Derrière la porte…

par Annie Cloutier

Pour Bärbel.

Dans Derrière la porte, de Sarah Waters (Alto 2015), Frances et Lilian, inexorablement, laissent la passion sexuelle s’emparer d’elles jusqu’à ce qu’elles ne maîtrisent plus rien.

Le roman, qui se déroule dans un quartier cossu de Londres en 1922, est un chef d’œuvre en son genre.

Je vous encourage à le lire comme on lit les ouvrages les plus délicieux : enroulé dans une couette, théière à portée de main, long après-midi silencieux et pluvieux devant vous. En le refermant, vous ressentirez ce sentiment si rare dans notre monde caquetant : celui d’avoir largué les amarres et d’avoir oublié, pendant quelques heures, qui vous êtes et en quelle année vous existez; d’avoir exploré les confins de l’expérience humaine; et d’en ramener des connaissances précieuses.

Lisez-le.

Et lorsque vous aurez terminé votre lecture, revenez lire ce qui suit pour en discuter avec moi.

Car bien que j’aie adoré ma lecture, le dénouement m’a déçue. Voici, en quelques mots, pourquoi.

Ce sur quoi je désire revenir ici, n’est ni le cadre historique du roman, ni la romance lesbienne, ni la violence meurtrière, ni l’affaire judiciaire – thèmes abondamment traités par les critiques – mais plutôt cette idée de passion sexuelle. Lisant les critiques au sujet de Derrière la porte, je réalise à quel point, malgré notre plaisir commun, les commentateurs et moi avons reçu la passion de Frances et Lilian selon deux perspectives diamétralement opposées.

Alors que plusieurs y ont vu une histoire de courage, d’authenticité et de quête farouche de liberté – trio des valeurs parmi les plus chéries de notre société – pour ma part, cette passion m’a semblé monstrueuse dès le premier instant. Un jugement qui ne m’a pas quittée.

Cela n’a rien d’étonnant, puisque je considère l’amour et le bonheur sexuel comme des choix qui n’ont rien à voir avec l’emportement momentané des sens. Pour moi, l’amour et le bonheur sexuels vrais sont ceux qui ne s’opposent ni à l’éthique, ni au respect de ce qui est construit (le mariage d’un homme qu’on désire, par exemple), ni à la durée. Pour moi, la passion débridée est tout simplement le contraire d’une vie bien vécue.

Nous pensons que Frances et Lilian ne peuvent pas/ne doivent pas résister à l’attrait physique qu’elles éprouvent l’une pour l’autre parce que nous croyons que dans cette passion réside leur âme, leur vérité, leur vraie nature.

Je pense au contraire qu’il s’agit de l’illusion la plus pure. Une illusion qui mène au malheur. (Ce que le roman montre avec maestria, d’ailleurs.)

Qu’avaient-elles fait, toutes les deux? Elles avaient introduit cette passion dans la maison : pour la première fois, elle la voyait comme quelque chose de sauvage, d’incontrôlable, presque doué d’une vie propre. (257)

C’est à la conclusion du roman uniquement que j’ai compris que Sarah Waters –  dont j’adore, par ailleurs, le regard – semble poser sur la passion de ses protagonistes une indulgence conforme à notre représentation sociale dominante.

(Attention! Alerte aux dévoilements prématurés dans ce qui suit!)

Derrière la porte

Sur le coup, je n’ai pas compris pourquoi, après avoir consacré près de 600 voluptueuses pages à la description minutieuse des effets dévastateurs de la frénésie sexuelle sur l’environnement entier des deux femmes, Waters propose un dénouement si mièvre et si peu conséquent à la violence déployée au cœur d’une relation à ce point perverse et égarée.

(Juste au cas où des fervents religieux m’interpréteraient mal ici : par « perverse et égarée » je ne qualifie évidemment pas le caractère homosexuel de la relation, particulièrement magnifique sous la plume de Waters, mais bien son renoncement à la morale et à la rationalité.)

Et puis, lisant les critiques, j’ai saisi : Waters ne condamne pas l’immoralité passionnelle. Son projet, au contraire, est tout bonnement celui de notre modernité entière au sujet de l’amour : contraster l’univers « hostile » pré-1968 dans lequel évoluent les protagonistes, au nôtre, celui de l’amour libre et du divorce à qui mieux mieux, qui par comparaison, ne peut paraître que bienveillant et évolué.

Bien sûr, on ne peut pas nier que la montée des droits individuels et LGBT soient un extraordinaire avancement pour notre société. Si j’avais le projet de divorcer, je tolérerais très mal que ma société soit équipée pour m’en empêcher.

C’est notre apathie critique vis-à-vis de l’importance qu’a prise la passion dans notre société que je critique ici. Et, tandis que je me délectais de ma lecture, je pensais que c’était cela que Waters dépeignait : la catastrophe passionnelle et ses effets monstrueux.

Je croyais qu’en la situant dans un contexte historique différent, Waters s’efforçait de montrer le caractère éternellement destructeur de l’amok amoureux. À Londres, en 1922, c’est l’existence de votre mère et de vos locataires que vous mettez en jeu en renonçant à vos devoirs au profit de la possibilité de jouir du corps de l’autre à tout moment; à Québec, en 2015, ce sont vos enfants, votre chum ou votre blonde trompé(e) et l’institution même de la vie de couple, sa solidarité, qui sont ainsi bafoués.

Eh! bien non. Ce que Waters – et des millions d’autres lecteurs, probablement – ont compris à l’affaire est ce que tous les romans contemporains disent et redisent jusqu’à radoter : que la passion amoureuse est la seule chose qui mérite d’être vécue, le cœur même de la vérité. Qu’il faille détruire les autres pour la vivre au grand jour ne compte pas.

J’ai adoré Derrière la porte – mais je n’aime pas son héroïne, Frances. Jusqu’à la dernière page, j’ai cru que son auteure ne l’aimait pas non plus – qu’elle s’efforçait de la comprendre, point.

J’ai cru que l’ambiguïté des caractères de Frances et Lilian, capables de grandeur d’âme et de lâcheté – évoluerait vers une ignominie de plus en plus affirmée, exacerbée par le fanatisme amoureux. Vers la fin, il semble que Waters ait jaugé cette possibilité : Lillian n’est-elle qu’une perverse petite manipulatrice? Frances a-t-elle eu tort de perdre la tête, de rejeter morale et devoir pour la protéger? Mais non, finalement.

J’ai cru que les amantes paieraient pour leur crime.

J’avais tout faux. Frances est une héroïne pour Waters. La fin lui donne raison.

Et vous? Qu’en pensez-vous? J’attends vos commentaires, quand vous aurez lu le livre. Prenez l’été, la plage, la chaise pliante sur le bord du fleuve pour le faire. Ça vaut le coup. Garanti.

Waters, Sarah (2015). Derrière la porte, Alto.

 

Sarah Waters

Ah, Sarah Waters. Cette femme  a l’air tellement extraordinaire, intelligente, douée et… incroyablement gentille. J’aimerais beaucoup la rencontrer.

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