Moins futiles qu’il n’y paraît : les autocollants familiaux sont un miroir social

par Annie Cloutier

Il y a quelque temps, une journaliste m’a interrogée au sujet de la signification sociologique de ces fameux autocollants familiaux apposés sur la vitre arrière de certains véhicules (souvent des minifourgonnettes ou leurs variantes). (Vous pouvez lire l’article ici.)

J’accepte toujours avec plaisir de réfléchir à quelque phénomène social que ce soit. Mais j’avoue avoir été surprise de constater à quel point, en l’observant de près, le phénomène des autocollants familiaux symbolise finement la situation des familles d’aujourd’hui.

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Voici quelques éléments d’analyse qui me semblent passionnants :

1-Les familles et la mobilité

Dès les années 1940, les sociologues américaines Burgess et Locke font de la mobilité le fait marquant de la réalité des familles qui leurs sont contemporaines. Tout bouge! constatent-ils. Plus rien ne se transmet de façon immuable, comme auparavant. Et la mobilité est partout : dans la démocratisation de la Fort T, bien entendu, qui permet désormais que les familles se déplacent chaque jour sur plusieurs kilomètres, mais dans la culture et les représentations également. Des citoyens d’États différents s’épousent pour fonder une famille. Ces familles déménagent plusieurs fois au cours de leur vie. Les pères « font carrière », changent d’emploi. Les familles s’éloignent de certaines conventions sociales pour inventer des existences qui leur conviennent personnellement (et, ce faisant, inventer d’autres normes). Chaque jour, elles utilisent leur voiture pour effectuer leurs achats. Il est désormais normal de ne plus vivre sa vie entière dans le même village, à proximité de ses parents. Comment, dans un tel contexte, préserver les liens familiaux? La famille survivra-t-elle à la modernité?

Trois-quarts de siècle plus tard, inutile de chercher à le nier, les familles, en quelque sorte, sont devenues des voitures, se vivent en voitures, se représentent sur des voitures. Elles sont la mobilité même. Plus que la traditionnelle table familiale de la salle à dîner, les voitures sont devenues le lieu où se rassemblent les membres des familles, où ils peuvent discuter un moment avant d’être déposés sur des lieux différents où se vivent leurs vies quotidiennes indépendantes.

2-La famille est un cocon

Dans les années 1950, le sociologue (américain aussi) Talcott Parsons définissait la famille comme un havre, un cocon, dont la fonction première est de pourvoir aux besoins émotionnels de ses membres. C’est la fameuse famille nucléaire. Depuis cette époque, la famille, bien sûr, a continué d’évoluer – et, taux de divorces et de séparations à l’avenant, n’est déjà plus si nucléaire que ça – mais cette idée de refuge est toujours prégnante : dans une société individualiste qui exige que nous nous réalisions de manière individuelle et autonome, nos parents, nos sœurs et nos frères demeurent – dans nos représentations du moins – les garants de l’amour inconditionnel qui prodiguent encouragements, sollicitude, stimulation et réconfort. Quand tout va mal, quand le monde extérieur est trop stressant, trop compétitif, trop cruel ou hostile, nous pouvons toujours nous blottir contre eux dans le confort familial.

Difficile de ne pas voir, dans les autocollants appliqués sur des carlingues hermétiques climatisées et hyperconfortables, un symbole de la famille-cocon qui fait inlassablement tampon entre l’extérieur impitoyable et l’aise familiale. Et c’est logique : puisque la voiture est désormais un haut-lieu des relations familiales, rien de plus normal qu’on y imprime le sceau de sa sécurité. Cela dit, une fois ce sceau apposé, rien n’empêche les membres, à l’intérieur du cocon, de vaquer à des occupations toujours plus personnalisées : navigation sur son appareil intelligent, enfants visionnant des films sur la banquette arrière, conducteur dictant des consignes sans lâcher la route des yeux, passager somnolant. La famille-cocon adaptée à un individualisme toujours plus poussé.

3-Se faire connaître et reconnaître : l’individualisme

Vivre dans une société individualiste telle que la nôtre, c’est éprouver un besoin immense de reconnaissance pour notre particularité. Nous avons le droit et l’obligation d’être qui nous sommes, mais nous voulons que soit reconnue par les autres cette individualité à laquelle nous travaillons tant. Ceci vaut pour notre famille. La société d’autrefois imposait des normes strictes aux familles, et il n’était pas question pour ses membres de chercher à fonder une famille « unique », « qui corresponde à notre style personnalisé », monoparentale ou homoparentale, par exemple. Cette limitation des choix (un père, une mère et des enfants sous un même toit) nous paraît aujourd’hui l’effet d’un contrôle social démesuré, mais il faut bien comprendre qu’elle venait de pair avec une reconnaissance intense, de la part de la société, des rôles sociaux qu’on n’avait que peu de choix d’adopter. Du fait même de se marier et d’avoir deux ou trois enfants, les parents accédaient à une reconnaissance et à une valorisation intenses.

Aujourd’hui, ces normes familiales touchant à la structure familiale se sont relâchées (d’autres ont pris le relais, comme nous le verrons plus bas) : on peut former famille comme on le désire, coucher avec qui l’on veut, pour la durée qui nous satisfait, choisir d’avoir ou non des enfants, vivre plusieurs vies familiales différentes au cours d’une vie, etc. Mais la reconnaissance sociale s’est beaucoup relâchée aussi. Chacun est occupé à créer et à réussir sa propre famille. Ne demandez pas aux autres d’approuver : votre façon de faire les indiffère plutôt (malgré leur amitié sincère – là n’est pas la question) et de fait, les confronte parce qu’elle leur propose un modèle supplémentaire, alors qu’ils ont déjà fort à faire pour départager ce à quoi ils aspirent et ce qu’ils rejettent dans le foisonnement de modèles auxquels ils sont constamment exposés. En matière familiale, comme en tout, dans la société individualiste, c’est chacun pour soi.

Dans ce contexte, illustrer sa famille sur sa carlingue, c’est s’imposer au regard des autres dans le but d’exister socialement et, idéalement, d’obtenir une certaine valorisation. Ceci est d’autant plus nécessaire et, encore une fois, logique, que le fait de passer une grande partie de son temps en voiture dérobe la famille au regard des autres. Or, les familles désirent exister socialement.

4-La diversité familiale contemporaine

De l’individualisme découle une diversité familiale toujours plus prononcée. Il n’y a plus un seul modèle familial favorisé socialement. Tout est possible, toléré, considéré avec plus ou moins de respect (ou d’indifférence), de nos jours. Ceci est particulièrement vrai au Québec, où l’union de fait, par exemple, est plus acceptée socialement qu’à peu près partout ailleurs au monde. Taux élevés de divorce, unions VES (« vivant ensemble séparément »), familles homosexuelles, monoparentales, volontairement sans enfants, reconstituées, conception médicalement assistée, foyers intergénérationnels, élargissement important des frontières du sexuellement tolérable, coexistence de conceptions traditionnelles et d’idéaux progressistes, familles immigrantes aux valeurs et à la culture diverses : il semble y avoir autant de modèles familiaux qu’il y a de familles. Comment affirmer son identité et trouver du sens dans ce foisonnement?

5-La conciliation famille-travail

Burgess et Locke avaient raison : 100 plus tard, nous passons toujours de moins en moins de temps auprès des membres de notre famille. Dès leur conception, nous n’avons rien de plus pressé que de planifier la garde distanciée de nos enfants. Nous plaçons nos parents âgés dans des CHSLD. Nous embauchons des professionnels divers pour pourvoir aux besoins de nos proches. Nous travaillons énormément, nous sommes souvent au bureau, chez des clients, sur la route ou dans les airs. Et lorsque, physiquement, nous nous trouvons réunis au même endroit que les autres membres de notre famille, notre regard est porté sur un objet conçu pour nous transporter ailleurs (au travail, notamment). Nous nageons en plein paradoxe familial : nous accordons une immense importance à « la famille » (les sondages sont unanimes), mais, dans les faits, nous passons très peu de temps attentif avec nos conjoints, nos enfants et nos proches. (Voir les constatations du sociologue québécois Daniel Mercure à cet effet.)

Notre société a une immense responsabilité face à cet état de fait car c’est elle qui encourage (force?) chacun d’entre nous à donner le meilleur de nous-même au travail rémunéré. Jusqu’à nos politiques familiales qui misent sur la garde des petits par des non-membres de la famille (réseau des CPE) et qui ne soutiennent financièrement que les parents-travailleurs (assurance-parentale).

Les parents qui désirent créer plus de cohésion et de proximité familiale peuvent se sentir bien démunis socialement, ces années-ci. Encore une fois, dans ce contexte, les autocollants deviennent des talismans : pour celle ou celui qui n’arrive pas à provoquer des moments familiaux attentifs aussi souvent qu’elle le désire, la représentation de sa famille sur la voiture, comme les cadres numériques posés sur le bureau au travail, agissent à la fois comme des rappels de ce à quoi elle aspire et comme des consolateurs : les membres de ma famille sont quelque part, ils existent, ils vont bien. Bientôt, nous serons réunis. Je serai auprès d’eux.

6-La famille comme image de prédilection

Depuis l’invention des réseaux sociaux, nous vivons sous le joug de l’image et de la mise en scène continuelle de soi. Facebook est l’illustration la plus flagrante de ce phénomène qui porte chacun de nous à soigner les apparences, à compétitionner dans le concours de la vie la mieux réussie, à performer au moins en surface et à projeter sans cesse l’image du bonheur et de la perfection.

Dans cette révolution de la sociabilité, la famille a fort à faire pour demeurer un cocon. Car le défi est désormais double : il faut, d’une part, « réussir sa cohésion » et donc la protéger, et d’autre part, exposer cette cohésion au regard des autres. Car notre famille est un emblème primordial de notre réussite sociale, aussi important que le travail rémunéré. Qui n’a rien à en montrer sur Instagram, point de vue famille, court le risque de disparaître socialement. Il faut que nous ayons l’impression – et il faut que les autres sachent – que notre famille existe, qu’elle réussit et qu’elle est à la hauteur de la compétition. Les incohérences, les colères, les disputes, la saleté, les infidélités, les lâchetés, les lassitudes et les complexités en tous genres, tissu même de la vie familiale, n’ont pas leur place dans cette exposition magnifiée de la famille. Ce qui importe, c’est l’image, aussi pure, sympathique et souriante que possible. Encore une fois, les petits bonhommes souriants autocollés sont une façon d’affirmer ce type de réussite vis-à-vis du monde.

7-L’hypermaternité et l’hyperparentalité

Nous sommes supposés raffoler de nos enfants et ne désirer rien plus que de les voir représentés sous nos yeux constamment. Nos mères logeaient nos photos scolaires dans les pochettes de leur porte-monnaie. Nous posons des cadres numériques sur notre bureau, bien en évidence : sachez que j’ai des enfants, que je pense à eux sans cesse et que je ne souffre pas d’être séparée de leur image ne fût-ce qu’un seul instant.

Par ailleurs, nous devons faire tout ce qui est en notre possible pour donner au monde la représentation la plus lisse possible de notre maternité/paternité. Les normes de l’hyperparentalité, de nos jours, sont épouvantablement élevées. Nous ne sommes jamais supposés perdre patience, nous devons passer du temps de qualité auprès de nos enfants, faire des activités constructives et vivifiantes avec eux, dépenser beaucoup d’argent pour leur faire vivre des expériences, veiller à l’extrême sur leur alimentation, leur santé, leur sécurité et leur confort, complimenter leur personnalité, tenir leurs défauts en joue sans les disputer (surtout pas en public), etc. Personne, évidemment, ne se hisse même proche de la satisfaction de ses exigences. À la maison, c’est comptoirs sales, pizzas congelées, escaliers déboulés, colères intenses et subites et compagnie. Mais personne ne doit savoir. Notre famille est sans aspérité. Nous n’offrons aucune emprise à la critique. Voyez ce que nous sommes : des lignes blanches sans faille, des dessins simplifiés.

8-Les familles et les couples se font et se défont, au gré des vicissitudes et des envies

Les familles se disloquent, de nos jours. On rencontre quelqu’un d’autre. On aspire à la passion. On se quitte. On fonde un nouveau foyer. On instaure la garde partagée. On ne se marie plus pour l’éternité. Un jour, les enfants quittent la maison. Ils habitent à Londres, à Kuala Lumpur ou à North Bay. Les petits-enfants soufflent des bisous sur Skype et babillent dans des langues étrangères. Les enfants de notre conjoint nous appellent par notre prénom et ce sont eux qui héritent de la maison que nous habitons depuis 20 ans lorsque leur père décède subitement.

Plus les pronostics de sa durée sont défavorables, plus on ressent le besoin de se représenter notre famille comme une création conçue pour la solidité. On sait bien que notre installation peut s’effondrer. Mais pour l’instant elle fonctionne, elle dure, elle existe et on veut se le montrer.

Une variante plus large de cette angoisse de disparition est celle qui porte sur la fin de la famille moderne. Nous savons que la famille parents mariés/enfants des mêmes parents relève d’un modèle qui s’étiole peu à peu. Or, pour plusieurs d’entre nous, ce modèle demeure inspirant et attirant. Nous luttons quotidiennement pour le maintenir dans notre foyer tout en ressentant que nous n’y pouvons rien, que des forces sociales jouent contre nous, que nous participons d’une réalité qui aura bientôt fait long feu.

9-La société de consommation

Conférer de la stabilité à notre famille, dire qui on est, réussir sa famille, en projeter une image positive, se sentir proche de ses membres, affirmer notre amour pour eux : que de défis, que d’efforts, que d’énergie! Heureusement, tout se résout par la consommation. Se rendre en voiture dans un magasin à grande surface. Arpenter les allées. Sélectionner. Réfléchir. Choisir les dessins dans lesquels on se reconnaît. Se présenter à la caisse et tendre sa carte de crédit. Gestes rassurants et vaguement rituels. L’angoisse familiale apaisée par l’achat.

10-L’automobile tue

Contrairement aux paradoxes, heureusement! Car il est fort, ici. Les autocollants famille, d’une certaine façon, sur la route, affirment : « Portez-nous une attention particulière : nous sommes une famille, nous sommes précieux. Conduisez prudemment. »

Or, la voiture elle-même, bien sûr, malgré ce qu’on s’efforce de nous en faire croire, ses sangles, ses freins ABS et son aura de cocon, est tout sauf sécuritaire. Chaque fois que nous prenons le volant, nous nous exposons nous-même, ainsi que nos passagers, à l’accident. Nous devenons un danger potentiel pour tous les piétons et les cyclistes que nous croisons, mais également pour les autres usagers de la route. De plus, nous produisons des gaz nocifs qui mettent en péril la survie même de nos enfants.

Situation paradoxale typique : le SUV garé devant le CPE à huit heures le matin. À l’intérieur, deux enfants bridés qui ne bénéficieront d’aucun moment pour explorer leur quartier durant la journée. Leurs écrans allumés. Le moteur tournant au ralenti. Un parent en talons hauts ou en complet entre en courant au CPE, y dépose le plus jeune, revient d’un pas pressé, saute dans la voiture et repart sur les chapeaux de roue dans le quartier résidentiel à quelques centimètres des enfants sur les trottoirs qui marchent vers l’école, destination service de garde ou camp de jour. Souvent, ce parent tourne à droite sur un feu rouge de manière illégale et va même jusqu’à ignorer les panneaux d’arrêt des autobus scolaires. Il s’agit d’un exemple stéréotypé, bien sûr. Mais une part de nous s’y reconnaît, non?

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11- Toute la famille contemporaine est résumée dans ces autocollants

Les parents qui achètent et arborent ces autocollants affirmeront qu’ils le font parce qu’ils sont drôles, attachants, sympathiques ou parce qu’ils veulent faire plaisir aux enfants. Ils n’y verront rien de plus signifiant.

À mon sens, toutefois, une angoisse réelle se dissimule derrière les autocollants familiaux. Une difficulté à affronter des questions graves : est-ce que je mets autant d’énergie à construire une vie belle et bonne qu’à en présenter l’image? Qu’est-ce que la famille parfaite? Qu’est-ce que ma société attend de moi? Qu’est-ce qu’être un bon parent? Est-ce que je suis à l’aise avec ma « vraie vie »? Est-ce que j’assume qu’en réalité, ma famille est (fort probablement) loin d’être parfaite?

Les autocollants, comme les photos de vacances en série sur Facebook, règlent la question efficacement.

C’est pourquoi je suis de celles qui ne peuvent s’empêcher de les trouver attendrissants, ces autocollants. Quelles que soient ses difficultés, la famille, c’est réellement important et tous les moyens que peuvent prendre ses membres pour ressentir un sentiment de cohésion et pour rappeler leur existence bien réelle à l’ensemble de la société est bienvenu.

Pour les gens que le phénomène exaspère, personnellement, j’en appelle à un peu de bienveillance : former une famille, de nos jours, c’est souvent la quadrature du cercle. Plutôt que de juger la façon dont les familles cherchent à se donner une cohésion, je pense que nous devons tous, collectivement, réfléchir à la valeur fondamentale des familles afin que toutes les familles se sentent mieux inclues et soutenues.

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Bibliographie

Burgess, Ernest W. et Harvey J. Locke (1945). The Family from Institution to Companionship, Chicago, American Book Company.

Dagenais, Daniel (2000). La fin de la famille moderne. Signification des transformations contemporaines de la famille, Québec, Presses de l’Université Laval.

Lasch, Christopher (2012 [1995]). Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée, Paris, François Bourin Éditeur.

Mercure, Daniel (2008). « Travail et familles. Des tensions croissantes au cours de la prochaine décennie », dans Pronovost, Gilles et al. (dir.), La famille à l’horizon 2020, Québec, Presse de l’Université du Québec, p. 147-172.

Parsons, Talcott (1949).  « The Social Structure of the Family » dans The Family : Its Function and Destiny, New York, Harper and Brothers, p. 241-274.

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