Austérité ou rigueur? Là n’est pas la question

par Jean-Claude Cloutier

N.B. Ce texte a d’abord été publié sur le blogue de l’auteur, Blogualisation.

En son sens premier, l’austérité désigne un trait de personnalité ou une disposition morale. Sont austères les personnes qui répugnent à se payer du bon temps même si elles en ont la possibilité. Par extension, on qualifie aussi d’austères des constructions ou des créations dépourvues d’ornementation. Une cellule de moine, une composition de Stockhausen et l’édifice Marie-Guyart (plus austère encore sous son appellation de complexe G) sont des archétypes de l’austérité dans son sens traditionnel.

L’austérité comme pauvreté volontaire

L’important à retenir est que l’austérité en son sens premier est une espèce de pauvreté volontaire. François d’Assise a mené une vie austère même s’il était fils de riche. De même, le Bouddha.

Si on s’en tient à cette conception de l’austérité, le gouvernement québécois peut être qualifié d’austère car rien ne justifie son obsession d’atteindre l’équilibre budgétaire dans les meilleurs délais. Le budget ontarien est beaucoup plus déficitaire que celui du Québec et le Conference Board prévoit que le Québec sera la province qui s’en tirera le mieux dans la nouvelle conjoncture pétrolière et monétaire. Au lendemain de son élection, le gouvernement a bien essayé de nous faire gober que nous nous dirigions vers un déficit de 7,3 milliards $ si des mesures draconiennes n’étaient pas prises. Mais de l’avis de nombreux spécialistes, ce chiffre était nettement exagéré. Certes, la dette représente 55% du PIB, mais ce rapport est beaucoup plus élevé dans la plupart des pays et, de toute façon, il est normal qu’un gouvernement finance les infrastructures matérielles par la dette. Après tout, personne ne paie sa maison comptant. Bref, le gouvernement fait preuve d’austérité morale parce qu’il décide de faire comme si on était pauvre.

L’ennui est que le gouvernement pourrait bien réussir à nous rendre effectivement plus pauvres. L’économie québécoise a besoin d’une injection de stéroïdes, pas d’une saignée. On a compté trop longtemps sur les consommateurs. Ils sont maintenant dangereusement endettés et leur revenu disponible a régressé en 2013, une première en 30 ans. De leur côté, les entreprises ont un très haut niveau de liquidités mais elles n’investissent pas. L’investissement net de l’entreprise privée a même été négatif en 2013 et en 2014[1].

En ralentissant ses dépenses, le gouvernement provoque un affaissement supplémentaire de la demande globale pour les produits et les services. Avec le résultat que les revenus fiscaux anticipés ne seront pas au rendez-vous, ce qui l’incitera à procéder à de nouvelles coupures. C’est la mise en garde qu’ont fait le Fonds monétaire international (FMI) et, avant lui, les prix Nobel Stiglitz et Krugman, à l’égard des pratiques d’austérité budgétaire. La continence budgétaire aggrave le mal qu’elle prétend corriger.

L’austérité au sens budgétaire

Sensible aux accusations d’austérité, le gouvernement a fait valoir que serait austère une réduction du niveau des dépenses publiques alors que lui ne faisait que ralentir la croissance de ses dépenses.

Lors d’une conférence récente, Simon Tremblay-Pepin, un politicologue de l’Institut de recherche et d’information socio-économique (IRIS) s’est attaché à démontrer que, malgré ses dénégations, le gouvernement appliquait bien un régime d’austérité. Selon lui, les dépenses gouvernementales croissent normalement d’environ 2% par le simple jeu mécanique de facteurs comme la croissance économique, la démographie, l’inflation, etc. Or, puisque le gouvernement veut limiter la hausse de ses dépenses consolidées à 1,2% en 2015-2016, il y a bel et bien réduction par rapport au niveau normal des dépenses et donc austérité. La tentative du chercheur de convaincre le gouvernement d’austérité déguisée est méritoire. Elle le serait davantage s’il n’avait pas oublié de mentionner que la hausse des dépenses a été de 2,2% dans le budget 2014-2015 et que, selon les intentions déclarées du ministre des Finances, elle sera également de 2,2% dans le budget 2016-2017. Selon ce critère, 2015-2016 aura été un épisode ponctuel d’austérité et encore, à un niveau bien modeste.

L’économiste Pierre Fortin, s’inspirant d’une méthodologie et de données du FMI, arrive à la même conclusion que Tremblay-Pepin mais par une méthode un peu différente. Il mesure le degré d’austérité à partir de l’importance des hausses d’impôt ou des ralentissements de dépenses en pourcentage du PIB. Selon cet indicateur, le gouvernement du Québec, avec un degré d’austérité de 1%, décroche la médaille de bronze à l’échelle mondiale, derrière le Japon et l’Australie ex æquo à 1,2%. Il devance aisément l’Espagne (0,6%), la Grèce (0,3%) et la France (0,1%)[2]. Pour leur part l’Allemagne et les Pays-Bas, pourtant des pays de culture luthérienne, sont anti austères avec des taux de -0,2%. Les chiffres de Fortin montrent qu’encore une fois le Québec aime briller parmi les meilleurs. Mais au fond, ses observations montrent également qu’à 1 % du PIB, on n’en est pas vraiment à l’austérité sévère. En tout cas,  on est bien loin de la réduction de 4% des dépenses du budget québécois de 1997/1998, suivies d’une nouvelle coupe de 1,5% l’année suivante[3].

Bref, que l’on prenne l’austérité dans son sens premier ou dans son nouveau sens budgétaire, on peut conclure que le gouvernement québécois pratique l’austérité, mais que celle-ci est plutôt ponctuelle et bénigne.

Une thérapie du choc

Mais d’un autre côté, il faut aussi considérer que cette austérité, même mitigée, dérange beaucoup. Le gouvernement applique en effet une méthode qui toute proportion gardée s’apparente à la thérapie du choc appliquée dans différents pays où l’on voulait amener la population à accepter des changements politiques majeurs. C’est en tout cas l’impression que donne le gouvernement dans ses multiples interventions au cours de la dernière année. Cela a commencé avec l’épouvantail du 7,3 milliards $ puis, lors du budget de juin, des coupures de 3 milliards $ ont été décrétées. Par la suite, le gouvernement a annoncé ou imposé des coupures ou d’autres restrictions aux médecins, aux pharmaciens, aux employés municipaux, aux parents d’enfants en CPE, aux enseignants, aux acteurs du développement local ou régional, aux délégations à l’étranger, aux assistés sociaux, aux agents de la faune, aux municipalités, aux commissions scolaires, à la condition féminine, aux personnes handicapés, aux universités, à l’action bénévole, aux étudiants… alouette, gentille alouette. Comme la peste au temps de La Fontaine, tous n’en meurent pas mais tous sont frappés. Sauf les recteurs et les policiers.

En somme, le gouvernement n’y va pas avec des gants blancs et il indispose bien des groupes pour des gains qui apparaissent souvent bien symboliques. La réforme Barrette permettra d’économiser 220 millions $…en 2018-2019 [4]. C’est très peu très tard sur un budget de près de 100 milliards $. Et était-il vraiment essentiel d’amputer le Conseil du statut de la femme de 12% de son budget pour économiser un maigre 450 000$?

Quel but le gouvernement poursuit-il au juste?

La fin souhaitée de l’État-providence

Pour Tremblay-Pepin, la dette et l’équilibre budgétaire ne sont que des prétextes commodes. L’objectif réel de ces grandes manœuvres gouvernementales est de refonder la société sur des bases différentes, notamment en amenant la population à moins attendre de l’État. Par le passé, on a parlé de réingénierie. On invoque maintenant la réinvention de l’État selon le titre d’un livre [5] qui aurait grandement intéressé le premier ministre. Un livre qui déplore que Thatcher et Reagan aient échoué dans leurs tentatives d’amincir l’État. Certes, ils ont réussi à couper les taxes, mais pas les dépenses. Du travail bâclé! Selon les auteurs, les États occidentaux aux prises avec des gouvernements paralysés et des finances publiques en décrépitude, sont incapables d’insuffler à leurs économies un dynamisme qui leur permettra de résister à la montée en puissance de pays aux gouvernements plus autoritaires et plus efficaces. La Chine évidemment, mais aussi Singapour, entre autres. Par un curieux paradoxe, on veut réinventer la démocratie en s’inspirant de dictatures et de gouvernements autoritaires.

Conclusions

La question à savoir si le gouvernement pratique l’austérité ou pas est d’intérêt secondaire. Sous d’autres cieux, l’austérité a visé le rétablissement de finances publiques très précaires. Ici, le gouvernement semble plutôt vouloir redéfinir son rôle et se désister de certaines responsabilités. Il semble bien résolu à atteindre sont but, mais cela risque d’être au détriment de la croissance économique et du bien-être d’une bonne partie de la population.

Austérité

[1] ETUDES ECONOMIQUES DESJARDINS, Les provinces canadiennes touchées très inégalement par la baisse des prix du pétrole, janvier 2015, p13.

[2] Le Québec, un champion mondial de l’austérité, L’actualité, Le blogue économie, 12 février 2015.

[3] Finances Canada, Comptes publics, Provinces et territoire ; http://www.fin.gc.ca/frt-trf/2013/frt-trf-1304-fra.asp#Tableau22

[4] Selon TVA Nouvelles. http://bit.ly/1zz4JH0

[5] John MICKLETHWAIT et Adrian WOOLDRIDGE, The Fourth Revolution: The Global Race to Reinvent the State, Penguin, 2014, 305p.

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