La fidélité sexuelle existe – je l’ai rencontrée

par Annie Cloutier

Mon mari et moi nous sommes rencontrés le 1er mai 1994. Nous avions tous les deux 20 ans. Deux ans plus tard, nous devenions parents. Nous n’avons eu que peu d’expériences amoureuses et sexuelles auparavant.

Longtemps j’ai pensé : ce sera difficile, ma vie durant, de ne jamais faire l’amour avec un homme autre que lui.

Tout, partout, depuis que je suis avec lui, suggère que je passe à côté d’exaltations sentimentales qui devraient être cruciales dans mon parcours de vie : séduction, cocktails, vertiges, angoisse du texto manqué.

Longtemps j’ai été ébranlée par ce que dit ma société à propos de l’excitation sexuelle et du caractère forcément soporifique de l’existence que j’ai choisie.

Et maintenant je ne le suis plus.

Mon mari, issu d’une culture moins libertine que la nôtre, ne s’est que peu posé ce genre de questions.

Il assure qu’il n’a jamais désiré et ne désirera jamais que moi.

Appréciation de la beauté des femmes, fantasmes furtifs et sans conséquence mis à part, je le crois.

Ce credo, cette confiance que j’ai en lui et en sa vérité, je la sens parfois méprisée.

Les hommes n’attendraient que l’occasion de tromper. S’ils ne le font pas, c’est par poltronnerie. Non par amour ou par fidélité.

Longtemps les incertitudes des autres m’ont affectée, mais maintenant elles ne le font plus.

Je crois en lui.

Il croit en moi.

Cela nous suffit.

*

Depuis 20 ans, nous avons vécu ensemble sur deux continents.

Nous sommes les parents de nos trois enfants.

Famille nucléaire.

Tous ensemble.

Sous le même toit.

Une famille-curiosité, vraiment.

L’un près de l’autre, nous sommes devenus des adultes solides et aimants. Nous avons cultivé des valeurs communes. Entente ménagère/pourvoyeur. Végétarisme. Compte commun exclusivement. Consumodération. Engagement citoyen.

Fidélité amoureuse et sexuelle absolue.

Pour le sexe aussi, d’ailleurs, on peut dire que c’est l’un face à l’autre que nous avons appris. Respect, partage, écoute : les sexologues de ce monde peuvent être fiers de nous.

Mais rappelez-vous : nous avions 20 ans. Au début, c’était juste enthousiaste, formidable et tout croche, comme on peut se l’imaginer.

Évoluer ensemble, ça a signifié explorer, s’arrêter, parfois reprendre et recommencer.

Parler.

Pornographie : tu vas sur des sites, toi aussi?

Entente : non. L’exploitation sexuelle des femmes, nous sommes contre. Nous ne voulons pas y participer.

Par contre, les sites de lingerie…

C’est notre compromis.

 *

Vers 35 ans, ma crise de milieu de vie a été plus menaçante que la sienne, qui a plutôt porté sur sa vie professionnelle.

De mon côté, je commençais à publier et dans ce qu’on appelle le « milieu littéraire », je suis devenue tout à coup relativement courtisée.

J’avais jusqu’alors été entourée de couples stables. D’hommes gentils qui savent complimenter les femmes sans que leur propre conjointe se sente dévalorisée.

Je le suis encore, d’ailleurs, pour ma plus grande joie.

Que je vous écrive ici, ô voisins, beaux-frères, parents, collègues et amis, à quel point je vous adore et j’apprécie votre gentilhommerie! Vous êtes les hommes de ma vie. Je suis fière et comblée par votre engagement auprès des vôtres, votre solidité, notre amitié.

Mais 35 ans, donc.

Suis-je belle?

Plais-je donc?

Que faire de cette attention, de ces regards sur moi?

Et dans quelques années, j’aurai 40 ans!

Déjà, me semble-t-il, ma peau se flétrit subtilement.

Ne ferai-je jamais l’amour avec un autre homme que mon chéri?

J’ai confiance en toi, dit-il, à travers ces tourments que nous traversons.

Je ne lui cache rien. Ou si peu.

Que signifie, d’ailleurs, « ne rien cacher »? Cette question m’accapare à l’époque.

Et puis un jour je trouve la réponse : ne rien cacher, c’est ne rien dissimuler qui puisse contribuer à nous séparer.

C’est ma réponse.

Ce que je ne nous fais pas.

La crise passe, avec ses derniers soubresauts, et jusqu’à sa toute fin je ne suis pas certaine de ne pas, un jour, regretter d’avoir laissé passer la chance de coucher ailleurs.

Et puis tout à coup, le doute est fini.

J’émerge plus forte, plus amoureuse encore, plus folle de lui.

Il s’est tenu près de moi. Il m’a soutenue.

Le 18 août 2012, nous nous marions.

Nous voici aujourd’hui comme un couple à la fois très jeune et très vieux, amoureux, fidèles, collés l’un sur l’autre et meilleurs amis.

Je lui dis souvent : il paraît que ça n’existe pas, nous deux.

Il répond : pour ma part, je ne connais personne qui vive autrement.

Étrangeté des perceptions.

Je comprends que notre façon d’être ne convient pas à la plupart des couples dans notre société. Compte conjoint exclusivement, fusion, confiance, fidélité, rejet de l’idée que l’amour ne dure que sept ans : la plupart des gens refusent désormais ce modèle.

Je le respecte et, d’une certaine façon, le comprends.

Je comprends aussi que certains voudraient adhérer à ce modèle, mais qu’ils n’y parviennent pas. Qu’ils ne reçoivent surtout pas ce texte comme une critique! Mon mari et moi, en plus du travail que nous avons effectué pour que notre couple se déploie, avons eu une chance inouie.

Mais je tiens à écrire que l’amour fidèle et engagé existe.

Qu’il y a des couples stables qui font l’amour ensemble – et ensemble exclusivement – depuis des décennies avec plaisir et satisfaction.

Qu’il y a des vieux couples profondément heureux.

Oui, cela existe.

Mon mari et moi, nous l’avons rencontré.

Mariage

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