Deux minutes de recul

par Annie Cloutier

Avertissement : Le texte qui suit fait suite à une expérience d’emballement médiatique que j’ai vécue récemment. Il présente des fragments de réflexion au sujet de la haine et du harcèlement sur les réseaux sociaux, de l’engagement citoyen, de notre capacité à défendre les valeurs auxquelles nous croyons, du droit à la parole authentique et libre, de la capacité des groupes à s’autocritiquer, du traitement des femmes et des voix « non-consacrées » dans l’espace public et des séquelles possibles de l’emballement médiatique sur la santé mentale des personnes qui en sont la cible.

 Il s’agit d’un assemblage dont chaque histoire présente des éléments qui ont du sens à mes yeux, suite à ce que j’ai ressenti et vécu. Je le partage avec cœur, empathie et pardon pour les gens qui m’ont attaquée gratuitement. En aucune façon, je n’y critique quiconque ou quelque milieu que ce soit de façon particulière. En aucune façon, je ne considère que le dérapage dont j’ai été la cible ne se compare en gravité avec les situations que je présente ici.

Assister de son salon, impuissante, à la hargne, à la désolidarisation, à l’interprétation dévoyée et à la récupération médiatique dont ses propos font l’objet sur les réseaux sociaux est une expérience angoissante, mais puissamment constructive en même temps. J’ai la chance immense d’être solide psychologiquement et de croire en moi. (Dieu sait que ça n’a pas toujours été le cas.) La tentative d’humiliation n’a pas eu de prise sur moi.

Mais j’ai vu le pouvoir potentiellement glaçant de nos comportements sur les réseaux sociaux. J’ai reçu (une forme atténuée, heureusement!) de la banalité du harcèlement et de l’exécution sommaire en plein écran. J’ai ressenti la tentation de ne plus écrire, de baisser les bras, de ne plus prendre la parole publiquement. De me cantonner aux sujets sécurisants : maternité, cuisine, bonheur domestique, émotions cristallines et bienfaisantes.

Quel dommage ce serait pour la « mosaïque des voix » qui devrait nourrir la discussion publique. Quel dommage ce serait tout particulièrement pour la représentation des voix féminines, si fragiles, si complexes sur le plan des émotions, si difficiles à accepter dans leurs particularités.

Je souhaite simplement que mon texte alimente la réflexion… et qu’il contribue à modifier nos comportements.

***

Il y a trois semaines, au théâtre du Trident, j’ai assisté à l’une des scènes théâtrales les plus terrifiantes que j’aie jamais vue. La pièce était 1984 de George Orwell.

Un homme plie l’échine devant les tortionnaires du Parti, sur le point d’être exécuté. Partout sur la planète Big Brother, dans les cafés, les bureaux, les salles de classe, sur les trottoirs, dans les parcs et dans les autobus, les citoyens interrompent leurs activités pour se tourner vers leur écran et le détester. C’est l’heure des deux minutes de haine.

Sur la scène, les comédiens hurlent, sacrent, huent, conspuent, haranguent, bombardent de projectiles l’image du traître qui apparemment – en fait, personne ne connaît le moindre fait à ce sujet – a osé médire au sujet du système « parfait » dans lequel tout le monde évolue sous l’œil « bienveillant » du Parti.

Ce spectacle de la haine pure portée par une foule déchaînée qui ne comprend ni l’objet de sa haine ni les fondements de sa violence m’a bouleversée pendant des jours. (C’était avant ma propre expérience face au déni émotif collectif.)

Le combattant lucide est traîné dans la boue, honni, méprisé. Et puis on le tue.

*

Saviez-vous que ce n’est que récemment que Monica Lewinsky a fini par se remettre de l’humiliation publique extrême dont elle a fait l’objet au tournant des années 2000? Imaginez. Jeune femme douée, diplômée d’une université ligue-du lierre, elle décroche son premier emploi… à la Maison blanche! Un avenir radieux s’étend devant elle. Le monde est léger, facile, accessible. L’air est cristallin. Les cerisiers en fleurs de Washington avenue lui appartiennent. Des ailes lui poussent sur le dos.

Et puis – le président s’intéresse à elle. La baratine. Lui fait des allusions, des invites, lui offre des fleurs, des discussions drôles et séduisantes dans son bureau. Le stage prend des allures de contes de fée. Elle est à l’âge où on croit ce qui nous arrive.

La stagiaire de 24 ans – naïve, certes, mais qui ne l’est pas à cet âge? – n’a pas de raison de douter de son amant.

Et puis – catastrophe. Les Républicains, cherchant par tous les moyens à salir le président, s’emparent de Monica. Du jour au lendemain, l’innocence, les espoirs, la légèreté et les promesses d’avenir sont pulvérisés, saccagés par la voracité de la politique, du pouvoir, du public et des médias. Monica, son histoire, ses ambitions, son amour, sa jeunesse, son talent et la vision qu’elle a d’elle-même : cela n’existe pas pour la machine implacable qui lui roule dessus.

Sur la place publique, la haine se déchaîne. On la dit laide, grosse, imbécile et stupide. On la réduit à un acte et à une tache sur une robe. Lors d’une conférence à laquelle elle accepte de se présenter, on lui demande sans rire : « How does it feel to be America’s premiere blow-job queen? »

Ce qu’elle est, ce n’est plus que ça : la stagiaire bien roulée qui a fait une pipe au Président.

Pendant des années – et encore aujourd’hui – on trouve des tonnes de vidéos et de commentaires salaces à son sujet sur Internet. Il lui arrive parfois de succomber à la pulsion mortifère de s’autogoogler. Jamais elle n’en aura tout à fait terminé avec cet épisode de sa vie. Le jour où son identité lui a échappé.

Elle pense au suicide. Pendant des semaines, sa mère l’appelle tous les soirs juste pour s’assurer qu’elle est encore en vie.

Elle met une décennie et demi à reconstruire les morceaux d’elle-même. Elle quitte le pays. Se tient loin des médias. Suit une longue psychanalyse. Termines d’autres études. Éprouve des difficultés injustes à décocher un emploi. « Votre nom est trop évocateur », lui répond-on.

Qu’a-t-elle fait pour mériter cette entrée catastrophique dans sa vie adulte?

Aimer un homme puissant. Manquer de jugement en matière amoureuse. Faire preuve de naïveté envers le rouleau-compresseur politique.

Rien que nous n’aurions pas fait à sa place.

En 1998, du jour au lendemain, Monica Lewinsky est devenu la personne la plus humiliée au monde.

Levez la main si jamais, pas un seul instant, vous n’avez participé à cette délectation : médire au sujet d’une femme, lui retirer sa complexité et son humanité, la réduire à ce que les médias et le politique ont voulu que nous croyions d’elle : la meilleure tailleuse de pipe des États-Unis.

http://www.vanityfair.com/style/society/2014/06/monica-lewinsky-humiliation-culture

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Il y a quelques années, le milieu littéraire québécois s’est enflammé à propos de la décision de feu l’écrivain Gil Courtemanche de retirer son nom d’une liste de finalistes d’un prix décerné par Archambault, dont les employés étaient alors en lock out depuis plusieurs mois.

La réaction du milieu m’avait sidérée. Plutôt que de féliciter Courtemanche pour son courage, les gens le lui avaient reproché!

Voici ce qu’à l’époque, j’avais écrit à ce sujet… sans d’abord avoir le courage de le publier :

« (L’emploi du féminin inclut le masculin.)

 Contre la vertu

Plusieurs auteures et éditrices se sont indignées de l’autoretrait de Gil Courtemanche de la liste des finalistes des Grands prix littéraires Archambault. L’attention médiatique portée aux critiques du geste de l’auteur a été telle que monsieur Courtemanche s’est rapidement retrouvé dans la position de celui qui a commis une mauvaise action. Pour ma part, je salue la noblesse du geste posé par Courtemanche. J’espère avoir le courage de faire passer la solidarité et la nécessité de la dénonciation avant mon intérêt personnel, si l’occasion s’en présente un jour. (Je suis loin d’être convaincue d’en être capable.)

  • Certaines auteures et éditrices ont fait valoir que la notoriété et l’argent liés aux prix permettent d’établir des carrières littéraires, et qu’il est donc malvenu de cracher dans la soupe. Cet argument me semble fallacieux en trois manières : L’intérêt personnel ne peut être invoqué sur des questions de principe.
  • Pour une auteure qui a remporté le prix, cent n’ont jamais été, et ne seront jamais en nomination. La capacité du prix à soutenir le démarrage des carrières est tout à fait marginale.
  • Il n’appartient pas à Québécor de soutenir des carrières d’éditrices ou d’écrivaines.

Plusieurs auteures et éditrices ont poussé des hauts cris devant le souhait (j’insiste sur le mot, il est crucial) exprimé par Courtemanche : que d’autres auteures posent le même geste que lui. Ces auteures et éditrices ont vu là du mépris à leur endroit, voire une atteinte à leur liberté! Ces réactions émotives illustrent que la grandeur morale menace la satisfaction que nous avons de nous-même, plutôt que de l’inspirer. Je suis d’accord pour dire que toute personne a le droit de demeurer « indifférente », « non-alignée » ou « neutre » devant n’importe quel conflit. Mais ce non-alignement personnel n’empêche pas de saluer l’engagement d’un autre! Approuver et louer le geste n’oblige personne à poser le même. Approuver et louer le geste oblige à réfléchir à nos propres valeurs, à notre propre capacité d’agir en notre âme et conscience. Il n’y a là aucune « logique binaire ».

Appeler à l’action collective est une stratégie normale et saine. La plupart des gestes dénonciateurs sont bien mal efficaces lorsqu’il demeurent isolés. Le souhait de Courtemanche n’est que l’expression de son désir de véritablement ébranler Québécor. Y voir du mépris envers celles qui rejettent l’appel n’illustre au fond que notre malaise devant ce principe de « liberté d’inaction ».

Car depuis quand la résistance brime-t-elle la liberté? Depuis quand l’héroïsme, même relatif, constitue-t-il une mauvaise action? Nous gémissons constamment sur notre sentiment d’impuissance. Nous signons des pétitions peu compromettantes sur Facebook en faveur de moratoires ou de démissions. Mais lorsqu’il s’agit de nous montrer véritablement solidaires et désintéressées, lorsqu’il s’agit de soutenir celles qui osent dénoncer, alors nous resserrons nos confortables rangs et nous ne faisons rien.

Attaquer un geste posé en toute honnêteté et avec courage ne montre au fond qu’une chose : notre propre faiblesse au moment de prendre des décisions difficiles. Nous ne devrions pas fustiger le geste de Courtemanche, mais bien l’élever en exemple pour nous en inspirer lorsqu’à notre tour, nous aurons à refuser les nananes de l’establishment.

Annie Cloutier »

(Le 1er décembre 2010, j’ai finalement publié ce texte à http://www.stanleypean.com/droit-dauteur-et-prises-de-position-ideologiques/.)

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À l’automne 2014 paraissait dans Liberté un texte coup-de-poing d’Alain Denault au sujet de la médiocrité. L’auteur a plus tard repris ses propos dans un essai qui vient de paraître chez Lux. Dans ses écrits au sujet de ce qu’il nomme la « médiocratie », et qu’il définit comme une sorte de « moyennisation de notre pensée et de nos institutions » (mon interprétation), Denault nous appelle à une parole et à une action plus libres, moins censurées, à une vision élevée de la morale et du bien commun.

Cette vision est la mienne. En tant qu’être humain, en tant que femme, en tant que citoyenne, en tant que sociologue et en tant qu’écrivaine, j’entretiens une vision élevée de la justice et de mon rôle social. Certains considèrent les personnes de mon genre comme des fouteuses de trouble ou des emmerdeuses. Pourtant, jamais je n’apporte autres choses que des arguments respectueux dans les questions – parfois controversées et douloureuses – que j’aborde.

« La principale compétence d’un médiocre? écrit Denault. Reconnaître un autre médiocre. Ensemble, ils organiseront des grattages de dos et des renvois d’ascenseur pour rendre puissant un clan qui va s’agrandissant, puisqu’ils auront tôt fait d’y attirer leurs semblables. L’important n’est pas tant d’éviter la bêtise que de la parer des images du pouvoir. » (p. 5-6)

« Des exemples? écrit Isabelle Paré au sujet de l’essai de Denault dans Le Devoir. Des politiciens qui éludent les enjeux controversés, des universitaires qui accouchent de recherches complaisantes pour plaire aux subventionnaires, des universités qui étouffent la pensée critique plutôt que d’encourager l’audace. Loin de ne contaminer que les hautes sphères du pouvoir, la médiocrité étend ses tentacules jusqu’au petit travailleur qui tait la collusion ou l’ineptie de ses supérieurs pour grimper dans l’échelle sociale. »

Et Denault de poursuivre :

« Les participants à ce pouvoir affichent un rictus complice. Se croyant les plus malins, ils se satisfont d’adages tels que : « il faut jouer le jeu ». Ici, le « jeu » – expression floue s’il en est et en cela convenant à la pensée médiocre – en appelle tantôt à se plier de manière obséquieuse à des règles établies aux seules fins d’un positionnement de choix sur l’échiquier social, tantôt à se jouer complaisamment de ces règles dans des collusions multiples qui pervertissent l’intégrité d’un processus, tout en maintenant sauves les apparences. » (p. 12)

Conclusion, navrante :

 « Se dire libre dans un tel régime ne sera qu’une façon d’en manifester l’efficace. » (p. 6)

Denault, Alain (2014). « La médiocratie » dans Liberté, no 306. http://www.revueliberte.ca/content/la-mediocratie

Denault, Alain (2015). La médiocratie, Montréal, Lux.

Paré, Isabelle (2015). « Ces médiocres qui mènent le monde » dans Le Devoir, 13 octobre. http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/452363/ces-mediocres-qui-menent-le-monde

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Ces derniers temps, sur le campus Silliman de l’université Yale, aux États-Unis, un courriel extrêmement soigné, posé et intelligent d’une professeure d’éducation à l’enfance, Erika Christakis, est devenu l’objet d’une campagne de haine ahurissante.

Brève mise en contexte : en octobre, 13 administrateurs de ce campus avaient fait circuler une lettre de conseils quant à la teneur acceptable ou non des costumes que les étudiants étaient susceptibles de porter. Ces conseils visaient à éviter que des étudiants se déguisent de façon à offenser certaines minorités culturelles.

Dans son courriel, madame Christakis se demande s’il est bien avisé que ce soient des comités d’adultes qui décident du type de costume que les étudiants doivent porter à l’Halloween.

This year, we seem afraid that college students are unable to decide how to dress themselves on Halloween. I don’t wish to trivialize genuine concerns about cultural and personal representation, and other challenges to our lived experience in a plural community. I know that many decent people have proposed guidelines on Halloween costumes from a spirit of avoiding hurt and offense. I laud those goals, in theory, as most of us do. But in practice, I wonder if we should reflect more transparently, as a community, on the consequences of an institutional (bureaucratic and administrative) exercise of implied control over college students.

À la sidération absolue de madame Christakis, ses propos ont été interprétés comme une preuve d’inconscience face aux inégalités historiques subies par certaines minorités et face aux dommages que peuvent causer les stéréotypes liés aux « races ».

Des hordes d’étudiants demandent maintenant le renvoi de madame Christakis et de son mari. Des centaines d’entre eux les attaquent et les insultent, tant sur le campus que sur les réseaux sociaux. Une campagne de honte publique (« public shaming ») se déploie contre eux.

http://www.theatlantic.com/politics/archive/2015/11/the-new-intolerance-of-student-activism-at-yale/414810/

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Au Québec, le harcèlement psychologique au travail est défini à l’article 81.18 de la Loi sur les normes du travail :

Pour l’application de la présente loi, on entend par «harcèlement psychologique» une conduite vexatoire se manifestant soit par des comportements, des paroles, des actes ou des gestes répétés, qui sont hostiles ou non désirés, laquelle porte atteinte à la dignité ou à l’intégrité psychologique ou physique du salarié et qui entraîne, pour celui-ci, un milieu de travail néfaste.

Les blogueurs ne sont pas protégés par la Loi sur les normes du travail.

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Un jour d’octobre 2011, Emma Holten, une étudiante danoise, s’est tout à coup trouvée dans l’impossibilité d’accéder à ses courriels. Elle a d’abord cru avoir oublié son mot de passe. Quand elle s’est de nouveau connectée à son compte, des centaines de courriels l’attendaient.

On avait pénétré dans son ordinateur. On s’était emparé de tout ce qui s’y trouvait – y compris des photos nues d’elle-même, qui n’avait pas été destinées à être partagées.

I had become one of the thousands, hundreds of thousands, of girls thrown into the porn industry against their will. I thought “how bad can this really be?” The guys at school would find it hilarious, probably; talk about it for ten minutes: “Holy shit, have you seen Emma?” It was humiliating, of course, but I’ve never been ashamed of my body or my sexuality. No doubt, I wished it had never happened, but I couldn’t have imagined the next two years.

Car au cours des deux années qui ont suivi, Holten, assaillie de courriels et de demandes fantasques et obscènes en tous genres et de tous horizons, en est venue à prendre conscience de ce qui s’était réellement passé : on l’avait dépouillée de son humanité. Internet s’amusait d’elle comme du dernier jouet sexuel. Et le fait même qu’elle n’ait pas désiré attirer une attention de cette ampleur était ce qui érotisait son image à l’extrême.

The realisation that my humiliation turned them on felt like a noose around my neck. The absence of consent was erotic, they relished my suffering.

Les histoire comme celles de Holten hantent Internet par centaines de milliers. Toutes, elles décrivent la déshumanisation, l’humiliation et l’objectification sexuelle de femmes qui n’ont rien commis de particulier, rien demandé.

It’s one thing to be sexualised by people who are attracted to you, but it’s quite another thing when the lack of a ‘you’, when dehumanization, is the main factor. I realised that if I had been a model sexualising herself I would have been of little interest. My body was not the appealing factor. Furthermore, I saw that my loss of control legitimised the harrasment. I was a fallen woman, anyone’s game. What was I aside from a whore who had got what she deserved?

Ce n’est pas tant l’histoire de Holten qui est poignante, que la réflexion qu’elle lui inspire. Il faut lire ce que la honte et l’humiliation initiales deviennent sous le regard autocritique et charitable envers elle-même de cette jeune femme fascinante.

I’ve spent a lot of time thinking about how I could possibly stop hating my body. I blamed it for my humiliation. Why did it make people treat me that way? Would I ever be able to look at myself and see a human being?

La honte publique s’abat sur nous au moment où on s’y attend le moins. Elle n’a rien à voir avec ce que nous sommes et ce que nous nous efforçons d’accomplir.

Rien à voir avec nous.

Que faire, dès lors? Comment réagir? Faut-il cesser de faire l’amour? De se sexualiser pour un regard aimant et aimé? Faut-il cesser d’écrire?

There is no easy solution to such thoughts. You are caught between a wish to never be seen again and a determination not to live a life ruled by shame.

 http://www.hystericalfeminisms.com/consent/

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Quand j’ai assisté aux deux minutes de la haine de 1984 au Trident il y a trois semaines, sur le coup, j’ai pensé à mon expérience de cycliste à Québec qui ne cesse de se détériorer. Récemment, une femme dans son Audi a admis m’avoir coupé le passage délibérément. La haine de ce que je représentais – femme libre sur son vélo – se lisait dans son regard. Les deux minutes de la haine me faisaient penser à certains propos tenus sur certaines radios publiques de Québec.

Mais la haine ne vient pas toujours de là où on l’attend. Elle est partout, dans tous les milieux, nourrie par l’effet de groupe, l’individualisme, l’austérité, notre FOMO collectif, la fulgurance et l’intempestivité de nos réactions à des textes que nous lisons en diagonale, à l’affût d’une dose facile d’indignation ou d’émoi : toutes ces marques de notre époque qui font que nous nous tenons désormais seuls devant nos envies de succès, nos désirs d’appartenance et notre terreur de ne pas arriver à  payer les traites à la fin du mois.

Nous sommes et nous valons tous beaucoup mieux que cela.

À la fin de 1984, sur le point de se faire dévorer le visage par des rats, Winston plie, évidemment. Nous avons tous nos points de sensibilité extrême. Nous ne sommes en mesure de nous commettre et de nous tenir debout que jusqu’à un certain point. Mais ce point, si peu élevé et si fragile soit-il, nous devons nous efforcer de l’atteindre.

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