Pourquoi je n’irai pas manifester demain

par Annie Cloutier

N.B. Ce texte a une portée limitée, en ce qu’il traite de la façon dont je prends la décision de m’engager ou non dans une action collective ou dans une cause. Il ne constitue pas une prise de position officielle au sujet des enjeux politiques, sociaux, religieux, culturels et juridique liés à la tuerie de mercredi dernier. Un événement, il va sans dire, que je condamne sans ambages.

L’Association des chercheuses et chercheurs étudiant à la Faculté de médecine de l’Université Laval invite la population québécoise à une « marche de soutien » aux victimes de l’attentat à Charlie Hebdo demain, 11 h, devant le parlement.

Mon mari a relayé l’information sur Facebook en la commentant ainsi : « Pour montrer notre solidarité et notre détermination en faveur de la liberté d’expression. » Il participera à la marche demain.

À la maison, ça discute ferme entre adultes généralement engagés : manifester ou non?

La participation citoyenne, le débat public et l’engagement tiennent une place centrale dans ma vie. Chaque année, je porte publiquement des causes qui me tiennent à cœur et dont la défense revêt un sens fondamental pour moi : gratuité scolaire, transport en commun, enseignement efficace et équilibré de l’anglais, représentation équitable des femmes dans le discours public, densification raisonnable en milieu urbain, Québec Solidaire, etc. Je publie des dizaines de textes sociologiques et politiques, je suscite certaines discussions dans les réseaux sociaux, je soumets des mémoires, je prends la parole au conseil d’arrondissement ou à l’Hôtel de Ville, etc.

J’aime les manifs, j’en suis une habituée, j’y vois toujours plein de gens que je connais et je m’y sens bien.

Demain, néanmoins, je n’y serai pas.

Que je vous écrive brièvement pourquoi.

 *

1- La priorité numéro 1, en 2015, c’est la lutte contre l’austérité.

Bien sûr, en théorie du  moins, une cause n’exclut pas l’autre et on peut s’élever contre tout ce qui nous indigne. En pratique, néanmoins, une cause spectaculaire peut bel et bien oblitérer, dans la conscience populaire, la nécessité de lutter pour préserver les acquis sociaux. L’austérité, c’est pas mal moins émouvant qu’un bain de sang.

Si vous êtes de celles et ceux qui disposent d’une énergie indestructible, capables de vous engager partout à la fois, je vous encourage à le faire. Ce n’est pas mon cas. Bien que la lutte contre l’intégrisme religieux soit importante, je crois qu’elle ne menace pas la société québécoise de manière aussi urgente et totale que ce que le gouvernement Couillard est en train de réaliser. (De fait, il n’est pas impossible que les pratiques d’austérité, en démantelant les mécanismes de justice et la liberté civile, contribuent à alimenter la recherche pervertie de sens qu’est le fanatisme religieux.)

2- Les manifs influencent les gouvernements, pas les fanatiques.

Cet hiver, sur la colline parlementaire, vous me verrez à la plupart des manifs contre l’austérité parce que les gouvernements élus démocratiquement demeurent sensibles à l’expression de la colère populaire. Les fous de dieu, au contraire, voient ces manifestations de solidarité comme de la panique symbolisant leur impact, voire leur imminente victoire. (Si la marche de demain obtient quelque chose, ce pourrait être un durcissement de position politique vis-à-vis de la diversité, et ce, même s’il ne s’agit pas là nécessairement du but visé par la démonstration.)

3- Je me méfie de l’émotion exacerbée des derniers jours.

Comprenons-nous bien : il est bon et sain que cette émotion s’exprime (de manière respectueuse), notamment par des manifestations et sur les réseaux sociaux. Néanmoins, j’ai appris à me méfier de l’émotion primitive que je ressens instantanément face à l’actualité, aux modes et aux mouvements de foule.

4-J’ai besoin de temps pour me faire une tête.

Même en 2012, j’ai laissé passer quelques manifs avant de joindre le mouvement des carrés rouges. J’avais besoin de lire au sujet des enjeux, d’en discuter, de prendre connaissance des arguments des tenants de l’augmentation des droits de scolarité avant de prendre position. Pour moi, manifester ne consiste pas d’abord à brandir des croyances subitement devenus populaires ou, au contraire, figées par automatisme, mais bien à réfléchir et à s’engager par conviction profonde.

5-Ce que signifie « Je suis Charlie » n’est pas clair.

Que dit-on lorsque nous affirmons être Charlie? Que nous défendons la liberté d’expression tous azimuts? Que nous défendons la liberté d’expression à l’intérieur de certaines balises seulement (lesquelles)? Que la lutte contre l’intégrisme est plus urgente que toutes les autres luttes sociales? Que le mal vient de « l’autre »? Que nous aimons Charlie Hebdo? Que nous sommes tristes? Indignés? Émotifs? Suiveux?

Je ne suis pas prête à me faire la porte-étendard d’une cause encore mal balisée.

6-Je suis une (toute petite) personnalité publique, maintenant.

Je ressens la responsabilité d’un certain « gage de qualité » lorsque je m’engage publiquement en faveur de certaines causes. Lorsque vous me voyez prendre position, je veux que vous sachiez que c’est par conviction profonde, non pour suivre le mouvement.

*

Quelques réflexions de fond, pour vous aider à prendre une décision :

1-D’abord, un texte lumineux de mon amie, l’écrivaine Julie Gravel-Richard :

Maintenant, que ferons-nous? Êtes-vous des Charlie? Suis-je une Charlie? En d’autres mots, êtes-vous prêts à vous tenir debout pour combattre le droit de penser différemment, d’exprimer des idées par la PAROLE? Par ce don fabuleux qui nous est propre, à nous, humains, celle de se « dire ». De se « penser ». De s’expliquer.

Le texte complet se trouve ici.

2-Ces mots d’une participante à une discussion sur Facebook :

Déclarer « Je suis Charlie », ça ne veut pas dire qu’on endosse le contenu, le ton ou la manière de Charlie Hebdo. Ça veut dire que les idées, les croyances, les idées, s’échangent par des mots, pas par des coups de feu. [La chaîne de télévision panarabe] MBC écrivait : « Les convictions (ou croyances) ne doivent pas être obligatoirement respectées. » Quand on veut faire disparaître les croyances contraires aux siennes, on est dans une idéologie d’extrême droite qu’aucun citoyen ne devrait tolérer.

Je respecte l’interprétation que fait cette personne et je pense qu’elle est celle qui ressemble le plus à un certain consensus au sujet de ce que signifie « Je suis Charlie ».

Il ne suffit toutefois pas, hélas, qu’une interprétation domine pour qu’elle soit comprise et accueillie comme telle par tous.

3-Mon propre statut Facebook du 10 janvier, qui imagine une tuerie à Radio X : serions-nous, alors, Radio X? Autre analogie proposée : acceptons-nous, en Occident, de réfléchir à nos propres fonctionnements malsains? Au capitalisme, à l’individualisme ou à la consommation, qui mènent aussi à d’inacceptables dérives : pauvreté, isolement, destruction de l’environnement, maladies mentales, suicides, écart croissant entre les pauvres et les riches, paradis fiscaux, guerres à l’étranger, etc.

4-Le statut Facebook de l’écrivain Pierre-Luc Landry, publié hier soir avec les dernières nouvelles au sujet de Boko Haram:

#JeSuisNigeria

Ça marchera pas autant, hein? Le #BringBackOurGirls a duré… quoi? Quelques jours, en Occident?

J’ai de la difficulté avec la consternation sélective, le deuil collectif aux critères ethnocentriques, l’« engagement » politique qui se résume à des mots-clics. Bien sûr, je suis choqué par ce qui s’est passé à Paris. L’événement influencera certainement la manière dont je continuerai à réfléchir au monde. Mais mon engagement, aussi bourgeois soit-il, n’exige pas que je change ma photo de profil. D’autant plus que je ne connais pas assez le Charlie Hebdo pour m’en réclamer immédiatement. #JeSuisLiberte, ça sonne Radio X pas mal, hein?

Je suis à Boston, je suis déconnecté, mais au gym sur les écrans on ne voit que ça, et les sous-titres de CNN et de Fox et de NBC et les commentaires soudainement politiques sur Facebook de gens habituellement très désengagés pointent parfois une islamophobie qui me dérange beaucoup et je me demande où est passée la nuance et je me demande aussi d’où parlent tous ces gens qui soudainement se réclament de Charlie Hebdo comme d’une mode, à la manière de Radio-Canada qui se pâme pendant une semaine sur Gangnam Style ou sur les lumbersexuels, pour ensuite oublier tout cela la semaine d’après.

Bref, je suis énervé, le terrorisme me dégoûte, qu’il vise Charlie Hebdo et se réclame de groupes islamistes radicaux ou qu’il porte une capuche blanche et soit chrétien — vous savez, le KKK n’est pas reconnu comme une organisation terroriste par les services de sécurité des États-Unis ou du Canada, même s’il existe encore, oui, oui, et est en plein essor, même à Calgary (#letscheckourprivileges).

Bref bis, je suis choqué et énervé et je ne sais pas trop quoi dire/penser/faire et ça me prendra du temps pour le faire, et pour cela non je ne changerai pas ma photo non je n’utiliserai pas les mots-clics mais je n’en serai pas moins solidaire de la peine des amis qui ont perdu là quelque chose, de ceux/celles qui sont sous le choc, de la civilisation que je veux aussi défendre et construire, des libertés individuelles et des devoirs collectifs. Je prends mon temps. Je suis tanné de faire les choses à moitié, trop vite, sans trop prendre le temps d’y réfléchir.

Wo menute

Sur le même sujet : Mépris… mépris?

 

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