Parler de maternité et de féminisme

par Annie Cloutier

Extraits d’une conférence (pour Dana Scully).

Je suis une mère au foyer. Ce terme peut avoir plusieurs contenus et signification. Pour moi, il signifie d’abord et avant tout que je mène une vie calme, proche de mon mari et de mes enfants. Je ne suis pas obligée de travailler contre rémunération. Je parviens à me distancier d’une bonne partie des pressions sociales quand je prends des décisions. Ma vie me ressemble profondément.

Mais pour vous, évidemment, le terme de mère au foyer peut revêtir des sens tout autres et cela est bien, également.

Ce soir, je veux discuter avec vous de maternité et de féminisme. Il s’agit d’un sujet souvent difficile, voire douloureux, même s’il y a plusieurs femmes, à l’intérieur et à l’extérieur du mouvement féministe, qui s’efforcent de concilier ces deux aspirations. Je suis l’une d’elle.

Parler de maternité et de féminisme implique de discuter des choix qu’on fait dans la vie. De se demander si ça existe, de véritables choix libres, ou s’il y a pas toujours des contraintes et des pressions qui pèsent sur nous quand nous prenons des décisions. Est-ce que, dans notre société, on est plus incitée, forcée, encouragée à travailler contre rémunération ou est-ce qu’on est plus incitée, forcée, encouragée à être d’abord des mères et à être « au service » de nos enfants? C’est quoi, être libre de faire des choix?

Parler de maternité et de féminisme, c’est parler de don, d’entraide et de gratuité. De tout ce qui circule entre les êtres humains et qui tisse la complexité et la beauté de la vie et qui n’est à peu près jamais isolé dans les discours ambiants, qui portent avant tout sur une certaine conception de l’économie.

C’est parler du bonheur d’être mère et, sans nier qu’ils ont besoin de multiples attachements pour bien se développer, de l’envie d’élever soi-même, le plus possible, ses enfants. De cet élan qui fait qu’on veut être proche d’eux, leur prodiguer de l’amour et des soins, veiller sur eux.

Parler de maternité et de féminisme, c’est parler d’égalité au sein des couples, hétérosexuels ou non. Du partage des tâches. De sécurité financière. C’est quoi, l’égalité? Un état d’âme? Est-ce que ça obéit nécessairement à des principes précis? Est-ce que c’est la similitude complète entre les femmes et les hommes? Ou est-ce que c’est l’équité dans la différence? Un peu des deux, peut-être?

Et le partage des tâches : est-ce important? Comment arriver à l’égalité à ce sujet? Faut-il y arriver? Faut-il plutôt viser l’équité? La satisfaction de chaque membre du couple? Les mères au foyer font-elles face à des obstacles accrus en matière de partage des tâches? Ou est-ce que ce sont les femmes qui concilient famille et travail rémunéré qui croulent le plus sous le poids de l’inéquité?

Et l’indépendance financière : est-ce important? Est-ce que ça existe vraiment? Ne sommes-nous pas, toutes et tous autant que nous sommes, interdépendants? Est-ce qu’une mère au foyer vit sa vie dangereusement?

Faudrait-il militer en faveur d’un salaire aux mères au foyer? Tout doit-il avoir un prix, être quantifié, se négocier en contrepartie d’une rémunération?

Parler de maternité et de féminisme, c’est parler de la société entière, de son organisation, de ses courants, de ses tendances, de ses représentations. De ce que ça prend pour qu’une société fonctionne. Mais c’est aussi parler d’humanisme, d’individualisme, du droit de chacune à l’expression de soi et à l’autodétermination de ce qui a du sens pour elle.

C’est parler des aspects idéologiques du féminisme. Parce qu’il faut bien comprendre que le féminisme, même si on est d’accord avec sa nécessité, c’est une idéologie. C’est peut-être une « bonne » idéologie, mais c’est une idéologie quand même. C’est important de bien le comprendre quand vient le temps de se poser des questions par rapport à notre vie. Jusqu’à quel point veut-on être des militantes idéologiques dans notre vie privée? Jusque où doit-on se conformer aux préceptes féministes pour faire avancer la cause?

Discuter de maternité et de féminisme, c’est discuter des enjeux liés à notre identité quand on n’occupe pas d’emploi rémunéré, dans une société qui valorise la performance, le statut, les revenus, l’ambition et la mise en scène de soi.

Et puis c’est parler d’hypermaternité aussi. Du fait que les normes qui définissent ce en quoi consiste être une « bonne mère » ou un « bon parent » ne cessent de s’alourdir depuis quelques décennies et que nous sommes sensibles d’une façon particulière à ces standards de perfection lorsqu’on est à la maison.

Parler de maternité et de féminisme, ça peut aussi être débattre pendant des heures de l’ « inné » et de l’ « acquis ». Les femmes sont-elles « faites » pour materner? Éprouvent-elles des besoins, des goûts, des intérêts biologiquement différents de ceux des hommes? Les enfants ont-ils absolument besoin de leur mère partout, toujours, en tout temps, durant les 18 premières années de leur vie? Allaiter au sein est-il crucial?

Parler de maternité et de féminisme, c’est parler d’éthique et de responsabilité. Que devons-nous à nous-mêmes, à nos enfants et à nos proches? Nos besoins sont-ils plus importants que ceux des autres? Dans quelle mesure?

Parler de maternité et de féminisme, c’est aussi parler de satisfaction. En admettant qu’aucune existence n’est parfaite, est-ce que la nôtre correspond à ce à quoi nous aspirons au plus profond de nous? Avons-nous sans cesse l’impression de manquer quelque chose? Est-ce que cette impression vient du plus profond de nous? Sommes-nous les seules à l’éprouver? S’agit-il d’un mal commun en société d’abondance et de consommation?

Parler de maternité et de féminisme, c’est parler d’introspection, du courage de regarder à l’intérieur de soi et de répondre « les vraies choses » aux questions qu’on se pose. C’est faire abstraction du social, un moment, pour se brancher sur soi. C’est être capable de se demander ce qu’on peut faire, chacune d’entre nous, personnellement, pour mener notre vie comme on l’entend, pour accomplir notre destin, sans mettre la faute sur les autres si on n’y arrive pas toujours comme on le voudrait.

Parler de maternité et de féminisme, finalement, pour moi, c’est parler du sens de la vie. Du droit de chaque femme de déterminer ce qu’est, à ses yeux, une vie bien vécue. Il n’y a pas de réponse définitive. L’important, c’est qu’on ait le droit de s’interroger.

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