Penser la liberté d’expression : à partir de quels fondements?

par Tristan Dogger

La liberté d’expression est une question au cœur des médias. Bien sûr, le terme a regagné en popularité depuis l’attaque contre Charlie Hebdo, mais il est aussi discuté au Québec lorsque vient le temps de débattre de ce que des animateurs de radio, certain.e.s ayant eu des démêlés avec le CRTC, peuvent dire ou ne pas dire, quand on parle de multiculturalisme ou encore quand des gens revendiquent le droit de manifester et qu’ils se voient réprimés par des lois spéciales.

C’est un beau principe que la liberté d’expression, auquel je tiens autant qu’à plein d’autres. Cependant il est, dans sa formule courante, mal compris. Ce droit à la liberté d’expression est généralement défendu à partir d’une vision libérale de la liberté, selon laquelle nous pourrions nous exprimer librement, sans entrave aucune, de par le fait que nous sommes humains. La liberté d’expression est justifiée par la liberté de l’individu, et la liberté devient une fin en soi, une excuse, une justification.

Cette conception trouve ses racines en partie chez John Locke, philosophe anglais du XVIIe siècle considéré comme un des fondateurs du libéralisme. Selon lui, les êtres humains sont nés libres et égaux. Chacun est propriétaire de sa personne et peut mener sa vie comme bon lui semble. Cette liberté est vaste, n’ayant comme limites que la vie des autres :

[L]a raison […] enseigne à tous les hommes, s’ils veulent bien la consulter, qu’étant tous égaux et indépendants, nul ne doit nuire à un autre, à sa vie, à sa santé, à sa liberté, à son bien […][1].

Parce que chaque personne est propriétaire de sa vie, et indépendante des autres, elle peut faire ce qu’elle veut tant qu’elle n’atteint pas la vie d’une autre personne, ce qui atteindrait à cette règle.

Cette vision est fortement individualiste. Au-delà de la non-agression, et guidé par la raison, un individu peut mener sa vie comme bon lui semble. C’est la poursuite du bonheur individuel. Locke était aussi un grand partisan de la tolérance religieuse. La religion étant une affaire personnelle, chacun peut pratiquer la sienne, en toute discrétion.

En s’inspirant de cette conception libérale et en comprenant les variations qu’elle a subies au fil du temps, nous en arrivons à la conception très répandue selon laquelle l’individu peut s’exprimer et affirmer son opinion librement, parce que c’est l’opinion d’un être humain libre et doté de raison. Après tout, chaque opinion est valable en soi et ne devrait pas connaître de contraintes, n’attaquant, du moins directement, ni la vie ni la propriété des autres. C’est la liberté de conscience. Cette conception est incomplète et insatisfaisante pour trois raisons.

Premièrement, des contradictions se profilent dès qu’on tente d’appliquer cette règle. C’est beau d’exprimer ce qu’on veut, mais ce n’est pas toujours sain. Plus encore, où est-ce que ça s’arrête ? Il y a certaines choses qu’on ne peut dire dans un débat sain, comme de la diffamation. Cela semble élémentaire, sans toutefois être pris en compte dans cette conception libérale de la liberté d’expression. C’est ce qui pousse certaines personnes à inviter à la « prudence ». Plus encore, cette conception libérale de la liberté repose sur le droit qu’ont tous et toutes sur leur corps. Pourtant, certaines paroles peuvent pousser des gens à se suicider! Malaise.

Cette conception libérale, ce « chacun pour soi comme il ou elle l’entend », inclut un relativisme et doit accepter le dogmatisme. Dès lors, on se demande d’où viennent les limites que l’on veut imposer, et avec raison, au « droit » de dire des bêtises et des insultes. Le problème est que si l’on accepte la liberté comme excuse, les limites qu’on y appose sont automatiquement subjectives et ne s’incrustent pas logiquement dans notre maxime de liberté. « Méchant »? « Bien » ou « mal »?

La liberté de l’homme, par laquelle il peut agir comme il lui plaît, est donc fondée sur l’usage de la raison, qui est capable de lui faire connaître ces lois […].[2]

Pourtant, cette idée de « lois de la raison » est fortement remise en doute aujourd’hui.

Deuxièmement, cette conception repose sur une compréhension incomplète de l’être humain qui ne tient pas compte des multiples influences, notamment sociales, qui façonnent le discours d’une personne. Les actions que nous entreprenons s’inscrivent dans des contextes plus larges et toutes nos actions et réflexions sont des réactions aux situations que nous vivons. Si l’on affirme le contraire, que nous avons certaines idées innées ou que des actions humaines sont auto-causées, nous avons affaire à des concepts embarrassants et encombrants comme « Dieu » ou « la nature humaine » dans un sens très fort. En étant dépendants de notre contexte, nos actions s’y inscrivent et aucune action n’est proprement « libre » ou auto-causée. Nous ne pouvons justifier chacune de nos actions prise en elle-même, en les sortant de leur contexte, tel que le propose la conception libérale de la liberté. « J’avais envie de le faire » ignore les raisons de l’envie, la socialisation et le fait qu’une action est, non pas autonome, mais la traduction et la reproduction d’une structure beaucoup plus large.

Troisièmement, cette vision de l’être humain est un individualisme très fort qui considère chacun et chacune dans sa propre petite personne « rationnelle et libre », pour prendre des termes chers aux XVIIe et XVIIIe siècles desquels cette conception est issue. Cette vision ignore le fait que nous sommes tous lié.e.s. et interdépendant.e.s et néglige grandement une notion de responsabilité, qui dépasse « respecter la liberté des autres ». En effet, ma « liberté » peut nuire grandement à d’autres, justement parce que mes actions ne sont pas indépendantes de tout contexte. Par exemple, parce que je suis un blanc, mâle, hétérosexuel, occidental, athée mais de tradition chrétienne et riche individu à la voix basse, je suis sur-privilégié au point où j’ai le luxe d’ignorer ces privilèges lorsque je suis en groupe de discussion ou de prise de décision. Ma liberté d’expression trouve plus facilement à s’exprimer que celles de personnes qui ne disposent pas des mêmes privilèges que moi. De par mon existence, je reproduis des structures de domination qui peuvent être nuisibles et que j’aspire à combattre. La vision libérale ne prévient pas cette oppression.

Pour toutes ces raisons, je ne crois pas que la liberté de l’individu soit un bon point de départ pour justifier la liberté d’expression. Cette liberté d’expression est pourtant désirable, même essentielle dans une démocratie. Il est important d’avoir un espace de discussion et d’apprentissage inclusif, stimulant intellectuellement, diversifié et de qualité. Si l’on accepte cette prémisse, et qu’on en fait notre nouveau point de départ, à savoir que ce lieu de débat est bon pour une société, alors la liberté d’expression n’en est que la conséquence logique. Il faut que les individus puissent participer à ces débats de société et que l’information soit accessible et démocratisée. Mais attention! La liberté d’expression ainsi comprise doit s’y tenir. Si le but est d’avoir un espace de discussion sain, la liberté d’expression qui en découle ne doit pas outrepasser ce but, c’est-à-dire justifier des propos malsains qui s’opposent à un débat de qualité. J’entends ici les sophismes, la diffamation, les mensonges, les attaques personnelles, etc. Il s’agit aussi d’être à l’écoute plutôt qu’aux abois et de faire attention aux vrais effets de nos commentaires, comme la domination que nous pouvons reproduire, sinon ils ne sont plus justifiables.

Une telle conception nous pousse à nous concevoir tous et toutes non pas comme étant enfermé.e.s dans nos petites sphères individuelles, mais lié.e.s, et à comprendre que nos actions ont des répercussions, volontaires ou involontaires, sur les autres, pour le meilleur et pour le pire. Il faut aussi voir l’importance des messages véhiculés dans les médias, comment ils contribuent au débat et quelles valeurs ils transmettent, plutôt que de les voir comme l’opinion isolée d’une personne.

Tout cela ramène à l’idée qu’il faille réfléchir à deux fois avant de parler. C’est un beau principe, encore faut-il un cadre de réflexion utile. Je pense que cette redéfinition de la liberté d’expression peut mener à des débats plus sains et respectueux tout en conservant les richesses du langage et la notion de collectivité.

John Locke

[1] LOCKE, John. Traité du gouvernement civil, Paris, Flammarion, 1984 (cette édition : 1992), p. 145.

[2]LOCKE, John. Traité du gouvernement civil, Paris, Flammarion, 1984 (cette édition : 1992), p. 189.

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