Travail, travail, travail : la possibilité d’une subversion

par Annie Cloutier

Un mythe tenace, au Québec, veut que notre autonomie, notre émancipation et notre maturité psychosociale soient nécessairement liées à l’occupation d’un emploi rémunéré à temps plein.

C’est faux.

Notre autonomie, notre émancipation et notre maturité psychosociale sont d’abord liées à notre capacité de nous affirmer telles que nous sommes : des êtres uniques, dignes, pensants et moraux.

Eh! oui : l’affirmation de soi. C’est ici que se situe la première subversion.

Et tout le monde sait que nous, les femmes, entretenons un rapport complexe à l’affirmation de notre unicité. Nous craignons de ne pas être dans la norme. Nous contournons la différence. Nous évitons le conflit.

Nous affirmer, donc. Nous montrer subversive.

Adhérer à une coop biologique.

Refuser de payer moins cher chez Costco ou Renaud-Bray.

Payer 10 % de plus chez la commerçante du coin afin de préserver la vitalité de notre quartier.

Jaser avec les voisins pendant que les enfants jouent dans les modules.

Réfléchir aux moyens de se mobiliser ensemble contre les assauts de certains promoteurs peu soucieux qui s’apprêtent à saccager notre milieu de vie. (Avoir le courage de passer dans les médias pour des chiâleuses, quoi. On n’en meurt pas.)

Faire l’amour à mi-semaine parce qu’on est à la maison lorsque l’autre « vient dîner ».

Marcher dans son quartier, jogger, y circuler à vélo, le parcourir. Être reconnue par les commerçants. Leur demander les nouvelles du quartier.

Visiter sa grand-mère en CHSLD. Se pencher sur les photos jaunies auprès d’elle.

Accueillir les enfants de notre frère lorsqu’il fait tempête et que les services de garde sont fermés.

Réfléchir, thé entre les paumes, baignée de soleil, à 10 h le matin, à ce bénévolat dans lequel on envisage de s’engager.

Passer ses vacances dans Charlevoix, à 100 km de son domicile.

Faire du yoga.

Constituer des réservoirs de temps pour l’ensemble de la société :

« As-tu le temps de prendre un café? Je traverse une mauvaise passe. J’ai besoin de parler.

-Oui. J’ai le temps. Et je le prends. »

Ces vignettes d’un quotidien ralenti, mesuré, ancré sont l’envers même du projet néolibéral. Autour de nous, dans l’hiver austère, ne subsistent que de bien menus espaces de subversion et de liberté. Ce sont ces lieux, ces moments, ces liens à nouer qu’il faut occuper pour que l’entraide, le don, les soins, la maternité et la paternité puissent enfin éclore et déployer leur force tranquille et bienfaisante.

Ce n’est certainement pas en travaillant ni en nous pressant toujours plus que nous allons faire advenir la société chaleureuse et généreuse dont nous ne savons même plus rêver. Ce n’est certainement pas par le travail rémunéré d’abord que nous allons nous émanciper.

Car qu’est-ce qu’une personne en emploi, d’un point de vue néolibéral?

Une personne occupée, débordée, stressée, frustrée, tiraillée, craintive au sujet de « ses acquis » qui n’a pas le temps de s’opposer, qui craint que la prochaine coupure la prenne pour cible, qui pense que c’est la faute de sa voisine si l’économie lui échappe, qui magasine le plus bas prix, qui contemple les nouvelles sans plus rien ressentir et qui regarde des séries en rafale à la fin de la semaine, au bout de son énergie.

Bien sûr, les gens ont du plaisir à travailler.

À certains moments.

Quand tout va bien.

Parfois.

Mais la vérité, c’est qu’interrogés, ces mêmes gens déclarent souvent ne rêver que d’une chose : gagner le gros lot et arrêter de travailler. Prendre sa retraite tôt. Être mère au foyer. Et si on s’inquiète tant de ce que les tarifs croissants des CPE puissent inciter les femmes à travailler moins, ce n’est certainement pas parce qu’elles prennent leur pied à échanger l’essentiel de leurs journées contre le service de garde, le salaire et les parcours embouteillés. Si j’adorais mon travail, ce n’est pas un dollar et demi par jour d’augmentation de tarif qui m’y ferait renoncer.

Personnellement, c’est parce que j’ai pris tout le temps du monde pour m’occuper de mes enfants (et que je le le prends encore d’ailleurs) et parce que je ne gagne à peu près rien, que je ne dépends d’aucun employeur et que notre budget familial ne compte pas sur mes rentrées d’argent que je suis libre de mon temps, de mes talents, de mon engagement et de mes capacités, que je suis utile à ma société et que j’aime ce que je fais.

C’est parce que je ne travaille pas que je suis subversive et émancipée.

Et vous : de quelle façon vous résistez?

Annie et Siri 2009

Tant de gens n’ont plus le temps de lire!

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