Nous ne baisserons pas les bras

par Annie Cloutier

Nous sommes assises dans un café de Sainte-Foy. Dehors, il fait glacial. À travers la baie vitrée, nous baignons dans une lumière tonique qui stimule les cœurs.

Hopper

Et du cœur, il y en a à notre table! Caroline Bédard, une jeune omnipraticienne allumée et pétillante m’explique à quel point le projet de loi 20, proposé par le ministre de la Santé Gaétan Barrette, la pique à vif.

Nous nous entraînons ensemble le samedi matin. De semaine en semaine, nous jasons avec bonne humeur jusqu’au jour où à la sortie d’une séance, elle m’attrape le bras :

-Tu es sociologue, non?

Surprise par son intensité, je hoche la tête.

-Il faut absolument que je jase avec toi.

-Qu’est-ce qui se passe?

D’ordinaire si vive et souriante, elle semble abattue :

-Il faut que tu m’expliques ce qui arrive à notre société.

*

Je me rappelle de ce moment, Annie! Je venais de parler avec un de mes amis qui travaille dans la fonction publique et avec les infirmières de mon département qui venaient elles aussi de goûter aux coupes du gouvernement…  Et je savais que c’était la même situation pour les pharmaciens, les professeurs, les éducatrices en garderie… la liste des personnes et des milieux de vie affectés semblait interminable. Je n’en revenais pas que l’on « s’attaque » à autant de secteurs de notre société, maintenant, tout d’un coup, comme ça…  et je me disais… « Ouf! Mais quel remue-ménage dans notre vie collective!  Tout est chamboulé en même temps!  Il y a une tonne de gens en colère! » Et il y avait nous, bien sûr, les médecins omnipraticiens, qui, du ton le plus méprisant qui soit, nous faisions traiter de paresseux par le Ministre qui nous ordonnait de travailler plus, sous menace de « coups de bâton »! 

Pour le Ministre, peu importe la qualité de « ce » qui est livré (c’est-à-dire des soins, dans ce cas-ci, ce qui n’est quand même pas rien!), il faut être plus productif en chiffres absolus sans se soucier des impacts collatéraux, de la personne qui reçoit les soins, de l’humain. 

Bien sûr, la population revendique, à raison, un meilleur accès aux soins de première ligne : j’y adhère. Nous y adhérons tous, en fait, autour de moi. Le constat est juste, mais le traitement proposé est franchement inadéquat.  Je te l’ai dit par après : des solutions, nous, intervenants du milieu, n’avons jamais cessé d’en proposer plusieurs, mais elles ont été ignorées par le gouvernement au fil des années.   

Quand je t’ai croisée au centre, le fait que tu sois sociologue m’a fait penser : «  Une médecine McDo, est-ce vraiment ce que la population veut? En est-on rendus là? Réellement? » Je me suis dit que ça pourrait être intéressant d’en discuter avec toi. 

Autre chose qui me renversait au niveau de la société et que je n’aurais jamais pensé vivre un jour : avoir le sentiment de ne plus m’appartenir comme personne, mais de TOUT, absolument TOUT devoir à la population : plus le droit d’être une femme comme une autre, plus le droit d’être une mère qui doit s’occuper de ses enfants, plus le droit d’être une conjointe qui prend soins de sa famille, plus le droit d’être un individu, donc…  En fait, que reste-t-il de nous?  Avec ce projet de loi, nous, les médecins omnipraticiens n’avons pas le droit d’être malades, de prendre une retraite progressive, de travailler à temps partiel, d’avoir des enfants… 

Je travaille fort (à temps plein, ce qui devrait faire plaisir au Ministre qui ne cesse de marteler  l’importance des soixante heures/semaine dans les médias) auprès de patients que j’aime.  Heureusement que pour ces patients, mon travail est important et qu’ils me le font savoir, car c’est ce qui me rappelle pourquoi je fais ce que je fais et que je me battrai pour continuer de le faire.  

*

Nous voici donc attablées et c’est Caroline qui m’explique ce qui arrive à notre vie collective, à nos idéaux, à notre espoir d’une société saine, sereine et écolo, une société où chacune et chacun peut mettre ses talents au service de son prochain. Une société qui tient compte des avancées des connaissances scientifiques et philosophiques quant à ce qui constitue le fondement de vies personnelles et sociales riches et épanouies.

Je suis consternée par ce qu’elle me raconte :

-Je suis l’actualité dans le domaine de la santé, tu sais, Caroline, mais je n’ai pas toujours le temps de réfléchir à la portée précise de chaque décision liée à l’austérité. Mais là, ce que tu me racontes, ce coup de tonnerre du ministre Barrette dans un milieu qui se porte déjà mal, sa vision brutale, archaïque et complètement inconséquente, ça me tombe dessus comme une tonne de briques : jamais je n’aurais cru qu’en santé aussi, ma société puisse aller aussi radicalement à l’envers du véritable progrès!

Tu sais, Annie, je réfléchis souvent à ce qui se passe dans l’actualité et nous en discutons avec mon conjoint.  Je n’ignorais pas le problème d’accès, au contraire.  Je me suis impliquée au sein de la FMOQ pendant quelques années avant d’avoir mes enfants parce que je voulais comprendre, alors que je n’étais qu’en début de pratique, l’organisation des soins de santé, les réflexions qui avaient mené à ce qu’était devenue la pratique de la médecine familiale au fil des années et les problèmes que nous vivons actuellement : une population qui vieillit et demande de plus en plus de soins avec de moins en moins de soignants. (Un problème que l’on voit venir depuis au moins 20 ans sans que le gouvernement n’ait rien fait pour le prévenir. En fait, il l’a empiré, notamment en mettant avec les mises à la retraite prématurées de médecins et d’infirmières de la fin des années 1990.) 

Je savais aussi qu’il y avait un problème d’accès en première ligne, mais ça faisait des années que la FMOQ et l’AJMQ amenaient des pistes de solutions ignorées encore aujourd’hui par le gouvernement.  Le problème est qu’on ne consulte jamais les acteurs impliqués dans des recherches de solutions, on y préfère des gens qui sont à 1000 lieux du terrain et des problèmes. 

Alors  oui, le projet de loi 20, nous l’avons reçu en pleine figure, mais parce qu’il sous-tend un profond mépris et méconnaissance du travail des omnipraticiens envers la population.  Nous sommes aussi insultés de la campagne de désinformation livrée par le ministre. Le  ministre Barrette a une vision brutale et à mon avis très erronée de notre travail, mais malheureusement,  je crois qu’en proposant une vision faussée de notre réalité, il sait très bien ce qu’il fait.  Il a un plan bien organisé dans son esprit avec un but connu de lui seul même si on a quelques hypothèses. 

Depuis son élection, je m’attendais à une sortie « anti-omni » parce qu’il n’a jamais caché son mépris envers nous, mais je ne savais pas quoi ni quand…  Bref, ce que je veux dire, c’est que le projet de loi 20 a été un choc, mais pas vraiment une surprise si on peut le dire comme ça. 

*

Caroline, dans une certaine mesure, a cru à l’idéal du travail acharné comme moyen privilégié de contribuer à notre progrès social. Et voici que tout ce dans quoi elle avait foi, ce dans quoi elle a misé – longues études exigeantes, don de soi, semaines de travail intense, service des plus démunis – s’écroule sous ses yeux : la médecine réduite à des « actes », les relations humaines, à des dix minutes chronométrés.

-Ça va à l’encontre de tout ce qu’on m’a inculqué et en quoi j’ai cru! En plus, le mépris du ministre à notre égard… Ça m’atteint profondément, tu sais. Je me suis toujours vue comme une femme dynamique qui fait des pieds et des mains pour conjuguer mes engagements professionnels et ma vie de famille. Dans le discours du  ministre, je ne suis plus qu’une paresseuse qui profite du système.

Je soupire :

-Il y a beaucoup de gens qui en font beaucoup plus que ce que la société valorise chez eux. Autant les omnipraticiennes dévouées comme toi que les mères au foyer, les infirmières, les profs, les travailleuses et les travailleurs qui se font dérober leur fond de retraite sous prétexte de renflouer les coffres de l’État, etc.

-Ce n’est pas une question d’argent, tu sais, insiste Caroline : c’est une question de pouvoir bien faire ce que nous avons à faire pour le mieux-être de toute la société. De savoir que nos efforts sont reconnus. Que nos vies ont un sens, à nos propres yeux bien sûr, mais aussi dans la gratitude de la communauté.

*

C’est en santé que les pires effets pervers de la gestion néolibérale sont les plus visibles : nous sommes en train de nous transformer en une société de chiffres secs qui se coupe des êtres sans qui elle ne peut exister. Ces êtres complexes, sensibles, riches… humains ne savent plus comment et pourquoi donner du sens à un quotidien voué à l’efficacité comptable et à la production. Ils arrivent tristes, tremblants, hésitants, déçus, perdus à la clinique sans rendez-vous et ils ne savent pas pourquoi.

Le néolibéralisme, cette pieuvre, a enserré notre cœur, notre cerveau, notre âme, nos mains et a instillé son venin paralysant.

Enrôlés, aliénés, impuissants. Incapables de comprendre où nous nous rendons et pourquoi. L’accumulation, les profits faramineux, la drill, la performance et les semaines de 80 heures n’ont au fond que très peu de sens pour nous. Ce que nous cherchons, c’est ce sentiment de vivre en accord avec nous-mêmes et avec nos prochains. Nous voulons bien mettre le meilleur de ce que nous sommes dans une profession qui sert la société : nous ne demandons pas mieux, de fait. Le malheur est que nous commençons à comprendre que ce service, ce don du meilleur de nous-même, a été détourné. Ce n’est plus d’abord le bien commun que nous servons par notre travail dévoué, mais une logique immonde : un néolibéralisme complètement déconnecté.

Nous, malades du système, déprimés, anxieux, souffrants chroniques, nous tous, êtres accablés par les maux d’une époque desséchée, ce dont nous avons besoin, c’est de parler et d’être écoutés.

Traiter les symptômes physiques de ce désarroi, oui – et ils sont nombreux, hélas – mais comprendre, accueillir et encourager aussi.

Tout cela prend de la chaleur, de l’empathie et du temps non minuté.

Un jour, tous les coûts, toutes les procédures, toutes les interactions, toutes les durées et tous les actes seront harnachés, chronométrés et découpés en unités d’efficacité précises et calculées. Chaque être humain sera conçu comme un système de problèmes isolés auxquels correspond un code de posologie.

Ce que nous serons alors redevenus, c’est un pays en voie de développement. Des potions guérissantes et des pilules colorées seront vendues au prix fort à des gouvernements qui les redistribueront selon des quotas. Les neuf dixième du budget de santé enrichiront les actionnaires des pharmaceutiques. Pour ces bonzes capables de se payer des spécialistes privés, la prévention, la lutte contre la pauvreté* et Pharma-Québec ne seront plus qu’un mauvais souvenir.

Pendant ce temps, sur « le terrain », les humains qui persisteront à élire la médecine par élan du cœur, par compassion, par envie profonde de mettre leurs compétences au service de leur prochain prodigueront leurs soins gratuitement, sans compter, à une population de plus en plus réduite à l’isolement, à la misère psychologique, à la dérive spirituelle et à la dépendance chimique.

Ce qui arrive à notre société, Caroline?

Nous avons laissé le néolibéralisme nous dicter quoi penser.

La loi 20, malheureusement, n’est que le début du résultat.

*

Je ne baisserai pas les bras, Annie, je te jure que je ne les baisserai pas. Jamais encore je ne me suis mobilisée, mais il n’y a rien pour m’arrêter en ce moment. Politiquement et auprès de mes patients. Car je ne me soumettrai pas à la loi. Je vais perdre 30 % de mon salaire. Ça ne me fait pas plaisir, crois-moi. J’ai mes comptes à payer, comme tout le monde. Mais ce qui importe, pour moi, ce sont les résultats. C’est la lueur dans les yeux de mes patients et de leurs proches quand ils se sentent enfin mieux. Abandonner l’humain dans ma pratique de soins, ça n’aurait aucun sens pour moi.

*Plusieurs études, dont celles de l’OMS, montrent que la lutte contre la pauvreté constitue, de loin, le moyen le plus efficace et le plus juste d’améliorer la santé des gens, de réduire les coûts et d’assurer une certaine équité de chaque être humain par rapport à la santé.

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