Pour Bernard et Josée

par Annie Cloutier

Mes très chères amies M-A, E-A et moi appelons Josée et Bernard par leur prénom. C’est qu’ils tiennent une telle place dans notre quotidien! Nous les considérons comme de vieux amis. La portion de nos vies de mères que nous avons vécue dans nos foyers n’aurait jamais été la même sans leur passion, leur intensité, leur conception élevée et inspirée du beau.

Bernard est un classiciste. Veston, affabilité et courtoisie sont ses marques de commerce. Et pourtant quelle audace et quel génie dans sa façon de diriger! Il faut l’avoir entendu canaliser son amour grandiose de la musique; vu, littéralement, lever de terre en concert pour comprendre la chance ahurissante que nous avons, au Québec, de compter un tel chef d’orchestre parmi nous. J’ai beau chercher, je ne connais que peu de musiciens qui semblent, avec autant d’aisance, transcender le labeur des notes et des arrangements patiemment travaillés.

Pendant que j’écrivais Une belle famille, j’étais littéralement soutenue par les Violons du Roy. Bernard comprend et transmet à la fois le drame et la jubilation des arias baroques. Les cuivres s’élèvent, purs et lumineux. Les violons s’envolent.

Exultation ǀ Expiation.

Et c’est ainsi que dans Une belle famille, à deux heures de l’après-midi, en plein branle-bas de combat, alors que la fin de semaine en famille achève et que chacun veut rentrer chez soi, la petite a disparu. Le cœur battant, on la cherche partout.

Pendant ce temps, Delphine est dans le garde-robe, en train de farfouiller dans les affaires de sa mère. Ah! son iPod. L’écran chatoyant l’absorbe immédiatement. Elle connaît le mot de passe. Le pitonne sans se troubler. Calepin de notes : il n’y a rien là-dedans, elle le sait. Internet : pas de sites troublants, pas d’information cachée. Musique : Violons du Roy. Extrait de la Suite numéro 3 en sol majeur de Jean-Sébastien Bach. Delphine applique les minuscules écouteurs sur ses tympans. Un manteau de fourrure est tombé sur le plancher du garde-robe. Elle s’y recroqueville et ferme les yeux. Écoute. C’est aérien, merveilleux.

*

Le carnet rouge de Josée, on peut dire que j’en ai rêvé avant qu’il ne devienne réalité. L’ambiance, l’esthétisme, le plaisir sensuel et l’abondance dans la simplicité de Josée : rien ne s’y compare. Et je m’y connais! Depuis toujours – depuis les débuts de ma vie adulte en Europe, en fait – je raffole des images, des magazines et des sites qui font dans le « style de vie ». Mais au Québec, à mes yeux du moins, peu de ces ouvrages sont réalisés dans l’esprit européen.

Comme je ne suis pas télévision, il faut que j’aie développé une attraction sévère envers une émission pour que je daigne y consacrer mon attention. C’est ainsi qu’au début d’À la di Stasio, certains vendredis soirs, je marchais dans la nuit d’hiver jusque chez ma belle-mère pour m’assoir avec elle avec un bon thé chaud devant « notre » émission. À la maison, nous n’étions pas encore branchés à Internet haute vitesse. Et nous n’avions pas la télé.

Je me rappelle aussi la fois où un ami m’a appelée dans ma chambre du Hilton Bonaventure, un soir de Salon du livre. (Je me trouvais à Montréal pour cette raison.)

-Alors? Tu descends? avait-il demandé.

-Hm. Peut-être pas ce soir, finalement.

-Ah! bon. Tu es fatiguée?

-Non. Je suis en train d’écouter Josée.

Je ne sais pas si mon interlocuteur m’a crue. C’était pourtant la stricte vérité. Josée, moi et une chambre d’hôtel avec la télé : bonne chance pour m’arracher à ma félicité.

Vous comprendrez donc que Le carnet rouge est la meilleure chose qui ne soit jamais arrivée à mon temps des fêtes au foyer.

Toutes les recettes. Je les ai toutes essayées. Et elles ont toutes fonctionné. Josée et moi, c’est une complicité difficile à surpasser.

Sur le site de Télé Québec, j’écoute et réécoute désormais À la di Stasio à répétition. Josée m’a amenée en Europe, dans le Mile-End et le long de la côte atlantique. Son univers colle parfaitement au mien. (Nous avons d’ailleurs les mêmes lampes IKEA dans notre cuisine – ce qui, hm, à bien y penser, n’est peut-être pas si surprenant que cela. Mais bon. Avec elle, j’aime me sentir « initiée ».)

Je suis casanière. Je ne me déplace pas pour rien – pas même en imagination. Josée répond parfaitement à ma curiosité quant à la façon dont vit la classe moyenne quotidiennement, ailleurs en Occident. Une chance que je l’ai.

 *

Bernard et Josée.

Ces êtres exceptionnels, si chers à mon cœur, ont annoncé récemment qu’ils sont en convalescence. Je voulais, par ce texte, leur souhaiter un prompt rétablissement. Leur dire à quel point ils enrichissent ma vie et à quel point je tiens à eux. Que je les aime et que je pense à eux.

Oui, on peut aimer des « personnalités ».

Oui, les gens intègres et passionnés transforment nos vies.

*

Ma liste « Josée » :

1-Le carnet rouge, Flammarion Québec, 2013.

2-« Idées-cadeaux », épisode 207 d’À la di Stasio, décembre 2013, http://zonevideo.telequebec.tv/a-z/8/a-la-di-stasio

3-Pâtes gratinées au fromage, Pasta et cetera, Flammarion Québec, 2007, p. 130. (C’est mon mari qui les cuisine, en double, au grand bonheur de toute la famille. Il reste des lunches pour la semaine. Pas étonnant que ce soit ma recette préférée!)

Ma liste « Bernard » :

1-Tharaud, Bach et Mozart à la salle Raoul-Jobin du Palais Montcalm, le 15 février 2013. Gerrit, Tristan et moi avions pris place dans la nef, au-dessus des doigts de Tharaud interprétant le premier mouvement du concerto BWV 1058 de Bach. La magie de ce moment ne m’a jamais quittée. Et les Violons du Roy dans la symphonie de Mozart no 29! Allez entendre des extraits de cette soirée inoubliable à http://www.violonsduroy.com/fr/evenements/tharaud-bach-et-mozart/2013-02-15-20-00.

2-« Concerto in forma di pastorale », Vivace, Torelli, Simphonie des Noëls, Dorian, 1993. Cette pièce procure un ravissement puissant, mais l’album entier est d’une nécessité absolue. À lui seul, il confère à l’Avent tout son espoir, sa méditation, sa lumière et son recueillement.

3- Requiem de Mozart, Les Violons du Roy, Dorian, 2002. Une interprétation déchirante de la Passion avec La chapelle de Québec, Karina Gauvin, soprano et Marie-Nicole Lemieux, contralto. Le sens de Pâques, du renoncement et de l’offrande dans mon cœur païen.

http://www.violonsduroy.com/fr/disques

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