L’acceptation

par Annie Cloutier

Oh, je lutte, je lutte, je lutte. Les idées folles rôdent de nouveau. Je sens leur danse insaisissable, je lève la main pour les capturer et pourtant elles se dérobent. Qui aime les récits de ce qui ne tourne pas rond? Le blogue ne sert pas à étaler. Je résiste donc.

J’écris que je suis heureuse et c’est vrai! J’adore ma vie, mes enfants, mon mari, mon ordi, ma ravissante maison. Je nage dans un océan de félicité.

Il n’empêche que mon corps me fait faux bond. Constamment, sans arrêt, à répétition. Plus mal à l’épaule? C’est le genou qui gémit pendant le yoga. La panique est-elle neutralisée? Cela n’empêche nullement l’anxiété de me torturer : qui suis-je? Que fais-je?

Est-ce que j’en fais assez?

*

Je promène mon regard sur mon tableau « Yoga ». Je n’épingle que les photos aux teintes de grès et d’argile dont le cadre et la composition me plaisent. Chacune d’elle est une œuvre d’art sous de multiples aspects. Par son esthétisme d’abord, puis par l’asana représenté. Captivante perfection! Corps souples, minceur, genoux tendus, pieds pointés. L’équilibre du monde dans sa précarité.

Lorsque je me porte bien, quand je suis moi sans questionnement, l’enlignement des images léchées sur mon écran me suffit. Athlètes gracieuses étirant les bras, s’arc-boutant sur le nombril, catalysant ce qui doit être pour que le chaos soit neutralisé. Et moi chez moi, thé fumant, doigts martelant le clavier, dans l’attente que Casimir rentre à la maison pour dîner.

 *

Alors, forçant mon confort et ma sérénité, les voix font irruption dans ma tête.

Vois ces gens qui se rendent au bureau chaque matin! Vois ces femmes qui s’entraînent et se disciplinent, vois Michelle Obama qui se lève à quatre heures chaque matin afin de lever des poids! (Oui, je lis toutes sortes de trucs sur Internet moi aussi.) Vois ces auteures qui publient abondamment et qu’on admire dans les réseaux sociaux! Ces parents qui concilient! Qui sillonnent la ville entre le conservatoire, l’aréna et l’école privée! Vois ces voyages dans des contrées périlleuses et éloignées! Ces corps de quarantenaires profilés! Ces objectifs, ces défis relevés!

Non. Je n’en fais certainement pas assez.

*

Ce qui semble « prendre » en littérature, ces temps-ci, ce sont les récits d’accomplissement. Je me trouvais dans le parc des Voiliers, à quelques mètres de chez moi, l’été dernier, en tranquille sécurité dans mon quartier chéri, lorsque je m’en suis avisée.

Une femme, à l’approche de la quarantaine, laisse monter en elle le goût des rêves inaccomplis. Fiona Capp. Sur la couverture de son ouvrage : une femme enceinte devant un océan étale.

Fiona Capp II

Dans Mon retour au surf, Capp maîtrise à la perfection les codes d’un genre nouveau entre le récit, le roman et l’essai. « Inclassable » jusqu’à il y a peu, cette façon d’écrire est en train de surpasser les autres en popularité. Mise en scène de soi au service d’un objet plus grand que soi. (Ici : le surf.) On pourrait écrire : narcissisme contemporain rencontre académisme plaisant.

Je pense plutôt : phénoménologie.

Dire le monde par l’expérience qu’on en a. C’est notre devoir d’humain. Et c’est ce que j’aspire à écrire, moi aussi.

*

Faut-il pour autant entreprendre une quête? Un dépassement?

Quand je me suis lancée dans l’aventure que je suis sur le point de relater, écrit Capp, je pensais que je finirais par raconter l’histoire simple d’une femme approchant de la quarantaine, mère d’un jeune enfant et dont le « squelette dans le placard » était une planche de surf rangée dans le garage de la résidence secondaire familiale de la côte.

Cela paraît si simple. C’est ce que je me disais, que cela semblait simple, accessible, possible et souhaitable, alors que je baignais, ravie, par la pensée, dans les déferlantes laiteuses du Victoria australien. Sous le promontoire sur lequel je lisais, derrière le fouillis des sureaux et des cornouillers, le Saint-Laurent, affable et familier, coulait dans son rétrécissement.

Quelques jours plus tard, sur ce blogue, j’annonçais mon propre « retour à la gymnastique ».

*

Oh! vision! Salto arrière gracieux, sans effort, puis retomber sur mes pieds. La fillette souple et musclée de Cape Cod se matérialisait sous mes yeux. Je serais Fiona Capp retrouvant ses vingt ans tout en écrivant, moi aussi!

Arabesque à Cape Cod 1984

Cape Cod, 1984.

Au yoga, ces jours-là, je me révélais enfin. J’ « écrasais mes splits », épaules au sol, comme on le disait entre gymnastes, jadis, au gymnase. Des muscles s’étaient découpés sur mes cuisses. C’était l’été. Je m’étais affinée. Je savais relever des défis, moi aussi : n’avais-je pas rajeuni?

*

Octobre.

Je ne suis plus certaine de rien. N’arrive-t-il pas que les rêves nous clouent au tapis plus qu’ils ne nous élèvent? Il faut certes se fixer des objectifs, des plans de travail, des défis : il se trouve des tas de gourous et de porte-paroles de ministères pour l’affirmer.

Et pourtant… Qu’est-ce qui suffit? Qu’est-ce qui relève de l’opiniâtreté?

J’aurai atteint mes limites, écrit Capp, je les aurai même repoussées, j’aurai affronté mes peurs, j’aurai accompli ce qui, deux ans auparavant, me semblait un rêve impossible et fou. Je serai entrée dans la zone interdite, dans un lieu accessible pour ma seule imagination, un lieu à la fois proche de chez moi et étrangement lointain. Le rêve sera devenu réalité.

Bien que son récit m’enchante, je ne suis pas d’accord avec la prémisse de Capp, qui est aussi celle de notre Occident : la vie ne se réussit que dans l’exploit.

L’image de la femme alourdie et empêchée par ses grossesses : mille fois on nous l’a donnée à méditer. Message peu subtil : c’est au large que vous attend la félicité.  Ne vous complaisez pas dans le familial et le routinier.

Cet appel, néanmoins, trouve-t-il son écho en chacun de nous?

L’existence que je me suis donnée jusqu’ici me ravit intimement. Ma forme, ma santé et mon poids ne sont certainement pas idéaux, mais ils se maintiennent depuis 20 ans. Ils ne justifient pas que j’y consacre la part congrue de ma volonté. J’aime la personne que je deviens en affinant ce que je suis déjà. Femme de routine, casanière, fidèle et satisfaite. Je n’aspire pas à des sommets d’écriture ou de pirouettes.

Capp, pour sa part, n’atteint pas ce qu’elle s’était fixé comme but  : surfer dans une « déchirure » de la baie de Port Phillip qui est un lieu de surf de haute voltige. Contrairement à elle, je ne considère pas qu’il s’agit là d’une déception ou d’un manquement. La fin heureuse, ce n’est pas l’exploit. L’accomplissement de soi réside aussi dans l’entêtement paisible à avancer sur un chemin qu’on s’est tracé depuis longtemps. La fin heureuse, c’est l’acceptation.

Capp, Fiona (2005). Ce sentiment océanique. Mon retour au surf, Arles, Actes Sud.

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