L’insoutenable légèreté de la maternité

par Annie Cloutier

Pour Dominique. Un embryon de gravité.

N.B. Dans ce texte, je ne critique pas tant Les tranchées, de Fanny Britt, que la façon dont, en tant que société, nous nous satisfaisons de types de discours assez limités sur la maternité. Les tranchées, en tant que tel, demeure un petit livre fort bien tourné à sa façon, qui remplit le mandat qu’il s’est donné. Plusieurs femmes ont exprimé qu’elles avaient besoin des Tranchées; que sa lecture les avaient rassérénées. J’explique dans ce texte pourquoi je comprends que ce soit le cas. Le fait même que je consacre une entrée de blogue à cet ouvrage en dit long sur le bien que j’en pense. Néanmoins, mon propos est d’établir que nous avons également besoin de réflexion éthiques, sociologiques et spirituelles au sujet de la maternité.

 *

Mon fils entreprend ce dimanche la lecture de L’insoutenable légèreté de l’être, le chef d’œuvre de Kundera. « De quoi ça parle, maman? » demande-t-il alors que, côte à côte, nous beurrons nos pains dans la cuisine.

-Euh… ça fait longtemps que je l’ai lu. Ça parle de Prague, de la révolution, de l’engagement. Mais ça parle d’un triangle amoureux, aussi. En fait, si je me souviens bien, c’est le plaidoyer d’un salaud, sa justification pour tromper Teresa, une femme formidable qui l’aime et qu’il aime. Mais pour Kundera, apparemment, les élans les plus nobles sont forcément démolis, tôt ou tard, par l’irrésistible tentation de satisfaire d’abord ses instincts égocentriques et fragiles. Au diable Teresa, l’amour, la responsabilité et la révolution! Il faut d’abord baiser la jolie fille aperçue à la sortie d’un café, sa jupe voletant sous le vent du printemps.

-Les instincts sont fragiles?

-Oui. Parce qu’éphémères et soliptiques. Kundera montre bien que la légèreté – que l’assouvissement du désir – éloigne du cheminement spirituel d’une part, et de ce qui fait société, constance, durée d’autre part.

Photos (1/7) L'Insoutenable Légèreté De L'être - Film 1987 (Drame) - Comme Au Cinéma

Lena Olin (Sabina) dans The Unbearable Lightness of Being, de Philip Kaufman.

Alors que mon fils profite de son dimanche après-midi pour défricher l’œuvre de l’écrivain tchèque, je m’interroge au sujet de cette notion de légèreté, une proche parente de la recherche de liberté – son embardée individualiste, de fait.

Car n’est-ce pas dans cette légèreté que réside en partie le malheur de l’Occident? Nos sociétés modernes avancées ne savent plus traiter de devoir, d’engagement et de spiritualité. À preuve, le modèle creux qu’elles nous proposent une fois notre formation universitaire ou professionnelle terminée : débuter de manière prometteuse (mais endettée) dans une carrière bien rémunérée; se propulser vers la réalisation glorieuse d’un soi égocentrique qui repousse sans cesse le moment de prendre ses responsabilités, de payer ses dettes et de se ranger; s’amuser, voyager, consommer dans la vingtaine; ne pourvoir aux besoins que d’une seule personne : soi-même; apprendre à gérer ses cartes de crédit, ses réseaux sociaux, son image, ses baises d’un soir et son Dépo-provera; se tenir à jour côté séries américaines, tendances loufoques, zombies, diètes hollywoodiennes, Kate et son bébé Charlotte; tenir à distance la conscience vague d’évoluer dans un monde individualiste et néolibéral – puis, tout à coup, se dire que l’heure est venue de faire un enfant (l’envie se fait d’ailleurs viscérale depuis quelque temps) et se retrouver – bang! – de façon fulgurante –

avec la gravité et la responsabilité sur les bras.

Plusieurs d’entre nous sentons bien que la maternité, c’est solennel et sérieux. Nous sommes surprises par l’intensité de notre désir de nous y donner de notre mieux. Continuer à travailler, à baiser et à consommer comme si rien ne s’était passé? Nous en découvrons l’impossibilité.

Nous naviguons sur Internet. Nous lisons tout ce sur quoi notre regard peut tomber. Mais où que nous jetions l’ancre, nous ne trouvons que des traitements superficiels de  cette réalité stupéfiante, à laquelle rien – mais absolument rien – ne nous a préparées : une profondeur, une gravité, une spiritualité insoupçonnées qui nous amènent à chanceler.

Parce que nous manquons de repères, parce que notre société oublie/refuse de penser la maternité, le danger est grand de nous perdre dans les exigences de l’hypermaternité. Nous connaissons toutes des mères « qui en font trop », ce trop qui les affaiblit et les éloigne de la sérénité, qui est le contraire d’une vision responsable, acquiescante et sereine de la maternité.

Le néolibéralisme propose de soulager notre anxiété par la consommation. Surtout pas par la réflexion! C’est normal : réfléchir à la maternité, ça ne porte pas à consommer. Refuser d’y réfléchir parce qu’on craint la culpabilité, ça, par contre, ça nous précipite chez Entrepôt bébé : au moins, nous avons les moyens de nous payer la poussette de luxe à trois roues qui rendra possible de continuer de jogger, patiner, courir sans jamais nous arrêter.

Le féminisme, pour sa part, propose de nous désengager le plus possible d’une vision « idéalisée » de la maternité. « D’horizon à la fois inesquivable et exclusif, la maternité est devenue une simple potentialité»*, selon Camille Froidevaux-Metterie. Conclusion du féminisme : puisqu’on n’y est plus tenue, la maternité ne doit plus être au centre de nos vies.

Mais la maternité est le centre de nos vies. Et ce que le féminisme estime « idéalisé » est l’essence même de la maternité : le temps, « la famille », le don de soi, l’amour. Toutes choses dont la quête féministe égalitaire nous intime de nous préserver à tout prix.

*

Ne pas faire des enfants le centre de sa vie. « Ne pas attendre après la marmaille et la reproduction pour donner un sens à notre existence. »*  C’est le crédo féministe.

Pas étonnant qu’on trouve si peu de réflexion véritablement libre, spirituelle et philosophique au sujet de la maternité! La plupart de nos intellectuelles se disent féministes. Comment peuvent-elles écrire au sujet de la maternité sans admettre qu’elle se situe au cœur du sens que nous accordons à nos vies?

Plusieurs de nos écrivaines les plus talentueuses ne voient pas d’autre solution que de parler de ce qu’elles vivent par la lorgnette de la légèreté. C’est le cas d’un petit livre célébré, paru l’an passé : Les tranchées, de Fanny Britt.

Des thèmes douloureux sont certes abordés – sans pathos, bien sûr, car le pathos est le péché absolu, ces années-ci – dans les Tranchées, dont la stérilité et la mort des enfants. Mais la maternité comme telle y est presque exclusivement réduite à l’obsession accrue de la minceur après l’accouchement, au régurgi anecdotique et à la passion pour le saupoudrage coloré des petits gâteaux. On sent bien que la gravité existe et qu’elle serre la gorge des contributrices – Les tranchées donne la parole à plusieurs Québécoises médiatisées – mais l’idée est de sublimer cette gravité dans son envers : la légèreté.

Dans un article de Stéphane Baillargeon paru le 9 mai dernier, les mères qui consacrent une part importante de leur existence aux soins de leurs enfants sont présentés comme des « mamans poules » « en retard d’une révolution féministe ».

« La télévision nous dit que la maternité est une priorité donnée à ses enfants et que les femmes, finalement, sont d’abord et avant tout des mères, selon Catherine Voyer-Léger, interrogée par Baillargeon. Or, « le féminisme voudrait extirper les femmes de leur ventre [sic] pour en faire des hommes comme les autres ».

Le Conseil du statut de la femme, par ailleurs, y allait la semaine dernière de la suggestion d’obliger les pères à passer du temps seuls avec leurs enfants. L’objectif visé par cette proposition est de niveler la maternité pour qu’elle ne soit pas plus importante que la paternité. On est loin de la réflexion de fond sur l’élan social et biologique qui, de tout temps, a amené les femmes à donner le meilleur d’elles-mêmes à leur entourage et à leurs enfants.

Comment, baignant dans une telle hostilité féministe, nos auteures peuvent-elles évoquer la gravité de la maternité? Comment la traiter avec la déférence et le sérieux qui lui est dû, alors qu’on est supposé vouloir s’en débarrasser?

 

Bien que je comprenne ces difficultés, et parce que j’attendais beaucoup d’une auteure aussi formidable que Fanny Britt, j’ai été… désarçonnée par Les tranchées.

Ses toutes premières pages, déjà, sont empreintes d’une telle futilité! Esquisses des collaboratrices :

Isabelle Arsenault est une illustratrice maintes fois primée. Elle espère que ses fils ne joueront pas au hockey. (p. 6)

Marie-Claude Beaucage est réalisatrice à la radio. Elle se demande encore si elle veut des enfants un jour; il faudrait bien qu’elle se décide. (p. 6)

Geneviève Pettersen, elle, « a déjà déguisé son bébé en hotdog ». (p. 7)

Et que penser de :

La réponse est venue comme seules les vraies réponses savent le faire : par hasard. Je niaise – la réponse est venu de Facebook, comme d’habitude. (p. 12)

Et ainsi de suite, à l’avenant. On comprend qu’une telle insouciance dans la présentation que ces femmes font d’elles-mêmes séduise un large lectorat : ce livre, en rien, ne peut entraver la réflexion ronronnante.

Il y aurait pourtant, soit dit en passant, un livre entier à écrire au sujet de « Elle espère que ses fils ne joueront pas au hockey. » Pourquoi l’espère-t-elle? Qu’est-ce que cela dit au sujet du symbole qu’est le hockey dans notre société? S’agit-il d’une affirmation féministe? D’un rejet des stéréotypes? Faut-il entretenir des espoirs quant à ce que nos enfants feront ou non? Et si elle ne désire pas que ses fils jouent au hockey, n’est-ce pas à elle de veiller à ce qu’ils ne le fassent pas, dans les premières années du moins? N’espère-t-elle pas plutôt que ses fils n’insisteront pas pour jouer au hockey, sachant à l’avance qu’elle ne voudra rien leur refuser? Etc.

Et c’est la même chose pour « il faudrait bien qu’elle se décide ». Qu’est-ce que ce « il faut »? Qui parle, ici? dirait ma psychologue. Mais passons. L’idée est d’illustrer que la futilité, c’est aussi évacuer des problèmes psychosociaux complexes en une séduisante entourloupette.

Chercher une cohérence à la maternité « à coups de souvenirs, de récits, de conversations, d’impressions de lecture et de sagesse trouvée dans les paroles de tounes. » (p. 13) Promettre de s’en tenir à cela. Promettre que la réflexion n’égratignera aucune certitude et ne confrontera personne. Qu’elle se tiendra loin de la culpabilité,  du pathos… et de la critique d’un certain féminisme qui, au Québec, impose ses vues en matière de maternité.

La maternité ne mérite-t-elle pas un peu mieux que ces cabotinages au moins un peu douteux?

Une amie, au sujet des Tranchées, m’a écrit :

Cette mise en scène de soi dans les aspects de la vie intime (amoureuse, familiale) est partie intégrante de ce parti pris pour la légèreté qui contamine une grande partie du discours actuel sur la maternité où chacune évoque qui sa dépression postpartum qui l’hyperactivité de son enfant comme s’il s’agissait de questions hautement humoristiques. C’est un peu pour cela que j’ai été si déçue par Les tranchées. Je ne m’attendais pas à y trouver une analyse hyper profonde ou des témoignages poignants, mais tout de même autre chose que ces clichés construits quasiment comme des numéros de stand-up, comme s’il était honteux de se pencher sérieusement sur une question, comme si tout devait être abordé (je devrais dire: effleuré) avec ce détachement, cette ironie, ce ton deuxième degré qui se veulent très cool et qui ont quelque chose de terriblement adolescent. Je pensais naïvement y trouver quelque chose d’utile, dans le sens le plus noble du terme, quelque chose qui m’aiderait à comprendre, à vivre. Une maternité moderne envisagée dans une perspective qui est tout le contraire de celle qui me hérisse, c’est à dire lucide, exigeante, sans complaisance et dénuée de tout cabotinage.

La maternité est une idée sérieuse, antithèse de la nonchalance et de l’apesanteur, qui engage la responsabilité.

« Le plus grand malheur de l’homme, c’est un mariage heureux. Aucun espoir de divorce », écrit Kundera dans Risibles amours. « Un amour excessif est un amour coupable (dans La valse aux adieux). L’écrivain excelle dans la boutade et le nihilisme. Car les deux vont de pair, irrésistiblement. Et c’est cela, la légèreté (et la misogynie, dont un certain féminisme n’est pas dépourvu) : minimiser et ridiculiser ce que nous avons de plus sacré.

Si c’est en cachette et seule face à la responsabilité que, désormais, nous prenons la mesure de la gravité de la maternité, c’est notamment parce que le discours social en général, et le discours féministe en particulier, ont voulu nous convaincre que la maternité n’a pas de particularité. Ni plus ni moins qu’une paternité féminine, il faut savoir la baliser pour qu’elle n’empiète pas sur notre « véritable personnalité ». Entendre : sur cette part infime de notre être qui exige de combler ses moindres caprices et qui se croit capable de se passer de tout lien social.

Si nous, les mères, apprécions tant les coups de gueule d’Allard, Britt et consort, c’est qu’on a réussi à nous convaincre que rien de plus substantiel n’a le droit d’être écrit au sujet de la maternité. Car traiter la maternité avec sérieux, c’est forcément la distinguer de la paternité et de la « parentalité ». C’est l’élever au rang d’institution millénaire, digne, éthique et particulière au genre féminin. C’est l’extirper des débats sans fin – et que j’estime non seulement vains, mais superficiels  – au sujet du partage des tâches et des semaines passées en congés de maternité. C’est la faire exister.

Au risque de me sentir bien seule dans le monde intellectuel auquel j’appartiens, je l’affirme de nouveau ici : ma « véritable personnalité » se tisse de liens et comprend une immense part de maternité. Et devant mes enfants qui grandissent, cet élan maternel qui me porte à aimer, donner, consoler, questionner l’ordre établi, faire passer les autres en premier, jubiler, exulter, caresser, coller et chouchouter ne va pas s’atténuer. La maternité confère une richesse inouïe à ma vie. Elle fait de moi une femme heureuse et comblée en dépit – à cause? – des bouleversements qu’elle impose à cette part égocentrique de moi que notre société cherche sans cesse à exalter. Jamais, depuis le tout premier instant, la mère que j’allais devenir/suis/serai n’a cessé d’agir en moi.

On peut opposer la maternité au développement de soi et s’en désoler.

On peut, au contraire, ancrer le développement de soi dans la maternité.

Je choisis le camp de la profondeur et de la lucidité. Le camp du bonheur et du don de soi. Le camp de la gravité.

Britt, Fanny (2013). Les tranchées. Maternité, ambiguïté et féminisme, en fragments, Montréal, Atelier 10.

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