son enfance et qu’il conserve le souvenir indélébile de cette femme frêle que la foi et l’espérance rendaient d’une solidité à toute épreuve. Ce faisant, il mime sa grand-mère, centrée à cœur de jour sur son chapelet, l’égrenant de ses deux mains.

Je suis saisie de stupeur.

Le geste qu’il refait ressemble à s’y méprendre à celui de ces jeunes adultes qui textent des deux pouces sur leur téléphone intelligent.

21 mars

-Êtes-vous croyant docteur Rainville?

-En fait, je crois une chose : qu’il faut servir.

 La donation

La donation Bernard Émond

La donation, Bernard Émond.

26 mars

Lors de mes entrevues, certains répondants me parlent de religion, de spiritualité. Le don se situe au fondement absolu d’un christianisme capable de faire société pour certains d’entre eux, en tant que principale vertu théologale. « C’est ce qui reste à la fin », quand tout le reste s’est effondré, affirme l’un deux. Conception émondienne plus répandue que je ne l’aurais cru.

Ce don comme absolu nous effraie. Il nous bloque la gorge de manière particulière à nous, les femmes, parce que nous entretenons l’impression que le don de nous-même nous a été imposé violemment, attribué d’office à travers les siècles et qu’on s’en est servi pour nous assujettir en même temps qu’on établissait le pouvoir de ceux dont l’existence n’était pas gouvernée par la nécessité proche et immédiate du don, justement.

Nous libérant du joug, nous avons rejeté le don. Nous ressentons un vide. Nous en souffrons.

Le don constitue le contrepoint de ce journal, qui, dans sa version longue non publiée, parle aussi de choc, de faute, de colère et de questionnement. Je ne sais pas véritablement l’expliquer. Le don nourrit et guérit. Il mène au pardon. Depuis 20 ans, il est installé d’évidence au centre de ma vie. Voilà le peu qu’il m’est possible d’en dire pour l’instant.

 

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