Appui du CSF au Projet de Loi 20 : féminisme et néolibéralisme?

par Annie Cloutier

Cher Conseil du statut de la femme,

pour la première fois, depuis toutes ces années passé à analyser vos prises de position et vos propos, je vous écris directement, en tant que citoyenne, afin de vous faire part de ma grande tristesse suite à votre appui au projet de Loi 20.

Bien que j’aie critiqué le Conseil au sujet de ses positions concernant la maternité et la conciliation famille-travail, jamais, jusqu’à présent, je n’ai estimé que le Conseil dérapait aussi solidement que ce matin. Il est normal que les positions du Conseil qui touchent à la possibilité que des femmes choisissent de consacrer plus de temps à la maternité ne concordent pas tout à fait avec les miennes : pour faire court, on peut dire qu’il s’agit là de la divergence fondamentale entre féministes égalitaristes et féministes différentialistes.

Je le comprends et l’accepte. Je ne vous demande pas de vous faire les championnes de la maternité au foyer ou du travail des femmes à temps partiel demain matin.

Par contre, appuyer un projet de Loi dont il a été démontré par plusieurs groupes qu’il ne peut pas contribuer à améliorer l’accessibilité aux soins de santé, en échange du mépris le plus total du droit des femmes (et des hommes) à concilier leur vie familiale et professionnelle de manière harmonieuse… j’ai vraiment de la misère à m’expliquer au nom de quelle réflexion philosophique et humaniste vous pouvez justifier cela.

Le projet de Loi 20 vise à affaiblir le système de santé afin de le vendre au privé par la suite. Ce sera chose facile, en effet : on pourra dire qu’on a tout fait pour améliorer l’accessibilité, mais que les omnipraticiens, ces paresseux notoires, refusent tout simplement de travailler plus. Le privé va nous arranger ça!

Lorsque notre système social-démocrate sera complétement démantelé et que le privé le contrôlera, lorsque chaque patiente sera un numéro auquel on prescrira un médicament vendu au prix fort, lorsque chaque rencontre patient/médecin sera minutée et tarifée… où se situera  le gain, dites-moi, pour les femmes démunies, dans tout ça?

Je me permets de me citer moi-même :

C’est en santé que les pires effets pervers de la gestion néolibérale sont les plus visibles : nous sommes en train de nous transformer en une société de chiffres secs qui se coupe des êtres sans qui elle ne peut exister. Ces êtres complexes, sensibles, riches… humains ne savent plus comment et pourquoi donner du sens à un quotidien voué à l’efficacité comptable et à la production. Ils arrivent tristes, tremblants, hésitants, déçus, perdus à la clinique sans rendez-vous et ils ne savent pas pourquoi.

Le néolibéralisme, cette pieuvre, a enserré notre cœur, notre cerveau, notre âme, nos mains et a instillé son venin paralysant.

Enrôlés, aliénés, impuissants. Incapables de comprendre où nous nous rendons et pourquoi. L’accumulation, les profits faramineux, la drill, la performance et les semaines de 80 heures n’ont au fond que très peu de sens pour nous. Ce que nous cherchons, c’est ce sentiment de vivre en accord avec nous-mêmes et avec nos prochains. Nous voulons bien mettre le meilleur de ce que nous sommes dans une profession qui sert la société : nous ne demandons pas mieux, de fait. Le malheur est que nous commençons à comprendre que ce service, ce don du meilleur de nous-même, a été détourné. Ce n’est plus d’abord le bien commun que nous servons par notre travail dévoué, mais une logique immonde : un néolibéralisme complètement déconnecté.

Nous, malades du système, déprimés, anxieux, souffrants chroniques, nous tous, êtres accablés par les maux d’une époque desséchée, ce dont nous avons besoin, c’est de parler et d’être écoutés.

Traiter les symptômes physiques de ce désarroi, oui – et ils sont nombreux, hélas – mais comprendre, accueillir et encourager aussi.

Tout cela prend de la chaleur, de l’empathie et du temps non minuté.

Un jour, tous les coûts, toutes les procédures, toutes les interactions, toutes les durées et tous les actes seront harnachés, chronométrés et découpés en unités d’efficacité précises et calculées. Chaque être humain sera conçu comme un système de problèmes isolés auxquels correspond un code de posologie.

Ce que nous serons alors redevenus, c’est un pays en voie de développement.
Des potions guérissantes et des pilules colorées seront vendues au prix fort à des gouvernements qui les redistribueront selon des quotas. Les neuf dixième du budget de santé enrichiront les actionnaires des pharmaceutiques. Pour ces bonzes capables de se payer des spécialistes privés, la prévention, la lutte contre la pauvreté et Pharma-Québec ne seront plus qu’un mauvais souvenir.

Pendant ce temps, sur « le terrain », les humains qui persisteront à élire la médecine par élan du cœur, par compassion, par envie profonde de mettre leurs compétences au service de leur prochain prodigueront leurs soins gratuitement, sans compter, à une population de plus en plus réduite à l’isolement, à la misère psychologique, à la dérive spirituelle et à la dépendance chimique.

Le CSF doit appuyer les infirmières, les sages-femmes, les pharmaciennes, les acupunctrices et les autres professionnelles de la santé, qui sont toutes des professionnelles dévouées et compétentes et qui peuvent faire une grande différence dans l’admissibilité aux soins, TOUT EN HUMANISANT le « système » de santé et en le réorientant vers la relation patient-médecin. Les femmes sont très, très nombreuses dans ces professions. Si vous voulez faire d’une pierre deux coups (protéger les femmes les plus démunies ET les professionnelles qui s’épuisent dans la conciliation), c’est la stratégie à embrasser.

Dans Aimer, materner, jubiler. L’impensé féministe au Québec, je critique une certaine collusion plus ou moins consciente et concertée entre le féminisme du CSF et le néolibéralisme. Vous apportez malheureusement pas mal d’eau à mon  moulin ce matin. C’est dommage, car chaque fois que je prends la parole, j’insiste pour défendre votre bonne foi, malgré certaines de nos divisions. Je vous en conjure : examinez les fondements philosophiques et humanistes des mouvements sociaux et des décisions politiques que vous endossez au lieu de vous borner à de simples calculs de surface et à des colonnes « avantages » et « inconvénients » avant de donner votre appui à des projets aussi néolibéralistes et malsains pour le bien commun que le projet de Loi 20.

Évidemment, pour avoir eu le temps de vous écrire ce courriel ce matin, il faut que j’aie pu me permettre de choisir un mode de vie et de conciliation qui me donne du temps pour m’engager socialement. Les omnipraticiennes qui vont certainement vous écrire en masse vont empiéter sur leur temps personnel ou familial pour faire de même. Est-ce vraiment là le monde sain, serein, éclairé et équilibré que vous souhaitez pour notre société?

Je suis profondément déçue par un organisme qui me tient à coeur, ce matin.

Annie Cloutier
Écrivaine, blogueuse et doctorante en sociologie
https://annieetlasociologie.wordpress.com

Barrette et le projet de loi 20

Vous pouvez lire le mémoire du Conseil du statut de la femme sur le projet de loi 20 ici.
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