Le maternage proximal : entre amour et malaise?

par Annie Cloutier

La Gazette des femmes publiait hier un article de la journaliste Takwa Souissi intitulé Le maternage proximal : entre amour et malaise.

Pour le résumer simplement, le parentage proximal est un ensemble de pratiques fondées sur certains principes qui font du lien mère-enfant une condition fondamentale de l’épanouissement de l’enfant (et de sa mère, ne l’oublions pas). Typiquement, ces pratiques incluent le coucher partagé, le portage, l’allaitement à la demande et le fait de consoler le bébé lorsqu’il pleure.

Plusieurs mères rejettent toutefois les préceptes figés et se réclament du maternage proximal tout en l’adaptant à leur réalité autant qu’elles le désirent. Dans les faits, des mères pratiquent le maternage proximal tout en travaillant contre rémunération dans une certaine mesure.

Et oui, bien sûr, tant comme parent que comme soutien de la mère, les pères ont un rôle important à jouer dans la parentalité de proximité. (Le reste du « village » aussi.)

Deux questions féministes à mille piasses, maintenant : s’inspirer d’un idéal exigeant en termes de temps et d’énergie consacrés à son enfant constitue-t-il « un carcan de plus » pour les femmes?

Le maternage proximal participe-t-il de ce vaste complot conservateur et rétrograde dont on nous bassine les oreilles et qui viserait à confiner les femmes dans leur foyer? (Faut-il le préciser? Je ne crois pas que ce supposé complot soit très efficace et actif dans nos contrées.)

En tant que féministes, nous nous devons de nous élever contre tous les dogmes et les phénomènes sociaux qui contraignent et aliènent les femmes.

Mais les idéaux en soi n’ont pas le pouvoir d’imposer quoi que ce soit à qui que ce soit. C’est ce que nous en faisons collectivement qui peut devenir néfaste.

Le maternage proximal est une conception noble, pratique et saine de la maternité au départ. Pour le féminisme institutionnalisé qui, dans l’article de Souissi, s’exprime par la voix de Francine Descarries, le concept même, toutefois, est incroyablement menaçant car il éloigne potentiellement les femmes de ce qui constitue le véritable dogme universellement contraignant dans la société québécoise : travailler à temps plein contre rémunération à tout prix, avant, entre et après la naissance des enfants.

Il se peut évidemment qu’attirées par le maternage proximal, certaines femmes s’engagent plus ou moins consciemment dans une dynamique compétitive face aux autres femmes. Ceci est dommage et néfaste.

« Le problème, c’est que cette vision de la parentalité a été présentée comme salvatrice : elle allait transformer l’expérience de la maternité en quelque chose de sublime », dit l’auteure et chroniqueuse Marianne Prairie.

Bien vu. Peu importe la conception que nous nous faisons de la maternité, disons et répétons qu’il s’agit d’une expérience incroyablement exigeante, tissée de bonheurs foudroyants, mais de désarroi et de moments de découragement intense également. Aucun idéal n’est en mesure de sublimer la maternité telle que nous la vivons quotidiennement. Mais il peut contribuer à donner du sens aux difficultés lorsqu’elles se présentent.

Par contre, le fait de se fixer des objectifs, des modèles et des idéaux en tant que mère est noble, sain, inspirant et généreux en soi. Le maternage proximal constitue un modèle de référence pour celles qui désirent donner le meilleur d’elles-mêmes dans leur « rôle de mère ». Un rôle, il semble parfois qu’il faille le rappeler, fondamental pour le bien-être de la société… et celui de l’humanité.

Bien sûr, d’autres modèles existent et on peut évidemment être une bonne mère sans materner de façon proximale.

Je défends l’idée que les femmes sont capables de faire les choix qui leur conviennent le mieux. Je reconnais toutefois que nous sommes très sensibles à l’opinion d’autrui et à notre envie d’être reconnues et aimées. Or, je pose la question : qu’est-ce qui aliène et contrôle le plus notre capacité de décision et d’action en ce moment au Québec? Des théories de la maternité telles que le maternage proximal ou… l’injonction féministe au travail rémunéré?

En terminant, une citation qui illustre ce vis-à-vis quoi je prends parole depuis quelques années et qui constitue une effroyable erreur du féminisme, à mon avis :

Pour Francine Descarries, il ne fait aucun doute que l’enfance est étroitement associée à la mère, ce qu’elle trouve déplorable. « On a remis en question des bases fondamentales du féminisme en adoptant une vision de la maternité qui diffère selon le sexe. »

Déplorer que l’enfance soit associée à la mère? Déplorer une vision de la maternité qui diffère selon le sexe?

Il faut dire et redire aux féministes (dont je suis) que reconnaître l’élan particulier qui porte les femmes à materner et lui redonner ses lettres de noblesse ne s’oppose en rien à ce que les pères, aussi, paternent plus.

Nous sommes clairement revenus à un discours où la mère est au cœur de l’identité féminine, se désole Descarries.

On peut le déplorer. Mais c’était écrit dans le ciel : les idéologies – et notre féminisme institutionnalisé en est une – ne peuvent jamais taire la réalité plus que quelques décennies. Pour ma part, je m’en réjouis.

Numa et maman Îles de la Madeleine

Aux Îles de la Madeleine en 2007.

Mon entrevue à la radio à propos du maternage proximal. (Émission du 30 janvier 2015. À partir de la 75e minute.)

Mon mémoire sur les mères au foyer.

Correspondance entre mères au foyer.

Maternité, travail, féminisme.

Autour d’Aimer, materner, jubiler.

Postface à Aimer, materner, jubiler.

Parler de maternité et de féminisme.

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