Un monde flamboyant

par Annie Cloutier

Toutes les entreprises intellectuelles et artistiques, plaisanteries, ironies et parodies comprises, reçoivent un meilleur accueil dans l’esprit de la foule lorsque la foule sait qu’elle peut, derrière l’œuvre ou le canular grandioses, distinguer quelque part une queue et une paire de couilles.

Siri Hustvedt, Un monde flamboyant

Dans Un monde flamboyant, plus récent roman de Siri Hustvedt dont la traduction française a paru cet automne chez Actes Sud/Leméac, l’artiste en arts visuels Harriet Burden, estimant être victime d’un traitement injuste dans le milieu artistique new yorkais, recourt à une mystification qui consiste à faire endosser par des hommes la « maternité » de ses œuvres. Elle cherche ainsi, d’une part, à montrer que les oeuvres des hommes sont mieux reçues que celles des femmes et, d’autre part, à atteindre à sa part de pouvoir en tant qu’artiste reconnue.

Comme Harriet a consacré quelques décennies de sa vie adulte à sa famille avant de renouer, à la mort de son mari, avec les ambitions de sa jeune vingtaine, plusieurs commentateurs ont lu le roman de Hustvedt comme une libération de l’épouse « mystifiée ». Hustvedt elle-même, selon Sylvie St-Jacques, se reconnaît comme « une héritière de Simone de Beauvoir ».

Or, je pense que de faire d’Hustvedt une porte-étendard d’un féminisme égalitariste qui fait de la « sortie du foyer » la condition sine qua non de l’accomplissement des femmes est une erreur.

Je suis d’ailleurs frappée de constater à quel point, chaque fois que l’accomplissement, le bonheur, la satisfaction ou les quêtes des femmes sont abordées dans quelque œuvre que ce soit, le commentaire les récupère immédiatement comme une illustration de la théorie féministe dominante : servir aliène les femmes; s’accaparer le pouvoir les élève.

Je ne crois pas qu’il s’agisse là de ce que Hustvedt, sans plus, cherche à illustrer.

Les thèmes évoqués dans Un monde flamboyant sont nombreux, mais familiers aux lectrices d’Hustvedt. En ce qui concerne le besoin de reconnaissance et d’épanouissement des femmes, le roman ne diffère pas d’Un été sans les hommes, par exemple : les trajectoires des femmes y sont dépeintes comme complexes, diverses, personnelles et sociales à la fois, truffées d’aller et retour, d’hésitations et de recommencements, d’émotions fortes, de remises en question, de droit au plaisir autant que de quête d’un sens moral transcendant.

Hustvedt est toujours forte dans les constructions lisibles à de multiples degrés, mais elle se surpasse dans Un monde flamboyant. Bien maligne qui parviendrait à imposer une lecture définitive du roman. Pour ma part, j’ai fait de l’humour du sous-texte mon fil d’Ariane : il est d’ailleurs assez grinçant, me semble-t-il, quant aux théories féministes.

Plutôt que d’ériger le pouvoir en droit et, surtout, en devoir des femmes, il me semble par ailleurs que le propos d’Hustvedt consiste à en explorer les facettes, le tout porté par des interrogations lancinantes : à quoi la recherche du pouvoir rime-t-elle? Exercer du pouvoir est-il plus important qu’exprimer sa voix? Imposer le pouvoir des femmes exige-t-il de se comporter « comme des hommes »? Abandonner son identité publique afin d’exercer du pouvoir dans l’ombre en vaut-il la peine?

Comme, finalement, en entrevue, Hustvedt affirme se passionner pour l’équilibre subtile qui existe entre le sérieux et l’ironie, je pense qu’il faut être très convaincue à l’avance de la théories féministe égalitariste (émancipation = sortie du foyer = accès au pouvoir) pour voir dans Un monde flamboyant un soutien sans ambages à ce genre de quête de la part d’Hustvedt.

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Dans un ordre d’idée qui n’est pas sans parenté avec le premier, Hustvedt illustre par ailleurs avec maestria ce à quoi ressemblent les vérités humaines… et l’impossibilité de les cerner avec certitude.

Qui a créé l’œuvre de Harriet? Elle-même, tel qu’elle le prétend, ou les hommes qui en ont publiquement endossé la maternité/paternité? Et qui enquête au sujet de Harriet? Le ou la journaliste I.V. Hess (impossible de déterminer son genre)? Harriet elle-même? Siri Hustvedt?

De nouveau, ici, la plupart des commentatrices et commentateurs ont semblé tenir pour acquis que Harriet est l’auteure de son œuvre, présentant Un monde flamboyant, dès lors, comme un roman sur l’injustice et le manque de reconnaissance de l’œuvre des femmes. Or, bien que cette perspective fasse indéniablement partie des grilles d’analyse qui peuvent être appliquées au roman, elle est loin d’être la seule. Le roman explore avec honnêteté et peut-être autant de sérieux la possibilité que Harry soit la proie de troubles de mémoire, de paranoïa, de dérapage immoral dans sa quête de pouvoir ou qu’elle déraille complètement.

L’ouvrage entier est une mosaïque de perceptions divergentes : journal intime de Harriet, articles de journaux des années 1990 et 2000, souvenirs de personnalités du milieu de l’art new yorkais, entrevues accordées par Harriet, questionnements et commentaires de la/du journaliste enquêtant au sujet de Harriet, articles universitaires avec notes de bas de page : chaque document propose un éclat fugace de réalité auquel on s’accroche un moment.

Hustvedt explique d’ailleurs qu’à ses yeux, la force du roman est que contrairement à l’essai, il peut dire toutes les idées, tous les points de vue à la fois. Cela, estime-t-elle, représente bien la cacophonie du monde ambiant.

Fidèle à sa générosité habituelle, Hustvedt enrichit le roman de réflexions intellectuelles passionnantes sans, pour autant, déroger à son style littéraire enjoué et captivant. Un tour de force en soi. Création, critique d’art, histoire de l’art, neurosciences, psychologie, anatomie du cerveau, perceptions du temps, de la mémoire, du passé, vie intellectuelle et des idées, thèses philosophiques : les romans de Hustvedt nourrissent et stimulent chaque fois.

Un mot, en terminant, de l’extraordinaire représentation psychologique de Harriet Burden, qu’on explore sous toutes ses coutures. Le contraire même de l’unidimensionnalité ou de l’archétype. Elle dit, pour ce faire, s’être inspirée de l’artiste française Louise Bourgeois, morte en 2010 et qui n’est devenue célèbre qu’après 70 ans.

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Dans un document vidéo diffusé sur le site d’Actes Sud, Hustvedt explique ce qui la lie particulièrement à Simone de Beauvoir : cette idée que les hommes ont fait du masculin la catégorie de référence universelle. J’ai souvent expliqué que j’adhère à cette conception.

Hustvedt, Siri (2014). Un monde flamboyant, Arles et Montréal, Actes Sud/Leméac.

St-Jacques, Sylvie (2014). « Siri Hustvedt : une femme et ses miroirs » dans La Presse, 25 octobre 2014.

Mes tableaux « Siri Hustvedt », « Maman de Louise Bourgeois », « Sociologie » et « Héroïnes » sur Pinterest.

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