Cherchez la femme

par Annie Cloutier

Dans le cadre de mon doctorat, j’interroge des personnes en couple. L’une d’elle explique qu’elle est en train de divorcer. Elle me confie qu’elle n’aime plus la personne avec qui elle a vécu et qu’elle a aimée pendant plus de quinze ans. Cet aveu me plonge dans la perplexité : comment peut-on cesser d’aimer? Avoir envie d’autre chose, se lasser, traverser une baisse de désir sexuel, aimer avec moins d’urgence et d’intensité, regretter certains jours les responsabilités de la vie à deux, cela, je peux me le figurer. Mais cesser d’aimer une personne avec qui on a acheté une maison, conçu des enfants, passé des vacances, partagé des décennies : je n’arrive pas à me l’imaginer.

Je sais bien que les gens divorcent, voyons.

Mais je n’avais encore jamais songé qu’ils pouvaient – entièrement, complètement, définitivement – fermer la porte derrière eux, partir sans se retourner, cesser d’aimer. « Je contemple mon ex et je ne ressens plus rien. »

Arrachés, téléportés, déracinés : les anciens amoureux, du jour au lendemain, sont ailleurs, dans une autre réalité.

Dans Cherchez la femme, Alice Ferney explore les mécanismes psychologiques de la mise en couple, du bonheur familial, du divorce et de la fin de l’amour. Serge n’a jamais vécu qu’en fonction de l’image qu’il projette. Il est saisi de terreur à la moindre suggestion d’introspection. L’insatisfaction qu’il éprouve vis-à-vis de lui-même croît au fil des ans. Il en impute la responsabilité à Marianne. Parvenu à une impasse, il désire mettre fin à vingt ans d’idylle familiale.

Marianne, de son côté, a tout misé sur l’acceptation inconditionnelle de Serge. Elle a endossé le rôle de gardienne de l’harmonie familiale, tout en déployant ses capacités personnelles. Accablée par le choix de Serge, elle tentera tout, comprendra tout, pardonnera tout, ne ménagera aucun effort pour le ramener à elle, à eux, à la famille qu’ils ont construite ensemble. Jamais elle n’oubliera qu’il est l’homme de sa vie. Voici ce qu’elle en dit :

J’ai conçu mon existence avec cet homme. Je l’ai choisi, il n’a pas de substitut. Il me plaît. Ses défauts, je m’y suis habituée, qui ne sont pas de ceux qui me gênent. J’aime l’idée de lui que je me suis faite à travers le mariage. Jamais je n’ai renié le choix originel. J’aime notre alliance. J’ai passé ma jeunesse avec lui, je me la rappelle trop pour vivre la maturité avec un autre. C’est avec lui que j’aime mes souvenirs. Avec lui que je peux me les remémorer. Vieillir sous le regard d’un homme qui a connu ma fraîcheur me sera moins cruel. Je pense sans le craindre à l’avenir avec lui. J’espère que l’un tiendra la main de l’autre à l’instant de mourir. Ma tombe sera la sienne. J’élève avec lui trois enfants. Lui seul peut m’écouter en faire l’éloge. Je partagerai sa descendance. J’aime vivre avec lui. J’y suis habituée. Ce n’est pas un argument péjoratif, la saveur de l’habitude est grande et rassurante. J’ai besoin de lui. Ma vie sans lui ne serait pas la mienne. Désormais il existe entre nous une appartenance : je lui appartiens et il est une part de moi-même. J’ai offert à ce compagnon mon attention et mon élan, mon temps et le cadre des mes jours. J’ai déposé à ses pieds ce qui a fait de moi celle que je suis. Je n’aurai pas d’autre mari. Il y a dans ce qui me lie à lui quelque chose d’irrémédiable autant que d’irremplaçable. Je ne sais pas l’imaginer avec une autre femme. Je ne peux m’imaginer avec un autre homme. Un autre serait une rencontre, une découverte, un éblouissant moment peut-être, mais jamais ce chemin qui va du commencement à la fin. Parce que le commencement a déjà eu lieu, et c’est avec Serge que je l’ai joué. (366-367)

Le point de vue de Marianne s’apparente au mien. Insensible à l’injonction contemporaine de la réalisation individualiste de soi, elle conçoit certains choix comme engageant la loyauté et la détermination.

Il s’agit toutefois d’une vision de l’amour et du couple qui perd en validation depuis quelques décennies. Les récits de vie linéaires – les histoires de progression vers un but fixé dans l’avenir – sont délaissées au profit d’un modèle où le foisonnement et le caractère disparate de « moments » exaltants font la réputation de succès des femmes et des hommes. « Je conçois la vie comme une succession d’expériences », m’explique la personne divorçant. Je comprends. Tout est en place pour que nous envisagions l’existence de cette façon.

L’amour ne revêt plus de sens et d’attrait que par la perspective et la promesse qu’on pourra en sortir lorsqu’on le choisira.

Et Marianne, cherchant le réconfort auprès de Rafaël, de s’étonner :

-D’où vient le sens de ce qui est décent et celui d’une certaine fidélité?

-Vous rêvez! Vous êtes un dinosaure! Rien de tout cela n’existe plus, répondait-il en faisant mine de s’en moquer.

-Les gens n’ont-ils pas de mémoire? N’étaient-ils pas engagés? Comment font-ils pour se reprendre si vite?

-Vous ne voulez pas comprendre! Ils tournent la page et avancent. C’est le diktat moderne, disait l’architecte sans s’émouvoir autrement que de Marianne.

Il lui caressait la joue tendrement, comme à une petite fille. Non, Marianne ne voulait pas comprendre comment on brûle aujourd’hui ce qu’on aimait hier. On le remplace sans en être gêné? Rafaël faisait oui de la tête. Ensemble ils voyaient que la substitution des objets était l’apetissement des sentiments, leur destitution globale. » (434)

Je suis moi-même de ces créatures antédiluviennes. À l’instar de « Dorine », la conjointe d’André Gorz, je demeure convaincue de ceci :

Si tu t’unis avec quelqu’un pour la vie, vous mettez vos vies en commun et omettez de faire ce qui divise ou contrarie votre union. La construction de votre couple est votre projet commun, vous n’aurez jamais fini de le confirmer, de l’adapter, de le réorienter en fonction de situations changeantes. Nous serons ce que nous ferons ensemble.

Ferney, du reste, ne conclut pas autrement. Marianne et Serge, séparés, n’ont plus rien à raconter. La vie s’écoule. Les rencontres sexuelles ne connaissent pas de lendemain. Les regrets s’apaisent. L’existence n’a jamais plus ce goût plein et entier de la vie familiale qu’on a construite et qui sublime le trop-plein de soi.

Cherchez la femme

Ferney, Alice (2013). Cherchez la femme, Arles, Actes Sud.

Gorz, André (2006). Lettre à D. Histoire d’un amour, Paris, Galilée.

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