Ashley Madison, Le mirage et la sexualité que nous voulons

par Annie Cloutier

N.B. Ce texte parle (notamment) de l’infidélité hétérosexuelle des hommes, qui sont de très, très loin les plus nombreux à utiliser le site Ashley Madison. Bien sûr, les femmes aussi, trompent, ainsi que les personnes homosexuelles. Nous en reparlerons.

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Robotique sexuelle, Tinder, Le mirage, Ashley Madison… quantités de productions culturelles et d’anecdotes médiatiques illustrent de semaine en semaine à quel point notre conception et nos pratiques de l’amour, de la sexualité et des liens humains évoluent rapidement ces dernières années.

Le philosophe Michel Foucault a montré que les pratiques et la signification de la sexualité et de l’amour varient selon les contextes sociaux. Dès lors, la question se pose : quel genre d’idéal sexuel et amoureux sommes-nous en train de mettre en place dans notre société?

Christine Beaulieu dans Le mirage II

Il est d’autant plus pénible de réfléchir à cette question qu’un constat se fait accablant : dans notre société inondée de sexe, on ne sait plus parler de sexualité. Partout, des couples obnubilés par leur iphone qui fantasment sur des images et qui ne communiquent pas. Partout, des femmes obsédées par leur poids, leur cellulite et leurs rides qui ne réalisent pas que leur attirance réside dans leur capacité d’entrer en relation avec l’autre. Partout, des hommes qui se sentent incapables d’exprimer ce que sont leurs besoins et leurs désirs, qui s’imaginent que l’excitation se résume à une paire de seins rebondis ou à la prise en levrette de leur secrétaire le soir après 18 h dans un bureau désert.

Partout, des images de corps lisses, formatés, non-biologiques, non-fatigués, non vieillissants, non menstrués, non-procréants, non-poilus, non-allaitants, etc. Des corps lisses, formatés, impossibles. Des positions, des contextes pornographiques, de la domination et de l’avilissement, des rush d’adrénaline sans aucun rapport avec la réalité.

Nous idolâtrons le sexe. Le détachons du tissu relationnel de nos existences. Le fétichisons. Le réduisons au niveau expérientiel d’un tour de manège de La Ronde particulièrement excitant.

Notre rapport social au désir sexuel est malade, donc. Nous exhibons une version cartoonesque de ce désir partout et tout le temps, mais nous n’en parlons jamais. Nous ne nous donnons pas de modèle quant à la façon de canaliser ce désir et de le sublimer dans une relation satisfaisante. Nous n’expliquons pas à nos adolescents que la tentation existe, qu’elle révèle ce que nous sommes, qu’il faut savoir l’interpréter et qu’il existe des façons de la dépasser pour grandir comme être humain. Nous ne nous rappelons pas que le désir n’est pas le moteur suprême de l’éthique et que ce n’est pas parce qu’on a envie d’une chose que nous y avons droit. Nous ne voulons pas savoir que tout ne s’achète pas. Nous ne parlons pas de confiance, de loyauté et d’engagement et encore moins du sens qu’on peut donner à notre existence en général, et à notre vie sexuelle en particulier. Nous ne nommons pas la souffrance des personnes trahies, des enfants qui grandissent dans des foyers scindés, des familles brisées. Tout, partout, nous crie : si vous le voulez, obtenez-le. Parce que vous le valez bien.

Le scandale Ashley Madison illustre à quel point nos conceptions sociales à propos du sexe conduisent à des situations dévastatrices. Comment est-il possible que tout, à ce point, paraisse permis dans le domaine des pratiques sexuelles, en même temps que ces pratiques « permises » demeurent honteuses, dissimulées, inavouées, explosives et capables de détruire en un instant de divulgation les noyaux relationnels les plus importants qu’un homme peut entretenir dans sa vie : sa femme, ses enfants, sa famille?

La réponse, d’une certaine façon, est simple : ce n’est pas parce que le marché offre tout que la morale cautionne pour autant tout ce qu’il est permis d’acheter.

Les utilisateurs d’Ashley Madison, de plus, sentent bien qu’au moment où ils s’octroient le droit absolu au plaisir/désir égocentrique, ils infligent forcément une douleur fulgurante aux personnes à qui ils ont promis leur loyauté.

Ashley Madison

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Mon mari et moi passons beaucoup de moments, ces années-ci, à expliquer à nos adolescents que nous faisons l’amour ensemble – et ensemble exclusivement – depuis plus de vingt ans. Comme tous les ados, nos fils grimacent devant la suggestion que leurs parents quarantenaires ont une vie sexuelle tissée de positions diverses (oui! oui!), d’écoute, de moments volés, de complicité, de frustrations, de respect et de la conséquence directe de la sexualité : la parentalité.

Mais ils sont soulagés, aussi, et franchement heureux que nous abordions ces sujets. Ils aiment savoir que nous nous aimons et que nous nous désirons. Leur monde tient, quand ils entendent cela.

Mon mari passe son temps à me rassurer. À chaque scandale sexuel, à chaque sortie d’un nouveau film de Ricardo Trogi, à chaque nouvelle « preuve » de l’emprise ahurissante qu’a le désir sexuel sur les hommes de notre société, une vague d’insécurité m’envahit. Il voyage d’hôtel en hôtel, plusieurs fois par année. Bien que j’aime faire l’amour avec lui et que j’aime parfois que le sexe soit super excitant, je n’ai aucune envie de passer l’essentiel de ma vie à penser au sexe, à magasiner des jouets sexuels ou à imaginer «  100 façons de lui tailler des pipes dégoulinantes ». Il me semble que le sexe n’est pas – et ne doit pas être – le point de focalisation de mes aspirations et du sens que je donne à ma vie.

Mon insécurité quant à sa fidélité le désarçonne et l’enrage, parfois, aussi. Car, de l’amour et de la sexualité, au fond, il se fait la même conception que moi. L’amour, pour lui comme pour moi, est un mélange complexe et subtil de tendresse, de passé commun, d’intimité, de gestes intimes et de sexe exaltant (de temps en temps). Il est heureux – profondément heureux, je le sais, je le constate, je le sens – dans notre relation monogame qui a débuté lorsque nous avions 20 ans et qui, nous l’espérons, nous portera jusqu’à 100.

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L’affaire Ashley Madison est d’une tristesse effarante. Flâner sur des sites de profils (faux! semblerait-il, en plus!) de femmes. Rêver de les posséder incognito, sans attache et sans conséquence. Payer pour « vivre » cette aventure, ou au moins en envisager la possibilité. Payer pour être certain d’avoir affaire à une marchandise, un achat, un acte qui n’engage que son porte-monnaie. Payer pour que sa vie officielle, mariée avec enfants, ne soit pas entachée. Payer pour que l’émotion, la confiance et la responsabilité ne soient pas engagés.

Le sexe, chez Ashley Madison, est une énergie primale qu’il ne faut ni endiguer, ni avouer. L’excitation de la dépravation. Le sexe, chez Ashley Madison, n’engage ni morale ni conversation ni responsabilité.

C’est contre l’empire du sexe et tous les Ashley Madison de ce monde que mon mari s’insurge lorsque l’insécurité s’empare de moi. Cet empire rend ridicules et inutiles les efforts de tant de femmes et d’hommes pour canaliser le meilleur de leurs élans dans une relation engagée et aimante. Ça donne quoi, d’être l’homme d’une seule femme, si cette femme, bombardée des images en rafale et des propos de tous ces hommes qui se targuent de ne songer qu’à baiser, en vient à associer « homme », « sexualité affamée » et « infidélité »?

-T’as vu cet article? m’arrive-t-il encore de m’écrier. Semblerait que tous les hommes qui fréquentent les colloques à l’étranger fréquentent les bordels et les services de masseuses.

-Pas tous les hommes, chérie. Pas moi.

Mais dans une société qui ne croit plus à la possibilité de l’engagement, qui ne se pose plus la question de la moralité et qui ne réfléchit plus à ce que cela signifie, d’entretenir des relations décentes, les femmes qui, comme moi, croient à la fidélité de leur conjoint, passent pour des demeurées ou des idiotes.

 

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Je crois en l’engagement de mon mari. Je crois que la sexualité varie avec les sociétés et que nous pouvons nous donner des valeurs et des modèles de conduite qui favorisent plutôt la fidélité que les feux d’artifice orgasmiques erratiques qui  ne durent qu’un instant.

Il ne s’agit pas de juger les comportements, les désirs et les décisions individuelles, mais bien de plaider en faveur d’une morale collective qui accorde plus d’importance à la moralité dans la sexualité.

Je suis née au XXe siècle. Je comprends très clairement que mes propos, d’une certaine façon, sont conservateurs et dépassés (ce qui est inconfortable pour une gauchiste comme moi). Je sais que des forces inexorables nous conduisent vers une conception toujours plus individualiste et déshumanisée de la sexualité. Et pourtant… je ne peux laisser cette révolution s’accomplir sans au moins tenter quelques textes pour la contrer.

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