L’antidote à la médiocrité – c’est quoi, déjà?

par Annie Cloutier

Si on peut vendre des produits toxiques,

comme la cigarette, qui tuent des gens,

on peut aussi vendre des idées toxiques, comme l’austérité.

Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie

1- Schizophrénie

Que je commence en paraphrasant la grande Nancy Huston :

Nous devenons schizo, mes amis. Dans le quotidien, nous tenons les uns aux autres, suivons l’actualité avec inquiétude, témoignons de la solidarité envers les victimes d’attentat, réfléchissons à la marche du monde, reconnaissons que des changements s’imposent, désirons faire notre part, faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour préserver et renforcer les liens des humains entre eux et avec leur environnement. En tant qu’électeurs, consommateurs et citoyens, au contraire, nous encensons les chantres du néolibéralisme (ou nous nous replions devant eux), prônons une consommation aussi exhibitionniste que stérile, écoutons en boucle la litanie des turpitudes humaines, nous blindant, achetant d’emblée la proposition que la marche du monde ne relève pas de notre responsabilité et que nous n’y pouvons rien de toute façon. À quoi est dû cet écart grandissant, à l’orée du XXIe siècle, entre ce que nous avons envie de vivre (solidarité-générosité-démocratie) et ce que nous nous donnons comme société (austérité et néolibéralisme)?*

2- Médiocrité

Suivant la pensée d’Alain Deneault, maintenant :

Rangez les ouvrage trop compliqués et ne lisez que les bilans financiers. Au diable la philosophie et la sociologie. Ne soyez ni fier, ni spirituel, ni même à l’aise : vous serez taxé d’arrogance. On vous crucifiera. Acceptez votre sort. L’austérité. D’autre que vous en ont décidé. Vous vous prenez pour qui, pour contester? Les médiocres ont pris le pouvoir.

Le médiocre exhorte les masses à travailler! Il jouit à l’idée de savoir le bon peuple à l’ouvrage au supermarché, sur la chaîne de montage ou dans les cubicules des « grandes entreprises ». Car le médiocre lui-même ne chôme pas! Il a la certitude de travailler dur. Il en faut des efforts, pour réaliser une émission de télévision à grand déploiement, remplir une demande de subvention, concevoir des pots de yoghourt aérodynamiques ou organiser une conférence de motivation entrepreneuriale!

Ne produit pas du moyen qui veut.

Pendant ce temps, toutefois, au royaume de la réflexion, c’est la paralysie totale.**

3-Propagande et novlangue

Pendant que la société promue par le néolibéralisme est la plus fade possible, les alternatives humanistes, démocratiques et sereines sont systématiquement qualifiées d’ « extrêmes ».

Ces jours-ci, par exemple, dans la plupart des médias, le parti Syriza, qui vient d’emporter les élections en Grèce, est appelé « parti de gauche radicale ».

« Lol! rigole mon fils. Un parti radical… élu! »

Je peux-tu vous écrire qu’on n’a plus le radical qu’on avait?

La vérité, bien sûr, c’est que Syriza est un parti politique de gauche antinéolibérale. L’expression la plus pure, autrement dit, d’une saine opposition démocratique à l’oligarchie occidentale en place.

Mais en régime néolibéral médiocrate, la démocratie elle-même fait peur.

La démocratie elle-même est radicale.

4-Croissance économique

Pourquoi continuons-nous d’appuyer l’idéologie néolibérale alors que nous désirons avant tout que la justice, la paix et la protection de l’environnement règnent dans notre société?

Cela est dû à la prégnance, dans nos sociétés, de « principes d’injustice », c’est-à-dire de « convictions tacites et latentes » démenties par les faits, mais qui continuent de s’imposer comme des évidences naturelles, mê­me si ce sont des cons­tructions sociales et, par conséquent, modifiables.

Nous voulons croire, car nous refusons d’y réfléchir, que la croissance économique est la clé d’une société saine, que l’augmentation perpétuelle de la consommation mène au bonheur, que l’inégalité entre les humains est naturelle et que la rivalité est le moteur du progrès.

Nous savons pertinemment que cette croyance ne résiste pas à la plus minuscule épreuve des faits.

Mais nous y croyons quand même, parce que notre capacité de réflexion est à ce point atrophiée que son exercice, même léger, est devenu très douloureux.

Or, la croissance économique nous pourrit l’existence, en créant du chaos et du désarroi, et mène l’humanité et la planète à leur perte. Attendrons-nous la catastrophe avant de comprendre que la recherche du profit individuel ne sert pas le bien commun et de réagir? D’ici là, quelques-uns auront la richesse et les autres se farciront l’austérité.***

5-La résistance commence par la lenteur

« Celui qui va trop vite est impoli, écrit Serge Bouchard. Au royaume des idées, il est recommandé de réfléchir un peu. Penser vite n’est pas un atout quand il s’agit d’exprimer autre chose qu’un réflexe ou une opinion. »

Ralentissons.

Éteignons nos écrans.

Apprivoisons le silence.

Voici venu le temps (lent) de la réflexion.

6- Matière à réflexion

Voici quelques idées qui méritent d’être considérées. Elles sont plus complexes que les slogans « croissance » et « création de richesse ». Je suis néanmoins convaincue que la quasi-totalité des êtres humains sont en mesure de s’y arrêter, de les soupeser et de les laisser se frayer un chemin de cogitation en eux.

  • L’État doit injecter de l’argent dans l’économie
  • Effaçons la dette
  • Revenu de citoyenneté
  • Pharma-Québec
  • Le Canada est un paradis fiscal
  • Écofiscalité
  • Consumodération/simplicité volontaire

Ces idées ont en commun d’être proposées par des gens intelligents, nuancés et responsables. Elles ne sont pas des utopies. La première chose à faire, d’ailleurs, pour qui veut réfléchir, est de rejeter avec détermination l’autocensure que nous en sommes venus à nous imposer : ce qui n’est pas néolibéral est forcément naïf et irréalistes.

7- Assurance

L’État néolibéral carbure à la peur de ses sujets.

Il fallait entendre des Français et des Allemands de la rue, en début de semaine, affirmer que l’élection de Syriza les effrayait!

Euh, effrayait comment et pourquoi, au juste?

Parce qu’une résistance saine, sereine et démocratique s’exprime enfin face à l’emprise quasiment totalitaire du néolibéralisme?

Au fond ce qu’il nous manque, c’est l’assurance.

L’assurance que prendre la parole est une bonne chose et que même s’il n’y a pas de Vérité suprême, seul le débat dialectique peut permettre de s’approcher de quelque chose qui y ressemble.

L’assurance que les choix que nous faisons, nos valeurs, nos élans, ce que nous savons profondément être bon peuvent faire une différence.

L’assurance qu’une partie de la solution consiste à mettre en jeu, dans l’espace public, une participation généreuse, intelligente, fondée sur les capacités de chacune et chacun.

L’assurance que oui! le commerce équitable, les fermes biologiques, l’investissement massif dans le transport en commun et le soutien aux petites et moyennes entreprises ancrées dans la communauté sont des gages d’une économie véritablement fondée sur la solidarité et le bien-être de chacune et chacun.

L’assurance que la participation à une société meilleure consiste non pas à se désâmer dans un travail rémunéré sans sens afin de toujours plus consommer, mais plutôt de ralentir, de réfléchir, d’en faire selon ses aspirations et ses capacités.

Nous sommes toutes et tous en mesure d’accorder du temps de réflexion et d’action à la communauté.

Tout le monde peut consommer autrement.

Même en haute finance, on peut faire les choses avec cœur et dévouement!

À condition de ne pas avoir peur. De ne craindre ni le mépris, ni la contamination du découragement des autres.

8- Des ressources

Dossier spécial du Devoir sur l’austérité : http://www.ledevoir.com/cahiers-speciaux/2014-11-22/syndicalisme-austerite

Dossier spécial de la revue Liberté sur l’austérité : Faire moins avec moins. Pourquoi nous acceptons l’austérité : http://revueliberte.ca/content/faire-moins-avec-moins-0

Les pires aberrations de l’année 2014 ou comment nos dirigeants nous imposent des mesures auxquelles ils échappent eux-mêmes. Un bref recueil brillamment colligé, à consulter absolument. (Ça se lit tout seul.) Un peuple à genoux : http://poetesdebrousse.org/catalogue/un-peuple-a-genoux-2014/

Un classique : Petit cours d’autodéfense intellectuelle, de Normand Baillargeon. Comprendre et décortiquer les messages qu’on nous martèle, pour que la peur et le repli ne soient plus nos seuls réflexes devant un monde complexe. http://www.luxediteur.com/autodefenseintellectuelle

Deux extraordinaires documentaires du cinéaste Hugo Latulippe :

  • Manifestes en série (Esperamos, 2008). Je vous mets au défi de persister à croire (sans avoir essayé) que vous ne pouvez rien faire personnellement pour contribuer à une société plus digne et plus saine après avoir vu les femmes et les hommes de tous horizons mis en lumière par ce documentaire. http://esperamos.ca/manifeste/ Disponible en bibliothèque.
  • République, un abécédaire populaire (Esperamos, 2013). Où mon professeur de sociologie, Gilles Gagné explique de façon claire, nette et précise que toute décision politique devrait désormais se prendre en fonction de son rejet total du pétrole. http://esperamos.ca/republique/

Un essai aussi nécessaire, convainquant que consternant d’Alain Deneault : Paradis fiscaux : la filière canadienne (Écosociété 2014). Où il est démontré hors de tout doute que le Canada adore les paradis fiscaux et que, de fait, il en est pratiquement l’inventeur. « Lutter contre l’évasion fiscale », dans notre beau pays, c’est rendre légaux (blanchir juridiquement?) les milliards qui sont placés à l’étranger chaque année par les Canadiens les plus riches. Ce n’est PAS exiger que l’argent des très riches contribue à nos finances publiques. (Pour ça, on peut saigner la classe moyenne à blanc, on le sait.) http://ecosociete.org/livres/paradis-fiscaux-la-filiere-canadienne

Conférence d’Éric Pineault. 13 minutes d’explications claires au sujet de l’austérité et de ses antidotes. À visionner absolument!

http://www.rcentres.qc.ca/public/2014/11/lausterite-expliquee-par-eric-pineault.html

Québec solidaire fait des propositions humanistes, saines et équilibrées dans tous les domaines de la vie sociale. Les rejeter du revers de la main, c’est plier devant la peur de passer pour une illuminée. C’est aussi refuser d’envisager les choses autrement. Bref, de réfléchir. http://www.quebecsolidaire.net/

Institut de recherches et d’information socioéconomiques (IRIS). Une mine de renseignement socioéconomique par des universitaires patentés. (Non, ce n’est pas dangereux de lire des résultats de recherche analysé selon une méthode critique éprouvée. Ce n’est même pas si difficile non plus!) http://iris-recherche.qc.ca/

Un peuple à genouxRépubliquePetit cours d'autodéfense intellectuelleMise en page 1Faire moins avec moinsManifestes en série

9 – Références

Agence France-Presse (2014). « Le FMI admet que l’austérité aggrave les inégalités sociales » dans Le Devoir, 14 mars. http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/402610/le-fmi-admet-que-l-austerite-aggrave-les-inegalites-sociales

Bouchard, Serge (2014). « Celui qui va trop vite est impoli » dans l’Inconvénient, no 59, p. 4-5.

Deneault, Alain (2015). « La médiocratie » dans Liberté, no 306, p. 40-42.

Desrosiers, Éric (2013). « Le Devoir rencontre Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie. L’austérité, quelle idée toxique! » dans Le Devoir, 13 avril.

Graeber, David (2011). Debt. The First 5000 Years, New York, Melville House. http://www.mhpbooks.com/books/debt/

Pineault, Éric (2013). « Créditez, créditez, il en restera toujours quelque chose » dans Liberté, no 299.

10- Précisions

*Il s’agit de mon appropriation des mots de Nancy Huston dans Professeurs de désespoir, Actes Sud/Leméac, 2004.

**Il s’agit de mon appropriation des mots d’Alain Deneault dans « La médiocratie » dans Liberté, no 306, p. 40-42. J’ai aussi modifié les mots d’Alexandre Zinoviev.

***Je m’approprie ici le texte que Louis Cornellier consacrait au philosophe Zygmunt Bauman dans Le Devoir du 6 décembre 2014. http://m.ledevoir.com/culture/livres/425965/essai-bauman-contre-les-riches

****Il s’agit de mon appropriation des mots d’Éric Pineault dans L’austérité expliquée par Éric Pineault. http://www.rcentres.qc.ca/public/2014/11/lausterite-expliquee-par-eric-pineault.html

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