La liste de Foglia

par Annie Cloutier

Dans La Presse + du 20 septembre dernier, Pierre Foglia propose sa liste spontanée des 10 livres qui l’ont le plus marqué. Cette liste, lui étant personnelle, ne prête pas flanc à la critique. Chacun ses goûts, son parcours de vie et sa sensibilité, on s’entend. Voici par contre une brève réflexion au sujet de l’ensemble de son article (que vous pouvez lire ici) :

51 hommes y sont nommés en même temps que… 7 femmes.

Dans Lire des femmes, j’écrivais récemment que je n’étais pas certaine de vouloir lancer la pierre à David Gilmour, cet écrivain et professeur canadien-anglais qui affirme n’enseigner que des hommes. J’estime qu’on peut au moins lui reconnaître le mérite d’affirmer clairement ses préférences.

Suite à la parution de mon article, quelques hommes m’ont toutefois écrit que femmes ou hommes, le cloisonnement n’existait, en gros, que dans ma tête et qu’eux à tout le moins lisaient femmes et hommes avec autant de bonheur, indifféremment.

Tant mieux si c’est le cas!

Mais permettez-moi d’en douter.

Il ne s’agit bien sûr aucunement de mettre en doute la bonne foi de ces hommes qui prennent la peine d’argumenter avec moi. (Je les en remercie.) Ils pensent sincèrement accorder le même statut aux littératures féminine et masculine et la vérité, c’est qu’il est impossible de prouver qu’ils ont tort ou raison, puisque l’émoi qu’ils ressentent à la lecture de Maya Angelou ou de Harry Mulisch ne se mesure et ne se compare pas.

Mais je persiste et signe. Les hommes, trop souvent, ne lisent à peu près que des hommes et, parce qu’elle nie l’évidence, leur affirmation de bonne foi selon laquelle ils prétendent lire des femmes et des hommes avec un intérêt égal ne peut qu’empirer la situation. Pour que les hommes apprécient véritablement ce que les femme écrivent, il faudrait qu’ils en lisent… beaucoup. Or, j’ai souvent l’impression (non scientifique, je sais, je sais), que les hommes ne lisent que les femmes qui ne les déstabilisent pas outre mesure parce qu’elles écrivent… « comme des hommes ».

Alors que plusieurs femmes lisent des hommes très « hommes » (Auster, Roth, Bukowski, Coetzee, etc.), il me semble que les hommes, sous prétexte que les thèmes dont elles traitent ne les attire pas, ne lisent pas Annie Leclerc ou Marie Cardinal. (Marguerite Yourcenar et Gabrielle Roy leur plaisent le plus souvent, toutefois.)

L’article de Foglia ne constitue aucunement la preuve hors de tout doute de ce que j’affirme. Il constitue néanmoins une belle pièce à conviction. Foglia, à n’en pas douter, pense accorder aux écrits des femmes toute l’attention qui leur revient. Il n’en demeure pas moins qu’il n’en mentionne que 7 dans un article qui cite 51 hommes.

Où le problème réside-t-il?

Siri Hustvedt a expliqué que lors des salons du livre auxquels elle participe, les hommes viennent la voir pour qu’elle paraphe ses ouvrages qu’ils achètent pour… leur femme. « Ma femme vous adore », lui affirment-ils chaque fois.

-Et vous? rétorque-t-elle inlassablement.

-Moi?

Ils rigolent.

-Ben, je ne vous ai pas lue, je ne sais pas.

*

Voici ce que j’écrivais l’année dernière sur le site Les féministes :

Les critiques prétendent souvent que j’écris des romans féministes, mais c’est faux à mes yeux. Je suis une femme qui écrit sur l’humanité à partir de mon point de vue de femme. Mais comme le fait que je sois une femme et que mon point de vue sur le monde soit féminin, mes écrits sont interprétés comme appartenant forcément à une catégorie et comme forcément féministes. Cela doit changer.

Or, pour que les choses changent, il faut d’abord reconnaître qu’elles existent. C’est ce que je vous invite, chers hommes, à l’instar de David Gilmour (j’ai mon sourire en coin) à considérer : que vous nous lisez peu.

Que lire des femmes qui parlent de menstruations, d’anxiété, de violence féminine et de ce que ça leur fait de lire dans vos écrits à quelle fréquence et avec quelle intensité vous entretenez le fantasme de les tromper ne peut que vous inscrire plus profondément dans l’humanité.

p.s. Si vous avez frisonné, sursauté, réprimé un vague mouvement de dégoût à la lecture du mot « menstruation », ou si encore vous vous êtes dit : « Ah! non, pas encore les menstruations! », ce n’est qu’un signe de plus que vous ne nous avez pas encore assez lues.

*

Et cette liste, alors? M’inspirant de Foglia, voici les 51 auteures et les 7 auteurs qui m’ont le plus marquée (entre parenthèses, des ouvrages qui m’ont particulièrement influencée) :

1-Nancy Huston (La virevolte, Professeurs de désespoir, Passions d’Annie Leclerc, Reflets dans un oeil d’homme)

2-Siri Hustvedt (La femme qui tremble, Un été sans les hommes)

3-Margaret Laurence (Les devins)

4-Marie Cardinal (Les mots pour le dire)

5-Annie Ernaux (Passion simple, Les années)

6-Comtesse de Ségur (Les bons enfants, François le bossu)

7-Danielle Steel (incapable de citer un seul des dizaines de titres que j’ai lus entre 13 et 17 ans)

8-Annie Leclerc (Parole de femmes, L’amour selon madame de Rênal, Paedophilia)

9-Carol Shields (The Stone Diaries, Unless)

10-Gabrielle Roy (La montagne secrète, La détresse et l’enchantement)

11-Elisabeth Gilbert (Eat, Pray, Love, The Signature of all Things)

12-Betty Friedan (The Second Stage)

13-Lucy Maud Montgomery (Pat of Silver Bush)

14-Jane Austen (Pride and Prejudice, Mansfield Park)

15-Anne Morrow Lindbergh (Solitude face à la mer)

16-Marguerite Andersen (La vie devant elles, La mauvaise mère)

17-Karen Blixen (Souvenirs d’Afrique)

18-Sigrid Undset (Kristin Lavransdatter)

19-Nancy Fraser (l’oeuvre)

20-Marie Laberge (Quelques adieux, Le poids des ombres)

21-Linn Ullmann (Je suis un ange venu du nord, Et maintenant il ne faut plus pleurer)

22-Elisabeth Barbier (Les gens de Mogador)

23-Julie Stanton (Ma fille comme une amante, Mémorial pour Geneviève et autres tombeaux)

24-Marie Uguay (l’oeuvre)

25-Enid Blyton (Malory School)

26-Aki Shimazaki (l’oeuvre)

27-Emily Carr (Growing pains)

28-Dominique Fortier (Du bon usage des étoiles, Les larmes de Saint Laurent)

29-Emily Brontë (Les hauts de Hurlevent)

30-Milena Agus (l’oeuvre)

31-Lola Lafon (La petite communiste qui ne souriait jamais)

32-Charlotte Brontë (Jane Eyre)

33-Elisabeth Beck-Gernsheim (l’oeuvre)

34-Margaret Atwood (l’oeuvre)

35-Marjane Satrapi (Persepolis)

36-Mylène Bouchard (La garçonnière)

37-Isabelle Forest (L’amour ses couteaux)

38-Madeleine Gagnon (Depuis toujours)

39-Eva Illouz (Pourquoi l’amour fait mal)

40-Fiona Capp (Mon retour au surf)

41-Andrée Laberge (l’oeuvre)

42-Elisabeth Strout (Amy and Isabelle)

43-Nicole Krauss (L’histoire de l’amour)

44-Sylvia Plath (l’oeuvre)

45-Brina Svit (Petit éloge de la rupture, Un coeur de trop, Une nuit à Reykjavik)

46-Marguerite Yourcenar (L’oeuvre au noir)

47-Beatrice Potter (l’oeuvre)

48-Hella Haasse (l’oeuvre)

49-Etty Hillesum (l’oeuvre)

50-Alice Munro (l’oeuvre)

51-Edith Wharton (l’oeuvre)

Et chez les hommes :

1-René Philippe (l’oeuvre)

2-Jared Diamond (Guns, Germs and Steel)

3-Harry Mulisch (La découverte du ciel)

4-Leon Tolstoï (Anna Karenine)

5-Geert Mak (Voyage d’un Européen à travers le XXe siècle)

6-Rainer Maria Rilke (Lettres à un jeune poète)

7-Max Weber (L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme)

*

Mes tableaux « Héroïnes » et « Sociologie » sur Pinterest. (Non, il n’y a pas de tableau « Héros ».)

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