« Ne pas travailler » me permet de bloguer

par Annie Cloutier

Voici ce dont Caroline Stephenson, l’animatrice de l’émission Les matins éphémères à CKRL 89,1 FM et moi avons discuté ce matin. Où je m’explique au sujet de certaines difficultés liées au fait de bloguer et de la nécessité et l’urgence d’affirmer que nous croyons en des valeurs autres que l’austérité et l’obsession du travail rémunéré. Long texte, mais beaucoup, beaucoup de nuances qui, je l’espère, soutiendront la réflexion de chacun et chacune. Vous pouvez écouter l’entrevue ici. (16 janvier 2015. À partir de 1h15.)

De mon point de vue, les choses que j’écris sont toujours claires. J’écris les choses les plus épurées possible. J’essaie de transmettre un message simple. Ce qui est le but du blogue, d’ailleurs. Le blogue ne sert pas à épiloguer, à se perdre dans les nuances des nuances et à citer des sources et des auteures à n’en plus finir.

Pourtant, à mesure que mon lectorat s’accroît, je me rends compte que rien n’est jamais simple et parfaitement clair. Les gens interprètent les choses et les reçoivent à leur façon à partir du contexte dans lequel ils évoluent et c’est normal.

Dans le cas de « Ne rien faire », par exemple, une femme m’écrit : « Je suis d’accord avec vous, mais je tique sur le titre. Je suis la mère au foyer de deux enfants d’âge préscolaire et je peux vous garantir que je ne fais pas rien ». Et moi, la blogueuse, je suis obligée de recevoir cette lecture de mon blogue avec appréciation : « Wow, une femme lit mon texte et l’interprète avec sa personnalité, son intelligence et la situation dans laquelle elle vit à ce moment. » Cela me rend heureuse.

Par contre, tenir compte des interprétations multiples qu’on peut faire de mes textes m’oblige à préciser sans cesse et dans tous les sens : « Je ne suis pas en train de dire que les mères au foyer ne font rien! Ce n’est pas le propos de mon texte! »

-Mais Annie, te connaissant, on sait bien que ce n’est pas ce que tu veux dire!

Évidemment, mais on peut aussi comprendre que tout le monde ne me connaît pas personnellement ou que les personnes qui lisent mes textes peuvent en être à leur première impression de mon « discours » et de moi. Je comprends le point de vue de cette femme qui a lu mon message et il ne s’agit surtout pas de dire qu’elle l’a mal interprété parce qu’au contraire, j’apprécie beaucoup que les gens me disent de quelle façon ils reçoivent ce que j’écris.

Mais pour moi, ça revient à dire : « Wow, c’est donc bien pas facile de dire les choses clairement, des choses qui peuvent être reçues le plus largement possible, mais d’une façon qui soit aussi très directe et très claire. »

Donc, ça me fait réfléchir sur mon rôle de blogueuse en ce moment.

Ne serait-ce que pour tenir compte de mon énergie limitée, je me demande jusqu’à quel point je dois tout préciser et rectifier, même si je comprends et j’apprécie évidemment que les gens me lisent avec ce qu’elles et ils sont.

Par ailleurs, il y aussi quelqu’un qui m’a dit, hier : « Annie, quand on te lit sur ton blogue, on a l’impression que tu es « péremptoire ». Très affirmée et pas nécessairement très ouverte à la discussion. Moi, je sais que ce n’est pas le cas parce que je te connais et que je sais que personne n’est plus ouvert que toi à la discussion, mais je pense qu’il y a des gens qui peuvent avoir cette impression. »

Ça m’a fait réfléchir et j’en viens à la constatation suivante : dans un monde qui a été tellement habitué, depuis une cinquantaine d’années – je schématise ici pour faire vite – par le politique, le médiatique et la grande entreprise, à de plus en plus diluer ses opinions, ses positions, à rester le plus mou possible parce que ces trois instances ont bien compris que semer le doute, la confusion et le discrédit sur les solutions et les prises de positions claires est une façon super efficace de garder la population dans une attitude perplexe et passive, dans ce monde-là, ce n’est pas un hasard si en ce moment, le sentiment d’impuissance est à ce point généralisé dans la population. C’est notamment dû au fait que chaque fois qu’une personne crédible propose une solution qui ne va pas dans le sens des intérêts des puissants et du néolibéralisme, une hallucinante machine de discrédit s’abat sur cette personne, ce groupe et leurs idées pour convaincre la population que, d’une part, cette personne est beaucoup trop affirmée, dangereuse et crinquée (pensons à Gabriel Nadeau-Dubois ou à Amir Khadir, par exemple) et, d’autre part, que son idée est folle et déconnectée. Alors que c’est le contraire, souvent, qui est vrai!

Et donc, dans un contexte où tout le monde a de plus en plus accès à la parole, mais hésite de plus en plus à la prendre pour énoncer des idées claires et affirmées, quand quelqu’un le fait, fût-ce avec énormément de respect, de nuance, etc., les gens vont le percevoir immédiatement comme quelque chose de très affirmé – ce qui, je suppose, dans leur tête, veut dire « subversif », mais « subversif » n’est pas une mauvaise chose en soi (au contraire, je dirais) et « affirmé » encore bien moins!

Alors que moi, de mon point de vue, quand je prends la parole, c’est vraiment dans le but de réfléchir. Je modifie régulièrement mon point de vue, je discute avec mon lectorat, je suis ouverte à d’autres conceptions, etc. Mais parce que je prends la parole dans un texte clair, que j’affirme ce que je pense intellectuellement, il arrive parfois que les gens perçoivent cela comme quelque chose de presque trop confrontant.

-Est-ce que ce n’est pas encore plus accentué au Québec? Est-ce qu’on n’est pas particulièrement frileux face aux intellectuels dans notre société? Pourtant, c’est le rôle des intellectuels de prendre position, d’affirmer haut et fort des idées!

Des intellectuels et des artistes! Au cours de l’entrevue qui précédait ma chronique, le collectionneur d’art Marc Bellemare disait, à propos des artistes : « Ces gens-là vivent un peu en autarcie, à l’écart du monde pour être capable de l’évaluer, de l’analyser, de proposer un discours sur lui. » Mais ces gens-là, même si on leur envie leur liberté créatrice, souvent, ils créent dans une certaine souffrance, aussi! Souvent, plus on porte un regard critique (et nécessaire) sur le monde, peu importe la façon dont transmet ce regard, à travers une œuvre ou à travers un texte, il y a une grande douleur qui accompagne ça. Ça m’arrive aussi.

En plus de tout cela, je suis une femme. Je n’ai pas été éduquée pour provoquer, pour confronter les gens. Comme la plupart des femmes, j’ai été éduquée pour être gentille, plaisante, avenante et… je le suis! Dans ma vie privée. (Rires.)

-Te connaissant, on peut dire sans se tromper que tu es une personne très sensible et émotive aussi.

Pour moi, c’est évident. Et en fait, c’est aussi la raison pour laquelle je ne reviens pas sans cesse là-dessus dans mon blogue et que je ne précise pas sans cesse : « Comprenez-moi bien, là, je suis très touchée par la situation, je la comprends, je compatis, je suis triste, etc. » Parce que pour moi, c’est une évidence.

-L’intellect et l’émotif cohabitent en toi.

Exactement. Et quand tu dis qu’il y a un malaise au Québec, à parler de choses intellectuelles, je pense que tu mets le doigts sur quelque chose de crucial : les gens ne réalisent pas toujours que pour débattre d’idées, il faut laisser l’émotion de côté pour un moment. Ça ne veut pas dire de ne pas en ressentir le reste du temps – au contraire, l’émotion, c’est important – mais quand il s’agit de débattre d’idées et de s’efforcer à l’intellectua…lité (rires), ce n’est pas la place des émotions. À partir de ce moment, il faut raisonner avec… la raison, des arguments, le plus de cartésianisme qu’on peut trouver en-dedans de soi.

J’ajouterais que la difficulté de bien m’interpréter, moi, sur mon blogue, tient aussi au fait que mes textes relèvent chaque fois de styles différents. Ils peuvent être émotifs, fictifs, concrets, engagés, rationnels, etc. sans que je ne le précise nécessairement au départ. Je réfléchis à cette difficulté-là, ces temps-ci, aussi.

Parce que les gens ne font pas toujours la distinction. Les gens peuvent nous reprocher d’être dans une discussion cérébrale ou rationnelle en disant : « Mais on se sent jugés parce que vous dites! » Alors que pas du tout : dans une discussion cérébrale, il n’y a pas de jugements personnels. Il ne devrait pas y en avoir, à tout le moins. On essaie de discuter de faits, avec des arguments. Et je pense que tout comme l’activité artistique, l’activité cérébrale est très importante dans une société. C’est un aspect de la société. On ne devrait pas toujours être dans le cérébral ou l’intellectuel, mais quand on s’y adonne, on devrait mettre de côté l’émotion. Je n’y parviens pas toujours moi-même, loin s’en faut, ceci étant dit.

Autre difficulté : attirer l’attention sur mon blogue sans déformer mon opinion. On n’écrit pas d’abord pour « attirer l’attention », mais on souhaite évidemment « trouver notre public ». Comme c’est super important pour moi de ne pas avoir recours à la publicité pour tenir mon blogue, le seul moyen que j’utilise pour diffuser mes textes, c’est l’affichage sur Facebook et Twitter. J’essaie de ne pas faire dans le spectaculaire, même si des fois, ça peut être tentant – à la maison, on fait toujours des blagues sur le fait que si je mets le mot « sexe » dans un titre, je quintuple immédiatement mon lectorat – mais il reste que les deux moyens les plus simples et les plus efficaces en même temps de tenter les gens à cliquer sur mon blogue, c’est le titre de mon article et la photo qui paraît avec. J’essaie de trouver un équilibre entre le titre accrocheur et la rigueur, disons, intellectuelle, et peut-être que je n’y arrive pas toujours parfaitement, mais c’est certain que c’est une chose que je prends en considération. Par contre, je peux comprendre que le côté « flash » du titre puisse contribuer à une mauvaise interprétation de mes propos.

[Note : c’est d’ailleurs le cas de cette publication-ci qui a pour titre : « Ne pas travailler me permet de bloguer », un titre qui résume assez bien, je crois, le très long propos de cet article, mais qui permet des interprétations a priori diverses, surtout pour les gens, et ils seront probablement nombreux, étant donné la longueur indécente de ce texte (sourire), qui ne liront que superficiellement. À la dernière minute, j’ai tout de même ajouté des guillemets à « ne pas travailler » afin de réduire les possibilités non souhaitée d’interprétation.]

Est-ce que les femmes ont encore plus de difficultés à exprimer ce genre de point de vue-là (intellectuel)? Monsieur Bellemare, tout à l’heure, évoquait les nombreux artistes qui l’inspirent depuis la naissance du Québec moderne et il s’agit d’une longue série d’hommes. Qu’il ait oublié Françoise Sullivan, ça me touche un petit peu (rires), mais je suis sûre qu’il la connaît quand même et de toute façon, le but n’est pas du tout de faire quelque reproche que ce soit à monsieur Bellemare – pas du tout – mais de dire qu’en fait, son énumération est révélatrice du fait que pour une femme, prendre la parole, à la Armand Vaillancourt, par exemple, ce genre de personnalité-là est déjà difficile à assumer pour un homme, mais je pense qu’il l’est encore plus pour la plupart des femmes.

Si on revient maintenant sur le thème d’aujourd’hui qui est de « ne rien faire » : oui! Je suis de celles qui prennent la parole en faveur d’un « anti-discours » contre l’appel à la performance, à la production, à plus de temps travaillé tout le temps – et, soit dit en passant, pour des salaires, des conditions de vie et un tissu de vie sociale qui ne s’améliore pas… Vous avez toutes sortes de politiciens de tous horizons et de tout acabit qui disent : « Il faut travailler plus! Au Québec, on est paresseux! Pour lutter contre la pauvreté, il faut créer plus de richesses! » Et moi, je m’élève vraiment contre ce discours-là.

Non pas pour affirmer, comme la plupart des gens qui prennent la parole pour se révolter au moins en partie contre ce discours : « Ce n’est pas vrai! On travaille! Vous ne tenez pas compte de tout ce qu’on peut faire dans une journée et qui n’est pas comptabilisé dans les statistiques! » C’est bien qu’il y ait des gens qui proposent ce contre-discours et qui rappellent à nos politiciens que « travailler », ça ne veut pas juste dire puncher un nombre d’heures très élevé dans une entreprise ou dans un emploi de fonctionnaire. C’est bien qu’il y ait des gens qui rappellent que consacrer du temps à d’autres activités, développer des idées, être mère au foyer, c’est du travail aussi, mais moi, ce que je viens dire est encore plus iconoclaste que ça : travailler, ce n’est pas là que réside notre dignité d’abord et avant tout.

Notre dignité, elle est ontologique, c’est-à-dire qu’on la porte en nous dès le départ par notre naissance et par notre qualité d’être humain. Notre dignité réside dans ce que nous sommes. (Et non dans ce que nous faisons.) Dans notre capacité à vivre une vie sereine, saine, ancrée d’abord et avant tout en nous, mais qui, à partir de ça, est capable de lancer des ponts, de tendre des mains, de créer des liens avec les personnes qui nous entourent. La dignité, elle réside d’abord là.

Une fois que vous avez réussi à implanter ça dans votre vie, si vous êtes capable, en plus, de mettre à profit vos talents et vos capacités pour le bien de la société et de vous déployer dans une action qui rende service à la société et qui contribue à la richesse du tissu social, tant mieux! Et ça, il y a un million de façons de le faire! Je dis toujours qu’il n’y a pas un métier qui ne peut pas être abordé de cette façon-là. Même la haute finance peut être abordée de cette façon. La politique, n’importe quel métier. Il n’y a absolument rien d’exclus là-dedans. Tout part de l’intention et, encore une fois, de la dignité ontologique qui réside en chacun de nous.

À partir de là, si vous être capable de trouver une façon de vous déployer vers l’extérieur de vous, bravo! Faites-le. Le travail, c’est une façon extraordinaire de mettre à profit nos talents d’êtres humains. Mais ce n’est pas ce dans quoi notre dignité réside d’abord. Et c’est très important de faire cette différence-là, surtout dans le contexte où on va recommencer à se faire marteler « austérité » très bientôt.

-Un milliard de compressions annoncées pour la fin mars, si je ne m’abuse.

Exactement. Et ce discours éminemment quantitatif qui ne porte que sur l’argent, on se l’est tellement fait marteler depuis les cinquante dernières années par les trois instances que j’ai mentionnées tout à l’heure, qu’il est vraiment urgent que des femmes et des hommes comme moi (rires), toutes autant que nous sommes, tous ceux et celles qui croient à cette vision-ci de ce qu’est l’humain, de ce qu’est la vie en société, de ce que c’est que créer de la richesse dans une nation profondément juste et égalitaire, tout celles et ceux qui pensent comme moi, prennent la parole à chacun et chacune à sa façon, ou ne fassent que le vivre dans leur quotidien.

Peu importe la façon dont vous vous sentez appelé à vous engager et ce que votre personnalité vous permet de faire : tout est bon. Tout est correct. Ne vous sentez surtout pas coupable de ne pas faire « la même chose » que telle autre personne. Vous le faites à votre façon et dans la mesure qui vous convient. Mais s’il-vous-plaît, si vous y croyez, affirmez-le chaque jour avec le plus de détermination et d’engagement possible.

Parce que je pense qu’en ce moment, il se joue quelque chose de vraiment important dans la société québécoise.

-Oui. On a l’impression qu’on est dans un tournant et qu’il faut prendre la courbe comme il faut!

Je pense que chaque personne doit jouer son rôle social pour équilibrer les forces. Et donc, si vous croyez en des valeurs qui sont proches de celles que j’ai mentionnées, si les valeurs minoritaires en ce moment – pas nécessairement minoritaires par le nombre de personnes qui y adhèrent, mais par la capacité de les représenter dans le discours collectif par rapport autres valeurs néolibérales qui ont une armada de moyens puissants à leur disposition, i.e., l’argent, les médias et le pouvoir politique, alors que nous, on n’a que notre force citoyenne. On n’est pas nécessairement minoritaires, mais on a à jouer notre rôle pour proposer, juste à partir de ce qu’on est, calmement, sereinement, par l’exemple, une autre façon de concevoir la société.

Ce texte fait suite à Ne rien faire, à Pourquoi je n’irai pas manifester demain et à Mépris… mépris? Si la discussion vous intéresse, n’omettez pas de lire les commentaires qui suivent ces textes. Vous pouvez aussi me suivre sur Facebook et participer à la discussion. Je vous y attends avec plaisir, attention et respect.

2010-04-09 18-20-13

En 2010, au Salon international du livre de Québec.

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