Une histoire de mon poids

par Annie Cloutier

Un jour, quand j’avais dix ans, mes parents se sont regardés, ont respiré un bon coup et se sont lancés dans une tirade qu’ils reportaient depuis quelque temps. Ma petite sœur venait de quitter la table du dimanche soir. La nuit était tombée. J’étais en train d’avaler une deuxième part de gâteau forêt noire.

« Il serait temps que tu fasses attention à ce que tu manges, ont dit mes parents. À ton poids. »

Je faisais de la gymnastique : 16 heures d’entraînement par semaine. On nous pesait et on nous mesurait de mois en mois. Ce soir-là, j’ai quitté la table brutalement. Recroquevillée dans mon lit, complètement sonnée par ce que je ressentais comme la désapprobation de mes parents pour mon apparence physique et ce que j’étais, je ressentais une telle honte que je ne voyais pas le moyen de me présenter de nouveau au gymnase le lendemain.

J’avais 10 ans, donc. Je ne me souviens pas de ma taille. Mais de mon poids, je me souviens exactement : 92 livres. C’était énorme, évidemment, pour une enfant de dix ans*.

La raison pour laquelle je me souviens de mon poids est que nous étions à l’hiver 1984 et que les Jeux olympiques de Los Angeles se préparaient. Je savais tout de mon idole : Mary Lou Retton. Elle pesait et mesurait exactement la même chose que moi.

Je l’ai dit à mon entraîneure, en revenant de mes vacances à Cape Cod, cet été-là. J’ai dit : « Je pèse et je mesure exactement la même chose que Mary Lou Retton, la quintuple médaillée des Jeux olympiques. » Mais dans son regard, j’ai compris qu’il y avait, entre la championne et moi, quelque chose d’incommensurable qui interdisait la comparaison.

 *

Lorsque je suis partie pour l’Allemagne, le 27 août 1989, j’avais 15 ans. Il y avait deux ans que je souffrais d’une forme légère d’anorexie/boulimie. Rien de bien terrible sur le plan de la santé physique : jamais mon poids n’est descendu plus bas que 118 livres. Si je le sais, et si je m’en souviens, c’est évidemment parce que je me pesais alors au moins cinq fois par jour, dans le garde-robe de ma chambre, en cachette, obsessivement.

Je ne différais pas tellement, je crois, des autres adolescentes. Il s’agissait néanmoins d’un sujet relativement tabou dans mon entourage : de mes amies, aucune n’admettait suivre un régime ou surveiller son poids. Mais à la table de la cafétéria, le midi, ça grignotait, dans le meilleur des cas. Ça ne mangeait certainement pas de bon appétit.

Au moment de partir pour l’Allemagne, donc, je pesais 130 livres. Il s’agissait là d’un chiffre désastreux, abominable à mes yeux. Je luttais contre lui chaque heure de ma vie.

En Allemagne, ma détermination à imposer ma volonté à la nourriture s’est affaiblie. Malade d’ennui, seule, mais dévorée de curiosité pour la nourriture allemande et, surtout, drastiquement affamée depuis deux ans, c’est la faim qui l’a emporté.

Quand je suis rentrée au pays, en juillet 1990, mes vêtements ne m’allaient plus. J’avais grossi de 30 livres. (Je n’en avouais que 20.)

Oh! l’époque malheureuse. J’ai souvent raconté ce que ça a été, pour moi, que de rentrer au Québec dans une famille qui, pendant mon absence, s’était disloquée. (Mes parents ont subitement divorcé pendant mon séjour à l’étranger.) Mes amies de Bellevue étaient devenues des jeunes femmes de 17 ans superbes, minces, épanouies, accomplies, occupées à leur emploi d’été ou à leurs séjours linguistiques au Nouveau-Brunswick ou aux États-Unis.

Je me suis enlisée dans une profonde dépression.

Il n’était plus question d’un vague déséquilibre alimentaire, mais bien de boulimie délétère. Enligner des rangées de biscuits aux pépites de chocolat : j’en étais capable et je le faisais. Je finissais mes après-midi seules à la maison, roulée en boule sur le divan, pleurant toutes les larmes de mon corps. Mon père rentrait, se fâchait de ce que je n’aie pas commencé à préparer le souper, s’étonnait de ce qu’il n’y ait déjà plus ni crème glacée ni chips ni cheddar ni jus d’orange dans le réfrigérateur.

Je me dévorais de mal-être et de honte.

Pourtant, chose curieuse, je ne prenais pas de poids. J’étais déjà grosse, énorme, obèse, on s’entend. Dans mon propre regard du moins. Mais je ne prenais plus de poids.

*

En 1994, j’ai eu 20 ans. Deux événements ont alors modifié le cours du développement de l’estime que j’ai de moi. J’ai rencontré celui qui allait devenir l’homme de ma vie et qui, dès les tout débuts, m’a acceptée telle que je suis, inconditionnellement. Et j’ai lu un ouvrage tout simple, destiné à un grand public, qui m’a fait comprendre deux ou trois évidences qui ne m’ont plus quittée (Danielle Bourque, À dix kilos du bonheur) :

  • Qu’on naît avec un poids tout aussi « programmé » que notre taille. Des traitements très durs infligés à notre corps peuvent modifier ce projet génétique. Mais le fait est que certaines personnes sont nées pour être plus enveloppées ou plus maigres que les autres.
  • Que les régimes amaigrissants ne fonctionnent pas.
  • Que notre corps sait comment s’alimenter. Que les théories alimentaires sont de peu d’utilité.
  • Que les Occidentales craignent plus de prendre du poids que tout autre menace, y compris celle d’une guerre nucléaire (le livre a été rédigé au début des années 1990) ou du cancer. Même à 20 ans, j’étais capable de comprendre qu’il s’agissait là d’une perversion profonde de ce que nous devrions considérer comme des priorités.
  • Surtout, l’auteure expliquait que la promesse d’un bonheur lié à la minceur est un leurre. L’estime de soi et la capacité de jouir de la vie sont fonction du développement de nos capacités et de notre engagement envers autrui. Non d’une apparence physique à laquelle, d’une manière fondamentale, nous ne pouvons rien changer.

Au fond, je le savais depuis lontemps : jamais je ne serais filiforme. Mon corps était robuste, résistant et il réclamait des aliments en quantité et en qualité suffisante pour que je sois moi-même chaque jour et que je puisse contribuer au mieux-être de ma société. Affamée, honteuse, déprimée, je n’y arrivais pas.

*

Sérieux, c’est comme dans les histoires de procréation : c’est quand j’ai arrêté d’y penser que je me suis sentie mieux dans ma peau et que mon corps s’est mis à fonctionner au summum de ses capacités. Oui, j’ai perdu un peu de poids et mon visage s’est affiné. Mais je n’ai plus de chiffres à vous donner. Parce qu’après 1994, je ne me suis plus jamais pesée. (J’estime aujourd’hui peser entre 150 et 160 livres.)

Difficile à croire? Chez le médecin dernièrement, j’ai encore tenu mon bout pour la énième fois : je refuse d’être pesée. Pour les posologies, une estimation  de mon poids est amplement suffisante. Je refusais aussi de monter sur la balance pendant mes grossesses. Rien qu’à voir, on voyait bien que les prises de poids, la mienne et celles de mes bébés, suivaient des courbes normales.

Je me suis mise à prendre soin de moi, sans maigreur en arrière-pensée. J’ai compris la nécessité de faire du sport pour me sentir bien dans ma peau et pour avoir de l’énergie. Jogging, patin à roues alignées, marche en ville et en forêt, yoga : rien de compliqué, surtout rien d’extrême, mais de l’assiduité. J’ai amélioré mon alimentation et cessé de consommer fast food et aliments transformés : encore ici, il s’agit d’écouter mes besoins, non des ayatollahs, et ceci inclut environ trois poutines par année. (Ne m’écrivez pas pour me faire remarquer que ce n’est pas végétarien!)

J’ai vécu sur deux continents. J’ai mis trois enfants au monde, je les ai portés contre mon coeur, puis sur mon dos et je les ai allaités. Je me suis engagée dans des dizaines de causes. En tant qu’accompagnante, j’ai assisté à des naissances au plus creux de la nuit. J’ai adopté un mode de transport à pied et à vélo. (Nous n’avons pas eu de voiture pendant deux ans. C’était avant que la Ville de Québec n’abolisse tout parcours d’autobus dans mon quartier situé dans une pente abrupte. Aujourd’hui, pour adopter un mode de vie sain dans mon quartier de Sillery, il faut autrement plus de détermination.) Mille fois j’ai fait l’amour avec mon conjoint. J’ai voyagé, seule, en famille et en couple, aux Pays-Bas, au Québec et aux États-Unis. Je suis retournée à l’université : baccalauréat, maîtrise, doctorat. J’ai élevé trois garçons intelligents, solides, en santé.

Tout ça parce que nourrissant mon corps sans compter, je lui donnais l’énergie qu’il lui faut pour fonctionner.

 *

Dimanche dernier, enfilant mon manteau de printemps pour la première fois depuis des mois, j’ai réalisé qu’il serrait des hanches et de la poitrine. La vieille terreur est aussitôt revenue : ça y est. C’est maintenant que je vais me mettre à gonfler comme un baudruche et que ça ne va plus s’arrêter.

J’ai 41 ans. Mon corps fait ce qu’il a toujours fait : il se métamorphose et s’arrondit au fil de mes expériences de vie.

Et vous savez quoi? J’ai l’intention de l’accepter. Je suis convaincue qu’il est sain et normal que le corps des femmes s’arrondisse avec le temps. Je vais continuer de prendre soin de moi et de m’accepter telle que je suis. Si ce que je suis, c’est saine, sereine, mûre, engagée, affirmée et épanouie, je pense que je suis déjà extrêmement gâtée par la vie.

Et vous? Quelle est l’histoire de votre poids? A-t-elle influencé ce que vous êtes devenu?

*

Annie gymnastique

* « Mais de mon poids, je me souviens exactement : 92 livres. C’était énorme, évidemment, pour une enfant de dix ans. » Il s’agit d’ironie, bien sûr, ou plus précisément d’une grande tendresse apitoyée pour la fillette insécure que j’étais.

Mary Lou Retton

Mary Lou Retton, l’idole de 1984.

Annie Portneuf

Le retour d’Allemagne.

À dix kilos du bonheur

À dix kilos du bonheur, de Danielle Bourque.

Annie et Tristan à Delft

25 ans, mère épanouie de Tristan.

Good looks fade...

Mon inspiration pour les années à venir.

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