Rose à vélo

par Annie Cloutier

Rose est une formidable jeune fille de dix-huit ans. Elle termine sa première année de cégep ces jours-ci. « J’ai travaillé fort. Je vais passer tous mes cours avec des notes honorables, sauf un. » En plus de s’appliquer dans ses études, elle travaille dans un dépanneur le vendredi soir et le dimanche. Elle a un amoureux, qu’elle fréquente depuis deux ans. Elle s’engage aussi socialement : elle organise des collectes de fond dans son cégep et elle manifeste pendant les grèves étudiantes. Elle rêve d’un avenir meilleur pour sa société : plus juste et plus vert.

Rose s’efforce de vivre selon ses valeurs, mais son problème est le suivant : elle a peur de circuler à vélo. « Les automobilistes sont agressifs, explique-t-elle. Plusieurs d’entre eux me frôlent lorsqu’ils me dépassent. Certains me crient même des injures. J’essaie de m’en tenir aux pistes cyclables, mais il n’y en n’a vraiment pas partout et parfois, elles sont disposées d’une manière absurde, qui m’oblige à faire des manœuvres imprévisibles ou dangereuses. C’est le cas de la piste cyclable sur la 8e avenue dans Limoilou : quand on l’utilise vers le sud, on circule du mauvais côté de la chaussée. Aux intersections, on ne sait pas comment se comporter. »

Ce flou quant au comportement adéquat rend Rose nerveuse parce qu’elle « ne veut pas déranger ». « Je me sens mal à l’aise quand je ressens que les gens ne m’aiment pas », explique-t-elle.

Je comprends Rose. Chaque année, depuis mon retour à Québec en 2001, je constate la difficulté croissante de me déplacer à vélo dans ma ville. Les automobilistes sont de plus en plus agressifs, encouragés, à n’en pas douter, par certains animateurs de radios aux propos douteux. Mais frustrés et épuisés, aussi, par un mode de vie qui fait d’eux des prisonniers consentants de caisses de tôle qui les isolent et fragmentent leur expérience des relations humaines et de l’environnement.

À Québec, l’espace mental consenti au vélo a diminué. Quand je grandissais dans Limoilou, dans les années 1980, je pédalais sur des boulevards à six voies, Hamel, Dorchester ou Canardière, par exemple, sans me poser de questions. Il ne nous venait à l’idée, ni à moi, ni à quelque usager de la route que ce soit, de remettre en question mon droit et mon plaisir à circuler selon le trajet le plus efficace sur le véhicule qui me semblait le plus approprié pour me rendre à l’endroit de mon choix.

L’espace réel, quoi qu’on puisse parfois en penser, a également diminué. Des pistes cyclables agréables ont certes été aménagées le long de la rivière Saint-Charles, près du fleuve ou le long de voies ferrées abandonnées : des couloirs d’agrément pour les soirs et les fins de semaine. Mais autrement plus de nouvelles routes ont été aménagées à Québec depuis 30 ans, tant dans les développements résidentiels qu’entre ces développements et les autres quartiers. Des routes ont été refaites et réasphaltées de fond en comble, à plusieurs reprises dans certains cas, sans que jamais, ou à peu près, l’occasion de ces travaux n’ait été saisie pour réserver, à la circulation cycliste, l’espace qui devrait lui revenir.

De plus, les cyclistes sont devenus de la racaille à écarter de la circulation. Tous les prétextes sont bons pour médire sur leur compte, mais ce qui convainc le mieux, c’est l’argument sécuritaire employé de façon fallacieuse : « Le vélo, c’est dangereux. Vous devriez circuler en voiture comme tout le monde. »

Logique similaire à celle qui fait affirmer : « Les manifestants savent qu’ils peuvent être gazés. Qu’ils restent donc chez eux. »

Quand nous nous sommes établis à Québec, en 2001, mon mari et moi arrivions des Pays-Bas. Nous rêvions de contribuer à implanter un mode de vie environnemental, actif et joyeux dans la ville où nous avions choisi d’élever nos enfants. Nous étions conscients du retard effarant de Québec sur les villes des Pays-Bas en matière de développement durable, de transport actif et de ville « marchable », mais nous croyions justement qu’il s’agissait d’un retard qui serait éventuellement comblé. Comment aurait-il pu en aller autrement? Les connaissances en matière de transport actif et durable et les preuves de leur lien avec l’amélioration de la santé, de l’environnement et de la justice sociale étaient déjà, à cette époque, abondantes et mises en pratique dans de nombreuses villes du monde. Il s’agissait, pour ma petite famille et moi, de contribuer à donner l’exemple. Le bon sens suivrait.

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Aux Pays-Bas, la possibilité que les cyclistes se rendent aisément d’un point A à un point B est toujours prise en considération par les planificateurs. Ici, dans la province agricole d’Overijssel, un « pondje » (bac) est prévu pour les cyclistes, leur évitant un détour long, fastidieux et moins sécuritaire par les routes régionales. Le bac est gratuit et en activité 24 h par jour. Il est attaché à des cordages. Il faut l’actionner à tours de bras!

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Aujourd’hui 14 ans plus tard, je suis consternée de constater que c’est l’inverse qui s’est produit. Ma ville est de plus en plus dangereuse et intolérante envers les cyclistes. Et pour le dire comme Rose : on se sent de plus en plus portée à s’excuser d’exister chaque fois qu’on enfourche son vélo. On craint de déranger.

Il faut que les choses changent en notre faveur. Mais chaque fois qu’on s’intéresse au sort des cyclistes, j’ai peur. Chaque fois qu’une jeune femme à vélo perd la vie sous les roues d’un dix-tonnes ou d’une conductrice de Mercedes accrochée à son iPhone, j’ai peur. Pas de perdre moi-même la vie. Non. Ce type de peur est un virus social qui contamine notre capacité à penser des solutions humanistes, environnementales et porteuses d’avenir qui mettent le néolibéralisme en échec.

Ce dont j’ai peur, c’est qu’au nom de la sécurité, on multiplie les contraintes limitant l’exercice libre et serein du vélo. Casque, miroirs, clignotants électroniques : la liste des objets de consommation qu’on pourrait vouloir imposer aux cyclistes ne semble pas connaître de limite théorique ou réelle.

Pour le néolibéralisme, les concessions ne peuvent venir que de l’innovation technologique, du contrôle de la subversion et de la consommation.

Pendant ce temps, jamais on ne remet en question la pertinence d’accorder toujours plus d’espace, de vitesse et de mépris de la loi aux automobilistes. Conduire à 75 km/h sur le chemin Saint-Louis, puis tourner à droite vers la côte de Sillery à une heure non permise alors que le feu piétonnier est en fonction et que des écoliers traversent? Pas de problème pour les conducteurs délinquants. Ce sont les comportements cyclistes qu’il faut limiter. Descendez de vélo aux intersections! Pour notre propre bien, nous dit-on.

Et que dire des limitations réglementaires et matérielles, toujours plus farfelues et contraignantes? Interdiction de circuler sur les feux des piétons. Multiplication des panneaux d’arrêt devant les bandes jaunes qui devraient pourtant assurer notre priorité***. Pistes cyclables doubles d’un seul côté de la route. Pistes cyclables tronquées. Aberrations (situations impossibles : d’une piste cyclable, vous arrivez à une intersection qui n’a pas prévu… de circulation cycliste provenant de cette piste, pas de bouton pour demander le feu piéton, pas de feu de circulation). Fermeture pure et simple de longs tronçons en raison de travaux. Intersections à ce point dangereuses que des jeunes gens par ailleurs affirmés et débrouillards tels que Rose préfèrent descendre de vélo et les traverser à pied.

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Aberration III

Sur le chemin Sainte-Foy, entre le campus universitaire et la rue Myrand, la piste cyclable s’arrête brusquement. Le panneau indique le comportement obligatoire : marcher près de son vélo! En pleine ville! De plus, comble de l’absurdité, la piste cyclable est double : comment diantre traverser les quatres voies du chemin Sainte-Foy, lorsqu’on arrive de l’est, pour l’emprunter? La chaîne de trottoir n’est même pas abaissée! Et lorsqu’on arrive à l’intersection achalandées à bretelles, une centaine de mètres plus loin, on se retrouve à l’envers de la circulation. La seule solution consiste à demander le feu piétonnier… mais c’est défendu par le code de la sécurité routière.

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Or, le droit au cyclisme utilitaire sécuritaire ne signifie pas que chaque cycliste devrait porter un casque, rouler à 12 km/h, s’immobiliser constamment devant des panneaux d’arrêts absurdes qui nient leur droit de circuler avec un minimum de fluidité, descendre de vélo pour marcher comme un piéton chaque fois qu’il dérange la « vraie » circulation en s’excusant d’exister. Non. Le droit au cyclisme sécuritaire, c’est le droit d’enfourcher son vélo sans arrière-pensée pour se rendre en robe soleil ou en gougounes, panier sur le porte-bagage, vers la SAQ ou la caisse populaire de notre choix.

Sécuriser le cyclisme, c’est faire des déplacements quotidiens un droit à la santé, à la justice sociale et à un environnement sain.

Bien sûr, le néolibéralisme concède des fragments et des tronçons ici et là. Quelques milliers de dollars pour un morceau de piste cyclable hyperbalisé qu’il faut parcourir en cuissards coûteux et casqué, nos enfants sanglés dans des chariots dernier cri. Une belle campagne de publicité pour « conscientiser » au partage de la route. Autant de concessions cosmétiques au « lobby cycliste ». Mais le fond de l’affaire demeure inchangé : ce sont l’argent, la consommation, le pétrole et le secteur automobile qui sont les meneurs du monde. Une société qui se déplace à vélo, orteils et cheveux au vent, est subversive et retorse face à l’extractivisme dominant. Le bien-être de la population – si simple à favoriser, au fond – est bien peu de chose aux yeux de notre civilisation.

Chaque année, on m’envoie plus de fuck you, de coups de klaxons menaçants et d’index vissés sur la tempe, et ce, bien que mon comportement de cycliste soit exemplaire. J’arrête aux feux rouges. Je ralentis aux panneaux d’arrêt. J’arrête devant les passages piétonniers et je souris aux piétons qui les traversent devant moi. J’indique très clairement la direction dans laquelle je me dirige, je maintiens une vitesse raisonnable et jamais je ne me déplace de manière erratique, en sens inverse de la circulation par exemple. Chaque année, en comparaison, les automobilistes se comportent en sauvages toujours plus convaincus que l’espace routier constitue leur terrain de jeu et le domaine de leurs droits suprêmes, vrombissant devant les brigadières scolaires jusqu’à cinq secondes après que le feu soit passé au rouge.

Je sais que je suis une espèce en voie de disparition et que mes enfants ne connaîtront du vélo que l’expérience limitée de circuler, casqués et sanglés, sur des voies cyclables balisées et limitées près de certains cours d’eau. Car les revendications des juristes, des urgentologues et de certains groupes de pression bien intentionnés pour « sécuriser » le vélo s’inscrivent hélas dans la logique néolibérale. « Tel est le monde dans lequel nous vivons, semble être leur constat. Nous  ne pouvons rien y changer. Tout ce que nous pouvons faire, c’est nous en protéger. »

Pas étonnant qu’un tel défaitisme mène à une société que je n’avais pas imaginée connaître de mon vivant, même dans mes pires cauchemars d’anticipation : une société qui décourage non seulement les enfants, les personnes âgées et les personnes handicapées, mais également des jeunes femmes affirmées et conscientes telles que Rose de se déplacer à vélo.

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Aberration piste cyclable

***Sur Google Street View, une voiture s’est carrément immobilisée sur le passage cycliste! Alors qu’elle a de l’espace pour attendre plus près du boulevard (vers la gauche de la photo). Cette situation est un bon exemple d’un mépris automobiliste flagrant pour l’espace cycliste et de la réaction des planificateurs qui désirent « protéger les cyclistes » : puisque leur intégrité physique est menacée par le mauvais comportement DES AUTOMOBILISTES, ralentissons… les cyclistes et balisons étroitement leur comportement. D’où panneaux d’arrêt (centre de la photo) et clôtures de ralentissement.

Aberration II

Les automobilistes, eux, qui devraient pourtant s’immobiliser devant le passage cycliste – d’autant plus qu’ils se trouvent dans un entrée/sortie d’immeuble, non sur la route proprement dite – ne se voient imposer aucune panneau d’arrêt… et surtout pas de clôture de ralentissement, évidemment.

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