Et maintenant il ne faut plus pleurer

par Annie Cloutier

-J’ai rêvé que je m’emparais d’une pelle et que je tapais sur une personne jusqu’à ce qu’elle s’enfonce dans le sol, jusqu’à ce que son crâne disparaisse et qu’il se confonde avec le sol lisse et sans aspérité.

-Quelle personne? demande ma psychologue.

-Je ne sais pas. Je ne crois pas que ce soit pertinent. Ce dont je voulais vous parler, c’est de la réalité de ce rêve. Je me suis éveillée en sueur, haletante, hallucinée, convaincue d’avoir tué quelqu’un dans la réalité. Il y a longtemps, j’ai commis un crime abject dont on ne m’a pas punie.

-Vous avez commis un crime?

-Oui. Mais je ne m’en souviens pas.

Châtiment, folie, orgueil, bassesse et lâcheté. C’est l’histoire d’un écrivain aux prises avec ses démons intérieurs. Le goût âcre des baies, la brume flottant sur Mailund, les vagues glaciales qui statufient le corps. Oslo, Hammarsö, Stockholm, Örebro. Non! C’est la propriétaire des restaurants gastronomiques qui par sa manie contrôlante et ses répliques acerbes, s’efforce de tisser la toile des jours haut au-dessus de la boue du passé.

Étés interminables sur la côte scandinave, appliquer sa bouche sur le sexe gonflé des garçons et des filles du village, ricaner avec les autres au passage de cette femme aigrie en état d’ébriété. Petit garçon noyé dans un lac peuplé d’algues pourrissantes. Mille et ses bracelets qui cliquètent, les hommes regardent, se tendent dans son sillage, peinent à se contenir.

À moins que ce ne soit une enfance dans les rues ombragées de Limoilou. Insolence et succès dans un corps bâti pour la réussite. Mitraille de mots judicieux, baveux : on s’écarte sur son passage, mais on lui en veut.

Linn Ullmann, fille de l’actrice norvégienne Liv Ullmann et du cinéaste suédois Ingmar Bergman.

Et là, je ne vous parle pas d’une de ces auteures dont le principal mérite est d’être née de parents connus, mais d’une véritable romancière, qui a commencé par proposer des romans corrects, qui a fait ses classes, puis qui a manifestement pris le temps de construire une réflexion au sujet de ce qu’elle a envie/besoin de communiquer, qui appuie son analyse de ce que c’est qu’être humain et faire société sur des bases tant psychologiques et historiques qu’ethnologiques et littéraires, et qui s’impose maintenant comme une auteure solide, à la fois éminemment personnelle et ancrée dans une tradition du récit scandinave plusieurs fois centenaire.

Mais il y a toujours une mort. Un enfant court, fuit ses persécuteurs, s’enfonce dans la mer. Et Mille, la jeune femme ondulante à la beauté lunaire.

Viol scabreux.

Qui? Qui meurt quand nous sommes ce que nous sommes, quand nous affirmons que nous en valons la peine, quand nous nous rendons au bout de nous-même, quand triomphante, nous rugissons à la face de l’univers : « Namaste, motherfuckers! »

Un petit garçon harcelé à mort dans l’indifférence adolescente générale. Sa sœur grandit, devient une mère et ses enfant se portent bien.

Comment les héros d’Ullmann parviennent-ils à poser les gestes qu’il faut, traverser la ville en SUV pour rencontrer le directeur de l’école, magasiner avec sa fille en retour de son mépris (« fuck you, maman »), s’imposer comme figure d’apaisement lorsque le voisinage s’élève contre un homme dissocié qui offre des colliers aux enfants?

Le père. Immense, incontournable, occupant une place démesurée dans la vie des filles, égocentrique, despote, absent, d’une certaine façon. Un père surfait, lubrique et commun. Petit à petit, le drame étale ses tentacules, toujours-déjà agissant, mais voilà qu’on commence à en détecter l’influence. Passage à l’adolescence, crise de la quarantaine, envie, désespoir, séduction, enfants troublés, mal protégés, harcelés, adultes aux prises avec leurs démons et la découverte de la sexualité dans la modernité scandinave, textos, écrans. Été nordique, cristallin, parfois torride et puis le large, les coquelicots, les rochers, la demeure ancestrale. Ou, quatre ans plus tôt, autre roman, même drame : la côte suédoise.

L’hiver. Les enfants sont devenus des adultes qui sont parvenus à pousser droit, à laisser sous terre ce qui s’y étiole et pourrit. Les contraintes, la raison, l’oubli, gagner sa vie, s’occuper de ses enfants, réussir son couple de façon pragmatique, se soucier du voisinage, de la réussite scolaire, du temps que passent les enfants sur Facebook.

C’est de rédemption, bien sûr, dont il est question tout du long. Il faut toujours une lueur, un point de fuite, un picot d’espoir semé comme par nonchalance sur la chape si sombre de l’angoisse.

Mes doutes subsistent (ils ne font jamais que cela). Avoir été une enfant difficile mène à suffoquer pour le restant de ses jours. C’est la conséquence.

-Quelle enfant? demande ma psychologue.

-Une enfant décidée…

J’hésite.

Une enfant qui refusait la boue, les ricanements, les meurtres inconscients, une petite fille portée (trop tôt?) par l’élan de s’élever.

Mais les romans d’Ullmann sont là.

La vérité, c’est que nous ne désirons que nous laisser happer.

Ullmann, Linn (2010). Je suis un ange venu du nord, Arles, Actes Sud.

Ullmann, Linn (2014). Et maintenant il ne faut plus pleurer, Arles, Actes Sud.

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