Végétarienne, moi?

par Annie Cloutier

C’est arrivé en 1997. Je venais d’avoir 24 ans.

J’étais la mère d’un petit garçon de dix-huit mois dont les besoins nutritifs évoluaient chaque jour. En lisant au sujet de son alimentation, je me suis mise à me poser des questions.

Ma diète d’étudiante s’était jusqu’alors composée de macaroni à la poudre, de bonbons Werther’s et de jus de pommes.

Je lisais Stop the Insanity! de Susan Powter : j’avais commencé par succomber à la mode des régimes sans gras. Puis, au fil de mes lectures, je suis tombée sur Diet for a New America, de John Robbins et sur Diet for a Small Planet de Frances Moore Lappé.

À cette époque, le monde m’angoissait énormément. Je m’étais mal remise de mon année étudiante en Allemagne, de la guerre en Irak, du Rwanda et du divorce de mes parents. Je ne parvenais pas à me défaire de l’impression que l’humanité courait – sprintait – à sa perte. Je me sentais impuissante.

Or, le végétarisme me tendait une clé : faire des choix alimentaires, c’est exercer une pression sur la société. Je tenais là un moyen concret de me défaire de ma paralysie et d’apaiser mon angoisse. Par la suite, le moyen s’est transformé en engagement.

Depuis quelques années, ma petite sœur était une végétarienne « politique » : elle s’abstenait de manger de la viande afin de soutenir l’écologie et l’équité entre les peuples. J’ai suivi son exemple. Je l’admirais.

L’équité entre les peuples? Quel rapport? dites-vous.

En fait, bien qu’on le souligne peu, le lien est direct et funeste : certains pays « pauvres » produisent chaque année des millions de tonnes de céréales qu’ils expédient en Occident en échange de sommes dérisoires, et cela, afin de nourrir… non pas nous, mais les animaux que nous mangeons. Alors qu’eux, trop souvent, ne mangent pas quotidiennement à leur faim.

À cette époque, le bien-être animal m’importait assez peu. Je trouvais loufoques les propositions éthiques et philosophiques antispécistes. Il y a des gens qui ne tolèrent pas que des enfants ne déjeunent pas, d’autres qui s’engagent dans la lutte contre l’Ébola. Moi, je suis devenue végétarienne parce que dépouiller des peuples entiers de leurs ressources alimentaires de base afin que je puisse manger de la viande est une idée intolérable à mes yeux.

Au début, évidemment, j’ai essuyé toutes les blagues, critiques et commentaires de goût douteux qu’il est possible d’imaginer. « Les carottes souffrent aussi. » « Comment ça se passe, ton régime de luzerne? » « C’est trop simple pour toi, de manger comme tout le monde? » « Oh! Annie! Regarde le pauvre petit cochon que je m’apprête à manger » (avalant un hot dog), etc.

Dans Faut-il manger les animaux?, l’écrivain américain Jonathan Safran Foer raconte :

Le nombre de fois où, devant mon végétarisme, on a réagi en pointant une inconsistance dans mon style de vie ou en essayant de trouver une faille dans une argumentation que je n’avais pas développée!

J’ai vécu cela aussi.

J’étais soupe au lait. C’était difficile pour moi de ne pas m’emporter. Je ne comprenais pas que les gens haussent les épaules devant mon nouveau style de vie. De mon point de vue, ce que je faisais demandait de la réflexion, un certain courage, de l’engagement et était plein de bon sens.

À ce jour, c’est qui me chagrine le plus : le discrédit immédiat qui s’abat sur les pratiques inspirées et informées qui cherchent à transformer les choses. « C’est trop simple, comme solution », a-t-on tendance à opposer aux propositions qui nous confrontent. (Comme si la simplicité était une tare en soi.) C’est humain : nous avons de la misère avec ce qui s’écarte de la norme et de la façon de penser selon laquelle nous avons été socialisés.

Je n’ai pas harcelé mon chum pour qu’il saute le pas, mais mettons qu’à la maison, c’est moi qui cuisinais (sans viande) et que je laissais trainer mes lectures partout. Au bout de six mois, de son plein gré (eh! oui) il est devenu végétarien lui aussi.

Il n’a jamais été question d’imposer quoi que ce soit à notre petit Tristan. Il n’y avait pas de viande à la maison, mais il est toujours demeuré libre d’en manger autant qu’il le désire partout où il va.

Quand il était à l’école primaire, j’essayais parfois de lui expliquer les raisons pour lesquelles nous ne mangions pas de viande. Je me suis rendu compte que c’était déraisonnable : il n’était pas en mesure de comprendre de tels enjeux. J’ai donc cessé de lui en parler. Il ne protestait pas vraiment contre notre régime alimentaire, de toute façon.

« Mais les enfants? Comment ils prennent ça de ne pas manger de viande?» s’écrient parfois les gens. Ici, je confesse une certaine exaspération : je trouve qu’on s’en fait un peu trop avec la façon dont les enfants perçoivent les décisions des adultes. Ne pas s’engager pour changer le monde parce que les enfants ne comprendraient pas?

Mes trois fils ont maintenant 18, 13 et 11 ans. Porté par sa passion pour la politique et la philosophie, Tristan réfléchit au sujet des retombées de la consommation de viande. Numa déteste le tofu et le lait de soya. Il vitupère contre ses parents végétariens. Casimir veut être vétérinaire pour Greenpeace : bien qu’il aime la viande, il est heureux d’épargner la vie des poules et des lapins, à la maison du moins.

Les gens me disent : « Mais moi, j’aime ça, manger de la viande! » Ils savent que ce n’est pas, stricto sensu, un argument. Ça me fait sourire. Mais au fond, ça l’est (un argument) : si vous ne pouvez pas vivre sans viande, si vous perdez la joie, ne le faites surtout pas. Il existe quantité d’autres façons de s’impliquer pour améliorer le monde. Tous les moyens sont bons.

Les gens disent aussi : « Mais les humains sont faits pour manger de la viande! Nous sommes des prédateurs! C’est la nature qui est cruelle! » Le végétarisme, c’est aussi une sorte de lutte entre les partisans des pulsions et les tenants de la raison. C’est pourquoi je refuse tout dogmatisme en la matière. La civilisation bonne est sûrement celle qui permet la réflexion et, parfois, de temps en temps, le plaisir débridé.

Les gens écarquillent parfois les yeux lorsqu’ils apprennent mon végétarisme. Je n’ai pas le look, paraît-il. Comment puis-je paraître pulpeuse et en santé sur mes bottes à talon si je n’ai pas mangé de viande depuis plus de 15 ans? C’est l’occasion de revoir nos préjugés. Le végétarisme, c’est comme n’importe quelle bonne habitude : ça ne nous annihile pas! Ça illumine, au contraire, ce qu’on est déjà.

Voici la réponse à votre prochaine question : oui, avec plaisir et gratitude, je mange toute la viande qu’on m’offre lorsque je suis invitée. Je ne réclame pas de traitement particulier. Je ne profite pas de la situation pour me lancer dans un plaidoyer. Néanmoins, je respecte (et admire) celles et ceux qui le font avec nuances et conviction.

Les modes alimentaires se sont succédé depuis 1997. Autour de moi, des gens mangent cru ou « paléo ». Je respecte leur quête de sens. Mais j’avoue un regret : que cette quête soit trop souvent centrée sur « ma santé », « ma longévité » ou « ma beauté » plutôt que sur le bien-être de tous les humains de la Terre ou à tout le moins de ceux de notre société.

De même, dans les médias, on ne parle du végétarisme que du point de vue santé : un régime sans viande peut-il être sain? Les invités débattent. Or, de mon point de vue, la question se situe ailleurs. Le végétarisme et les régimes carnivores peuvent être ou ne pas être sains. Tout dépend de la façon dont on les met en application. Les deux seuls principes au sujet desquels tous les nutritionnistes s’entendent sont les suivants : coupez le sucre et les produits transformés et mangez plus de légumes, de légumineuses, de grains entiers et de fruits. L’option viande biologique/tofu n’est pas déterminante.

Je suis parfois triste de constater à quel point, au-delà de son aspect santé, peu de gens prennent la peine de se renseigner au sujet du sens et de la portée à long terme du végétarisme.

Ma position au sujet du spécisme a beaucoup évolué. Le bien-être animal me tient désormais à cœur. Sans verser dans le dogmatisme, je pense qu’il est de notre responsabilité de réfléchir à ce que cela signifie d’élever des animaux pour les manger. Je demeure néanmoins une végétarienne politique et sociale d’abord et avant tout.

Le monde a continué d’avancer depuis 1997. Il ne s’est pas perdu. Je vais beaucoup mieux dans ma tête depuis plusieurs années. À mes yeux, néanmoins, le végétarisme n’a pas perdu de son sens et de sa nécessité.

Au contraire, dirais-je.

En 2015, 18 ans plus tard, les gens continuent de me demander : « Mais du poisson, as-tu le droit d’en manger? Et du poulet? Et des œufs? »

Ceci n’est pas une religion, que je réponds inlassablement. J’ai « le droit » de manger ce que je veux. Ceci n’a pas de gourou et personne ne peut me contraindre à avaler ou non quoi que ce soit. Ceci est un engagement. Ceci est ce qui revêt du sens pour moi.

2006-09-17 14-02-49

Au verger, en 2006.

Moore Lappé, Frances (1991). Diet for a Small Planet, New York, Ballantine Books.

Powter, Susan (1993). Stop the Insanity! New York, Ballantine Books.

Robbins, John (1987). Diet for a New America, Walpole (NH), Stillpoint.

Safran Foer, Jonathan (2010). Faut-il manger les animaux?, Paris, Éditions de l’Olivier.

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