Poétique et politique de la vie de quartier

par Annie Cloutier

À ton vélo

À ta main sur la chute de mes reins,

Comme un léger vent de dos

Véronique Côté

Dans mon quartier, une femme consigne ses revenus de travailleuse autonome dans un registre de cuir aux pages filigranées. Le moment venu de l’impôt, elle recopie tout dans le logiciel, doublant sa tâche annuelle.

-J’aime prendre mon temps, explique-t-elle. J’aime les plumes et le papier.

Deux rues plus loin, une femme suspend une affichette à un support de fer forgé : traverse de chats.

Au parc, les petites filles jouent dans leurs robes de fées.

Plus près de chez moi, une voisine sort ses tasses de faïence ouvragées chaque fois que nous la visitons pour le thé.

Dans la cuisine, mon mari penché sur la grille du four, tâte les crèmes brûlées avec perplexité : « La recette dit que ça ne doit pas être « tout à fait pris. » Qu’est-ce que ça peut bien signifier? »

Je souris :

-Laisse ton instinct s’exprimer, mon chéri.

Ce soir, le dessert sera particulièrement onctueux.

*

Le quotidien, c’est la poésie.

La poésie, c’est le contrepied, au cœur même du désastre de notre hiver politique, de l’austérité. C’est l’antidote à la méchanceté brute et au refus obstiné de desserrer la mâchoire pour sourire, saluer, échanger des idées, contribuer au bien commun, placoter.

Ressentent-ils le moindre émoi poétique, ces chauffards qui frôlent les cyclistes, encouragés par des animateurs radiophoniques que la hargne rend hystériques? Et ces politiciens, ces femmes et ces hommes d’affaire qui font métier de vendre nos ressources, notre paysage et notre âme aux plus zélés de la cupidité?

Oui, répond Véronique Côté dans La vie habitable, un tout petit plaidoyer qui chavire par sa grâce et sa beauté. La poésie niche au cœur du plus teigneux d’entre nous. C’est pourquoi – puisque vivre, c’est être attentif aux autres – il en va de la suite de l’humanité que nous tapions gentiment de l’ongle la surface dure de celles et ceux qui crispent les lèvres et qui ont peur. Pour que la coquille se craquèle et que l’éclat sublime jaillisse.

Le regard neuf, intact, comme au premier jour.

La poésie.

*

Je ne me lasse pas de réécouter les narrations d’Hugo Latulippe dans les Manifestes en série, écrit Josée Blanchette, chargées en testostérone et en basse, en colère et en amour, puissamment patriotiques, aux accents du terroir, comme un tonnerre qui gronde.

Dans les Manifestes, mais dans République : un abécédaire populaire aussi (ainsi que dans La vie habitable, d’ailleurs), Hugo Latulippe dit et redit que la lucidité/austérité ne mène pas à la lumière d’un budget enfin maîtrisé, ainsi qu’on tente de nous le faire croire, mais bien aux ténèbres. À l’austérité/obscurité. Car l’austérité, énonce-t-il de cette voix grave qui envoûte Josée Blanchette, c’est « durcir le ton envers les montagnes, les oiseaux et la mer ». Comment un tel projet de société pourrait-il constituer une percée dans la morosité?

Les Québécois, affirme-t-il, n’ont pas commencé à voir la beauté du pays qu’ils habitent, puisque le quartier Dix-30 existe.

Pour voir la beauté et la perpétuer, il faut pouvoir l’imaginer. La reconnaître, la ressentir et la protéger. La nommer. Le malheur, c’est que le « capitalisme managinaire », qui fore dans l’imaginaire des gens pour y instiller le poison austère, bouche nos pores poétiques. Le seul élan que connaît le libéralisme au pouvoir est le management.

Or, penser, rêver, créer, envisager, projeter, c’est d’abord et avant tout s’ouvrir, voir le monde et son prochain, oser rire, dire et jubiler.

Oser oser.

Tout le monde ensemble.

Comme société.

Toutes les oies prennent la tête à tour de rôle de ce V imparfait, mais solidaire, scande Latulippe, qui conclut : Nous voulons vivre dans un pays qui offre une résistance, qui oppose une voix ferme aux armateurs de cœur de pierre.

*

Lecture extatique que La vie habitable de Véronique Côté.

Lumineuse, sensible.

Toutes et tous pouvons dormir le petit livre glissé sous l’oreiller, tel une âme sœur, dorénavant.

Nous ne sommes pas seuls à inventer chaque nuit un monde où les vélos volent et le fleuve accueille, dans ses eaux poissonneuses, les cris de joie et les ébats des enfants.

*

Faites bouillir l’eau. Infusez le thé. Recroquevillez-vous parmi les coussins, dans le rai chatoyant et poudreux de février à 16 h l’après-midi.

La vie habitable est le premier moment de poésie.

Les fées

Côté, Véronique (2014). La vie habitable. Poésie en tant que combustible et désobéissances nécessaires, Montréal, Atelier 10.

Latulippe, Hugo (2008). Manifestes en série, Montréal, Esperamos.

Latulippe, Hugo (2013). République, un abécédaire populaire, Montréal, Esperamos.

Allez également jeter un coup d’œil à Camion, un blogue ikigai de la photographe et designer Marie-Eve Campbell, celle-là même qui a attiré mon attention sur le joyau de Véronique Côté. Un site d’une poésie claire, délicate, attentive.

L’antidote à la médiocrité – c’est quoi, déjà?

Pour Bernard et Josée

Confession amoureuse

La vie habitable

 

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