Pacifique Trudeau

par Annie Cloutier

 

Note : Dans le texte qui suit, je critique deux éditoriaux du Devoir. Il ne faut y voir aucun acharnement particulier contre ce journal. Au contraire, la raison pour laquelle ces deux textes font l’objet d’une attention accrue de ma part est que Le Devoir est, de très, très loin, le quotidien québécois que je lis avec le plus d’intérêt chaque matin. À mes yeux, Le Devoir est un rempart, un des derniers bastions, avec certaines émissions radio-canadiennes telles que Midi-Info, d’une information de qualité quotidienne qui accorde une dimension importante à l’analyse de fond et au débat. Qui aime bien châtie bien, n’est-ce pas? C’est parce que je tiens au Devoir que j’estime nécessaire et utile d’entrer « en discussion » avec lui lorsque son discours, de mon point de vue, ne tient pas la route.

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Plus que jamais, il a été question de voter stratégique au cours de la dernière campagne électorale. Dans ma circonscription comme dans plusieurs autres, « bloquer Harper » consistait à voter libéral, mettant ainsi un terme au mandat du député néodémocrate précédent. Bien que le vote stratégique me répugne personnellement (je comprends toutefois ceux qui s’y résignent) et que je déplore le système électoral qui nous oblige à le pratiquer en masse, cette fois-ci, je l’ai envisagé moi aussi.

Mes valeurs sont profondément social-démocrates, écologiques et pacifistes. L’enjeu politique primordial, à mes yeux, est une réforme en profondeur – voire une révolution – de notre système social, politique et économique (nommé « néolibéralisme ») afin de mettre en place une économie solidaire, juste et démocratique basée sur des énergies renouvelables, la décroissance et la consumodération. Si j’étais première ministre, je mettrais un terme immédiat à toute extraction de méthane (gaz de schistes) ou de carbone (sables bitumineux). Posant le seul geste efficace canadien contre les changements climatiques, je m’engagerais du coup résolument en faveur de rapports sociaux et mondiaux plus justes et plus pacifiques tout en travaillant dès maintenant et de manière acharnée à un environnement sain pour tous les Canadiens et, de fait, tous les habitants de la terre.

Il fallait donc voter pour le NPD ou… pour Justin Trudeau. C’est à dessein que je contraste ici un parti et un chef. S’il s’était agi de choisir entre le NPD et le parti libéral, je n’aurais pas envisagé un seul instant de voter stratégiquement.

Mais Justin Trudeau me plaisait pour certaines raisons précises. D’abord parce que j’ai manqué échapper ma tasse de thé le matin où il a affirmé vouloir faire des déficits. Je me revois dans ma cuisine, dans la lumière de fin d’été. Dans ma vie d’électrice, rares ont été les moments où j’ai entendu des propositions vraiment enthousiasmantes dans la bouche de candidates ou de candidats en campagne soutenus par des lobbys puissants. (Québec Solidaire propose sans arrêt des idées plus constructives et sensées les unes que les autres, mais faute de soutien de la part des puissants, on y accorde peu d’attention.)

Bien sûr, le moment suivant, ma méfiance est montée au front : faire des déficits… pour investir dans quoi, précisément? Et pour favoriser quels lobbys? Quelle industrie frustrée par la décennie Harper, qui a tout misé sur l’énergie de l’Ouest? Et comme de fait : il pourrait s’agir d’autoroutes, de construction de condos dans des marais humides, d’oléoducs, d’usines polluantes. Je n’ai aucune envie de voter pour ça.

Mais l’idée de faire des déficits demeurait, énoncée clairement en campagne électorale (pas juste en Chambre par un parti d’opposition), réellement originale et audacieuse. Les journalistes en étaient bouche bée. Sous leur plume, on lisait l’étonnement, l’incompréhension et… un certain mépris : le candidat ne jouait pas le jeu. Ne jouait pas leur jeu. « C’est suicidaire. » « C’est du jamais vu. » Une analyse articulée et pertinente de ce qui s’inscrivait hors des règles politiques néolibérales – austérité, je crie ton nom partout – ne leur venait pas aisément. L’idée ne pouvait donc être que farfelue – et ce n’étais pas étonnant, dans la bouche du gamin Trudeau.

De fait, sauf pour ratiociner sur l’impossibilité (tenue pour un fait) de financer ce déficit (alors qu’il s’agirait de récupérer moins du quart de 1% de l’évasion fiscale légale canadienne pour que nous baignions collectivement dans l’argent), elle a été peu discutée. Les analystes/journalistes n’ont pas saisi cette occasion en or d’initier un public relativement attentif – campagne électorale aidant – pour parler de politique et d’économie autrement.

Même chose pour la légalisation de la marijuana. Il s’agit là d’un enjeu qui me laisse relativement indifférente (c’est-à-dire qu’il ne soulève ni mon enthousiasme ni mon indignation au sens strictement émotionnel du terme). Mais c’est un enjeu important, duquel dépend notre détachement progressif de la « war on drugs » mal conçue et mal fondée scientifiquement et stratégiquement des états-uniens – une guerre idéologique selon plusieurs observateurs. Une guerre qui cause probablement plus de dommages qu’elle n’en empêche, et ce, à l’échelle des Amériques, voire de la planète entière.

Trudeau proposait de faire les choses autrement. Bien sûr, à n’en pas douter, sa conversion à la légalisation a tout à voir avec les intérêts de femmes et d’hommes d’affaire puissants qui financent son parti. Bien sûr, la manière de légaliser doit faire l’objet de débats et d’un suivi consciencieux de la part de la population. Mais sur le fond, l’enjeu consistait au moins un peu à nous distancier des politiques idéologiques des états-uniens, et juste pour ça, Trudeau m’enthousiasmait un peu encore une fois.

Trudeau promettait une commission d’enquête sur le meurtre et la disparition de femmes autochtones et… il a réalisé sa promesse dès les premiers jours de son gouvernement. Ceci n’est pas anodin. Il fallait entendre Serge Bouchard, aux lendemains des tristes révélations de Val d’Or d’octobre dernier, s’indigner sur les ondes de l’émission Faut pas croire tout ce qu’on dit du silence et du refus du gouvernement Harper, pendant une décennie entière, de mettre en place les accords de Kelowna (signés par Paul Martin) et de ne fut-ce que reconnaître que les communautés autochtones font face à des enjeux historiques et sociaux particuliers par rapport au reste de la population. Une commission d’enquête ne donne pas en soi de résultats concrets et on n’a pas encore vu la couleur de l’argent que Trudeau dépensera ou non pour améliorer le sort des communautés autochtones, voire, idéalement, pour restructurer fondamentalement leur place et leur dignité dans la société canadienne. Mais le signal est là : ce gouvernement considère le bien-être des communautés autochtones comme un enjeu important. Déjà tout un changement.

Autre idée importante que Trudeau proposait de concert avec Mulcair : cesser les frappes aériennes en Syrie. Cette idée me transportait d’espoir. J’y reviens plus loin.

Nos journalistes/analystes appelaient ça de la candeur. C’était à qui mépriserait le jeune âge, la popularité et la vision porteuse d’humanisme et d’espoir de Trudeau avec le plus de virulence. Pour ma part, j’appelais ça de l’audace : jusqu’à un certain point, Trudeau osait présenter les choses autrement. Dans une certaine mesure (et dans une certaine mesure seulement), j’y voyais un phénomène de génération. Trudeau a mon âge. À ce jour, je « crois » à sa vision différente de la politique et des enjeux mondiaux (nécessité d’agir face aux changements climatiques, pacifisme, nécessité d’une réforme du système politique), même si je crois également que pas plus que n’importe quel premier ministre avant lui, il n’ira très loin dans la mise en place d’une société canadienne qui reflète profondément les valeurs auxquelles il croit personnellement.

S’il tenait son bout avec autorité, sans tenir compte des lobbys et des pressions, les journalistes/analystes s’abattraient sur lui à bras raccourcis de toute façon. C’est déjà le cas devant son intention d’imposer une réforme électorale sans référendum (réalisant ainsi, éventuellement, une autre promesse électorale).

Jusqu’à quel point son appel à la confiance et à l’innovation conduirait-il donc à véritablement changer les choses? Je ne me faisais pas d’illusions. Mais le ton était là. C’était déjà énorme.

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Néanmoins, je n’ai pas voté pour les libéraux. Pour quatre raisons principales : premièrement, les libéraux ont soutenu l’adoption du projet de loi C-51, présenté par le gouvernement Harper, qui réduit drastiquement les libertés civiles au nom d’une sécurité face au terrorisme qui me paraît illusoire. Cette loi resserre de façon importante la possibilité que des citoyennes et des citoyens comme moi manifestent leur désaccord envers certaines décisions du gouvernement. Il s’agit d’une loi dangereuse, dont l’application pourrait démolir des pans entiers de nos fondements démocratiques, notamment la participation citoyenne et la liberté d’expression.

Deuxièmement, les libéraux (comme les néodémocrates d’ailleurs) sont en faveur de la construction d’oléoducs, et plus précisément de celui qui est envisagé par Énergie Est dans la vallée du Saint-Laurent. Or, comme l’exposait, de façon concise et lumineuse, mon professeur de sociologie Gilles Gagné dans le documentaire République : un abécédaire populaire  d’Hugo Latulippe : « Si ça implique des gaz à effets de serre : ça doit être non. » On n’a plus le temps de faire des fleurs à l’industrie pétrolière milliardaire, déjà financée de façon outrancière à même nos taxes et nos impôts de toute façon. Il me paraissait évident que Trudeau (pas plus que n’importe quel autre chef de parti d’ailleurs), malgré sa promesse de tenir compte de « l’acceptabilité sociale » ne saisissait pas l’urgence de stopper tout investissement dans la production de méthane ou de carbone. L’acceptabilité sociale n’a rien à voir là-dedans. Il faut laisser le carbone dans le sol. Ne pas l’utiliser. Ne pas le vendre. Ne pas le transporter.

Par ailleurs, Justin Trudeau niait le principe démocratique fondamental qui consiste à reconnaître le résultat d’un référendum dans lequel 50 % plus un de la population s’exprime en faveur d’une option ou d’une autre. La position du NPD, fondée sur la déclaration de Sherbrooke, n’était guère plus rassurante à mon avis, car elle n’était assumée par Mulcair (et Layton avant lui) que lorsqu’il s’exprimait en français. D’une certaine façon, Trudeau me semblait plus franc que Mulcair sur la question. J’apprécie les candidats qui énoncent clairement leurs positions. Mais cette position allait à l’encontre de ce en quoi je crois : au droit de ma société, le Québec, à déterminer son sort.

Finalement, les néodémocrates ont bénéficié de ma prime à l’urne. Voter libéral… voter pour des partis (fédéral et provincial) qui ont fait la preuve à d’innombrables reprises qu’ils servent d’abord le grand capital, bien avant l’intérêt des citoyens… non. Cette fois-ci pas plus qu’une autre. Au moment d’inscrire mon X, il était évident qu’il m’était impossible d’encourager le PLC.

Il n’en reste pas moins que tout au long de la campagne, dans certains dossiers, Trudeau avait évoqué des enjeux réputés risqués, ennuyants ou tabous. J’aurais préféré un gouvernement NPD. (Je vote NPD depuis 15 ans.) L’élection de Trudeau a néanmoins constitué un immense appel d’air. Tout le monde l’a ressenti. Même si, à gauche, nous avons éprouvé une gêne à le reconnaître.

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Ces derniers jours, suite aux attentats de Ouagadougou et au fait que le Canada n’a pas été invité à prendre part au sommet de la coalition contre Daesh, on a abondamment critiqué la décision de Trudeau d’interrompre les frappes aériennes canadiennes en Syrie.

Comprenons-nous bien. Trudeau prend des décisions critiquables. Le maintien d’un contrat d’armement de 15 milliards de dollars avec l’Arabie Saoudite (bien qu’annoncé en campagne électorale) est une honte. La volonté de son gouvernement de faire passer une bourse du carbone et une taxe sur le carbone pour des solutions vertes est déplorable.

Il ne suffit pas de décrocher les portraits de la reine, de prendre des bains de foule, de susciter un engouement social et politique, de redonner à la population un minimum de proximité avec ses élus, de rétablir le recensement long, de nommer un cabinet paritaire, d’autoriser les scientifiques à parler, de répondre aux questions des journalistes, de mettre en place une commission sur les femmes autochtones, d’accueillir 25 000 réfugiés en trois mois (ce sera probablement fait en février), de participer aux grands sommets mondiaux que boudaient les conservateurs, de mettre un terme à la surveillance des organisations politiques et militantes (officiellement du moins), de mettre en place un processus de légalisation de la marijuana, ainsi qu’un processus de modification du système électoral et de permettre que des ministres aient la possibilité de rentrer à la maison, auprès de leur famille, à 17 h pour révolution faire. Nous avons raison d’attendre plus de sa part.

Mais… quand même. Pour un gouvernement qui atteint à peine ses 100 jours, c’est déjà pas mal. Non?

Ce texte est difficile à écrire. Pas plus que n’importe qui, je ne tiens faire l’apologie des libéraux. Je désire que nos journalistes/analystes, et que nous, les citoyens, fassions preuve d’une vigilance affûtée à l’égard du présent gouvernement. Mais que nous critiquions de façon pertinente. Et progressiste. Juste. Environnementaliste. Pacifiste.

Dénoncer la proximité de certains conseillers de Trudeau avec le lobby de l’énergie : oui. Mais reprocher à Trudeau de ne pas bombarder la Syrie : non.

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Dès le 12 septembre 2001 (et même avant, bien sûr), de nombreuses voix scientifiques, stratégiques, philosophiques, spirituelles et morales se sont faites entendre pour établir l’évidence : on ne répond pas à l’agression par l’agression. On n’amplifie pas le mal par une surenchère de mal. À répéter les mêmes torts, on se reçoit les mêmes répliques – exacerbées – dans la tronche. Et les problèmes économiques et sociaux s’amplifient.

Dès 2001, donc, ceux qui font métier de réfléchir, de planifier et de désirer activement un monde plus juste, plus stable et plus paisible ont expliqué que la seule façon d’éradiquer le terrorisme à la racine était de modifier radicalement nos rapports à l’autre, à l’environnement et au partage de la richesse. Nous ne pouvons pas, par exemple, nous attendre à ce que les populations d’Afrique sub-sahariennes demeurent les bras croisés pendant que nous rasons leurs forêts, dépouillons leurs sols, exploitons leur force de travail de façon éhontée, bafouons leurs droits et leur dignité et nous enfuyons avec le butin destiné notamment à alimenter nos gadgets électroniques et à enrichir toujours plus celles et ceux dont la fortune atteint déjà des sommets impossibles à justifier.

Nous ne pouvons pas nous attendre à ce que les peuples du Moyen-Orient ne réagissent pas devant notre hypocrisie patente, qui nous « autorise » à acheter du pétrole de l’Arabie Saoudite tout en maudissant le terrorisme et à soutenir les exactions et les atrocités israéliennes sans aucune considération pour la justice, en même temps que nous proclamons notre amour des « droits de la personne » lorsque nous frappons du haut des airs en Syrie ou en Irak.

Nous ne pouvons pas nous attendre à ce que des mouvements de résistance ne s’organisent pas face au saccage impérialiste de territoires et de sociétés sub-sahariennes entières par nos minières et par toutes nos entreprises qui achètent des pans grands comme des pays de forêts tropicales afin d’en rentabiliser la puissance anti-carbone dans un marché d’échange d’émissions conçus pour ne favoriser que les compagnies déjà dégoulinantes d’argent, expropriant les peuples qui habitent la forêt depuis toujours, les punissant et les torturant s’ils résistent.

Nous comprenons que la solution au terrorisme passe par l’instauration, dans les sociétés où il a tendance à s’implanter, d’une économie dont les leviers reposent entre les mains des collectivités locales et dont les profits, plutôt que d’enrichir l’Occident et ses paradis fiscaux « légaux », sont redistribués au sein de cette même collectivité.

Nous comprenons l’importance cruciale de l’éducation, et plus particulièrement de l’éducation des femmes.

Nous comprenons que la diplomatie doit jouer un rôle crucial dans la résolution de la crise en Syrie.

Nous comprenons que nous ne pouvons pas faire l’économie d’une réflexion sérieuse sur l’usage « légitime » de la violence : qui peut l’exercer? Et pour quels motifs? Pourquoi le terrorisme nous paraît-il à ce point méprisable, alors que nous extorquons, bombardons, torturons, exploitons, détruisons, sabotons et armons à qui mieux mieux au seul nom du profit? Les populations expropriées et sacrifiées au grand capital n’ont-elles aucun droit de riposte?

Nous comprenons que le terrorisme s’organise en nébuleuses dont les divers protagonistes peuvent difficilement être ciblés avec précision. Bombarder qui? Et où? Bruxelles, où se terraient certains responsables des attentats de Paris? Nous comprenons que les bombardements de tout type – y compris les frappes exécutées par des drones – font des victimes collatérales « civiles et innocentes » à la pelletée. Mais qu’elles contribuent très peu à affaiblir le terrorisme.

Nous comprenons que les attentats de Ouagadougou ont été revendiqués par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Nous comprenons que la Syrie est sous le joug conjugué de Daesh et de Bachar el-Assad – non celui d’Al-Qaïda (bien que des liens existent indubitablement entre ce régime et ces deux organisations). Nous comprenons que depuis le début du conflit syrien, plus de victimes civiles sont tombées aux mains des forces du régime d’el-Assad que sous les exactions de Daesh.

Nous comprenons que le boycott de la dictature saoudienne, qui assure un flot ininterrompu d’armes et de fonds vers les groupes djihadistes, serait autrement plus efficace que le bombardement erratique d’une nébuleuse difficilement saisissable – et, surtout, de civils – dans l’éradication du terrorisme.

Nous comprenons que la dynamique revancharde – la retaliation (« représailles ») à la George Bush – nous entraîne dans une spirale infernale qui ne peut que grossir le conflit, enrichir les fabricants d’arme, alimenter le ressentiment des populations soumises au bombardement et nourrir le sentiment d’aliénation que chaque civilisation entretient à l’endroit de l’autre

Nous comprenons que de part et d’autre, nous nous enfonçons dans un refus de comprendre des réalités sociopolitiques et culturelles différentes des nôtres et que ce sont les réponses impétueuses à la François Hollande – bombarder, vite, bombarder – qui entretiennent notre ignorance et notre manque flagrant de compréhension et d’empathie pour les populations visées. Malheureusement, nous comprenons aussi que c’est ce genre de réponse – populiste et sanguine – qui a permis que Hollande, pour la première fois, soit populaire politiquement dans son propre pays.

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Qu’un politicien recoure à la politique irréfléchie des représailles pour accroître son prestige politique est une chose malheureuse. Mais que des journalistes/analystes appuient cette façon de faire est décevant.

Prenons par exemple un éditorial du Devoir du 20 janvier dernier. L’éditorialiste y fustige ce qu’il perçoit comme le « manque de réalisme » de Trudeau. Ne pas bombarder la Syrie, choisir la diplomatie et l’accueil de réfugiés serait une décision immature et déconnectée de notre époque. Pour l’éditorialiste, notre monde ne se prête plus ni au pacifisme ni à l’humanisme. L’ennemi est à nos portes. Il faut frapper.

Cette idée – que le pacifisme est naïf et déconnecté – fait fi de tout ce que nous savons et que j’ai énoncé plus haut. Dans un journal qui se targue de réfléchir, un tel déni des connaissances laisse songeuse.

Cette idée, de plus, se justifie mal au regard de l’histoire occidentale récente. Outre que la paix, essentielle à la stabilité, la justice et la prospérité équitable dans le monde, soit un objectif intemporel, la politique de maintien de la paix qu’a longtemps adoptée le Canada se déployait en pleine guerre froide, alors que le monde était possiblement encore plus dangereux qu’aujourd’hui et que les options diplomatiques entre l’Est et l’Ouest paraissaient encore plus limitées qu’entre l’Occident et le Moyen-Orient d’aujourd’hui.

Or, le « réalisme » nous dicterait aujourd’hui de renoncer à la paix.

Qu’est-ce que le réalisme?

Le réalisme, pour l’éditorialiste, « met en avant les intérêts, le recours à la force, parfois nécessaire ; la puissance. »  Il y a un ennemi. Ce n’est pas nous qui le créons de toute pièce : il existe ontologiquement. (Tout un édifice de théorie sociologique portant sur les représentations sociales, la création de l’identité collective, la construction de la réalité et la réification de l’Autre démontre que c’est faux.) Et cet ennemi « ne nous donne pas le choix. On aura beau plaider l’idéalisme, professer notre bonne foi, cet ennemi veut tuer des Occidentaux. »

L’attitude va-t-en-guerre est présentée comme un réalisme; le pacifisme, en revanche, comme un idéalisme.

Or, le réalisme réfléchi, intelligent et – oui – efficace n’est-il pas plutôt celui qui tient compte des échecs du passé et qui s’appuie sur la doctrine autrement plus constante et éprouvée dans l’histoire de l’humanité qui consiste à affirmer qu’on ne résout pas les conflits par la violence? Nous célébrons Gandhi, Lucille Teasdale, Martin Luther King, mère Teresa, Elisabeth Fry, Jésus, Henry David Thoreau et quantité d’autres femmes et d’hommes qui ont travaillé à la paix et à l’amélioration du monde à toutes les étapes et dans toutes les circonstances de l’histoire de l’humanité. Mais lorsque vient le temps de mettre en œuvre ces principes auxquels nous affirmons adhérer… c’est la haine, la colère, la peur et l’appât du gain qui prennent le dessus.

Nous oublions qu’il y a du soi dans l’autre et qu’en l’appelant « ennemi » et en le maudissant, c’est soi-même que l’on voue aux gémonies.

Nous oublions que des intérêts veillent à cultiver et à titiller notre haine de cet ennemi, notamment via les déclarations politiques en 140 caractères et la propagande médiatique.

Nous oublions que rien n’est plus exigeant et fondé sur la compréhension rationnelle de la situation que le pacifisme. Il faut avoir passé des années à s’efforcer de comprendre l’autre et à trouver une solution pacifique à un conflit dévastateur, fût-ce dans sa vie personnelle, pour reconnaître à quel point le travail de paix est certes lent, mais profondément réparateur.

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Et la solution « réaliste », selon l’éditorial?

Il semble que ce soit de reprendre les bombardements. Et pour arriver à quoi? À faire bonne figure devant une communauté internationale obnubilée par l’illusion d’une victoire simple et rapide contre le terrorisme.

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Quel importance médiatique et politique accorder à une femme éplorée dont, par ailleurs, on comprend évidemment la douleur et l’émotion? Une femme qui, à travers son deuil (bien évidemment, de tout coeur : toute mes condoléances et ma sympathie), et dans son intervention publique du moins, n’établit pas de distinction entre la Syrie, le Burkina Faso, Daesh et AQMI, la pacification du monde et la revanche immédiate, la promesse de cesser les frappes et le fait accompli.

Lorsque j’ai entendu que la mère d’une des victimes des attentats de Ouagadougou tenait Trudeau responsable de la mort de sa fille parce qu’il a l’intention de cesser les frappes contre Daesh en Syrie, je me suis dit : « Oh! mon dieu. Cette pauvre femme endeuillée tragiquement va se faire ramasser dans les médias et sur les réseaux sociaux! Ce qu’elle dit est très peu fondé sur des faits. »

J’en ai voulu aux médias. Je voyais un manquement moral dans l’empressement avec lequel ils avaient tendu un micro (et un haut-parleur disproportionné!) à une femme qui ne disposait d’aucune formation particulière pour commenter notre politique vis-à-vis du terrorisme et qui relayaient ses propos dictés par la souffrance (encore une fois : on la comprend, bien sûr), propos qui ne se réclamaient pas d’une réflexion ou d’une analyse particulière de la situation. Je trouvais que c’était bien mal servir cette mère frappée par le sort.

Mais… non! Les médias ont adoré ses propos et ont fait de la femme une égérie, une passionaria de l’interventionnisme militaire! Tout juste s’ils ne lui ont pas fait déclarer que sa fille était partie faire du bénévolat en Afrique de l’Ouest parce que nos élus ne s’étaient pas assez dépêchés d’inaugurer leur usine de véhicules blindés légers en Ontario.

Notre journalisme et notre information ne tiennent-ils plus qu’à des cris du cœur?

Et jusqu’au Devoir qui a sauté dans la mêlée, prétendant par la voix de plusieurs de ses chroniqueurs, que Trudeau « était critiqué », « dans l’eau chaude », « faisait jaser » parce qu’une femme de Québec pleurait le décès tragique son enfant… et que cela, hélas, n’avait que fort peu à voir avec notre politique au Moyen-Orient.

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Que penser, par ailleurs, de cet acharnement à décrire Trudeau et son cabinet comme des incapables qui ne réfléchissent pas? Dans un autre éditorial daté du 23 janvier, le Devoir relate la position du ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, au sujet de l’abandon éventuel des frappes aériennes en Syrie :

« Si on réinvestit nos efforts dans l’entraînement des combattants locaux, dans l’assistance qu’on peut donner pour la gouvernance de l’Irak, pour les forces policières, pour l’aide humanitaire, on va être un partenaire plus efficace dans la coalition qu’en investissant tant d’efforts et tant d’argent pour aboutir à 2 % seulement des forces de frappe aériennes. »

Dans cette unique phrase du ministre, pas moins de quatre alternatives aux frappes sont proposées. Il ne s’agit pas de les avaliser sans débat. Mais selon l’éditorialiste, qui rapporte elle-même les propos du ministre, le « problème pour le gouvernement libéral est que chaque nouvel attentat ramène les projecteurs sur l’absence de solutions de rechange aux frappes aériennes, et ce, trois mois après les élections du 19 octobre. Pire, personne au sein du gouvernement ne présente un argumentaire véritablement étoffé en faveur du changement de cap proposé […]. (Je souligne.) »

Les bras nous en tombent.

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La chute de l’éditorial du Devoir du 20 janvier est à la hauteur du propos : Trudeau aurait dû s’inspirer (tenez-vous bien) de… Couillard, qui a utilisé les attentats de Ouagadougou pour se faire du capital politique facile sur le dos des familles endeuillées.

Bien sûr, il fallait que les premiers ministres présentent tous deux des condoléances sincères et diligentes aux familles endeuillées. Mais reprocher à Trudeau ses egoportraits dans une chronique pour féliciter Couillard de son exposition exagérée dans les médias dans l’autre… vraiment?

Nous en sommes là : des journaux/analystes doués et sérieux s’attendent à, et désirent que, les politiciens « jouent le jeu » et énoncent les phrases creuses que nous nous attendons à les voir prononcer. Des journalistes/analystes sérieux accordent plus d’importance à l’image (être assis à un sommet ou non, être le premier à téléphoner au mari d’une victime ou non) qu’au courage que demande le fait de travailler à la paix, à la justice et au pacifisme. Des journalistes/analystes sérieux semblent croire que leur rôle consiste à épouser la dynamique électorale et à se contenter de la commenter (non de la critiquer). De plus en plus, ces journalistes/analystes rappellent à l’ordre celles et ceux qui s’efforcent de créer le monde différent qui nous fait cruellement défaut. « Eh! Vous, là-bas, écrivent-ils alors. Pacifistes, écologistes, militants pour la justice, étudiants, citoyens, professeurs engagés, premier ministre aux façons de faire différentes : votre engagement est bien mignon, mais il est idéaliste. Vous ne jouez pas le jeu. Et le jeu, c’est notre jeu. C’est pourquoi nous refusons de vous prendre au sérieux. »

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Que Trudeau soit véritablement déterminé à défendre un engagement pacifiste du Canada ou non ne change au fond que peu à l’affaire. Jusqu’à nouvel ordre, les gouvernements – libéraux a fortiori – ne sont peu ou prou que des marionnettes aux mains des gens d’affaires, hélas. La société civile constitue le véritable contre-pouvoir, à condition bien sûr d’en prendre conscience et de l’exercer.

La société civile, c’est vous, c’est moi, ce sera nos enfants si nous veillons à leur en transmettre les principes et les idéaux. Toutes et tous, nous devons contribuer, ne serait-ce que par notre capacité à imaginer un autre monde, à l’avènement d’une société juste, écologique et pacifique. Pour ce faire, nous devons dépasser notre fascination face à l’image et notre mépris facile envers celles et ceux qui « ne jouent pas le jeu ». Nous devons nous élever au-dessus du simple fait de « jaser » d’un téléphone raccroché au nez.

Car c’est bien ce qu’il faut, pour qu’un advenir plus juste et plus stable advienne : que toutes et tous, nous cessions de jouer le jeu.

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Pour poursuivre la réflexion :

« Sommes-nous des pissous? » dans l’Aut’journal.

Sommes-nous des pissous

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Ne manquez pas l’épisode « The Struggle over Jihad » de l’émission Ideas animée par Paul Kennedy sur les ondes de la CBC. Une approche lumineuse du jihad et de ses significations.

Idea Paul Kennedy

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http://www.cbc.ca/radio/ideas/the-struggle-over-jihad-1.3228757

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Ce dossier sur notre rapport à la radicalisation et au terrorisme constitue un excellent résumé de ce que nous savons et comprenons, à ce jour, de la question :

Couvertures 721 décembre 2007

http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=3656

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Parce qu’un autre monde est possible, et que ça commence chez nous :

http://esperamos.ca/

République

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Au sujet de l’espèce d’engourdissement qui pèse sur notre capacité de penser et de viser juste dans notre critique :

Alain Deneault La médiocratie

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