Lire des femmes

par Annie Cloutier

L’année dernière, l’écrivain et professeur de littérature canadien-anglais David Gilmour a enflammé certains réseaux sociaux (le mien, notamment) en déclarant qu’il refusait d’enseigner les œuvres littéraires de femmes. Du moins est-ce ainsi que très souvent, ses propos ont été rapportés.

En réalité, il a affirmé  :

I’m not interested in teaching books by women. […] When I was given this job I said I would teach only the people that I truly, truly love. And, unfortunately, none of those happen to be Chinese, or women. […] I don’t love women writers enough to teach them […]. What I’m good at is guys. […] Very serious heterosexual guys. Fitzgerald, Chekhov, Tolstoy. Miller. Roth.

Je rédige aujourd’hui le premier texte de la catégorie « Actes Sud ». Récemment, j’ai annoncé mon intention de consacrer cette rubrique à ce que m’inspirent les œuvres de certaines écrivaines de cette maison d’édition : Linn Ullmann, Siri Hustvedt, Hella Hasse, Annie Leclerc, Fiona Capp, Nancy Huston. Écrivaines, oui. (Et, incidemment : hétérosexuelles et blanches.) Je ne lis que rarement des hommes.

Bien sûr, pour une femme, le fait de ne lire que des femmes prête mal à la controverse. Nous sommes une catégorie. Que des gais lisent des gais ou que des Chinois lisent des Chinois : cela paraît évident, sain, acceptable pour tout le monde. Il faut bien que les catégories se représentent dans la littérature de catégorie qui leur est propre. Personne ne trouve à redire à ce sujet.

Mais que des hommes blancs ne lisent que des hommes blancs…

Scandale.

Cela a à voir avec le pouvoir, l’histoire, l’intolérable hégémonie des hommes, leurs siècles de domination sur tous les plans : économie, politique, culture, sexe. Cela a à voir avec une représentation classique du monde que nous continuons d’encenser : une vision éminemment masculine.

Mon intention, en parlant des écrivaines que j’aime, est de partir de moi, de ce que je suis, de ce qui me fait vibrer, et de partager. Les écrivains n’ont que rarement la capacité de Hustvedt ou d’Ullmann de refléter mon rapport au monde et de faire en sorte que je me sente intégrée à l’humanité. Leur pénis m’intéresse peu. Leur difficulté à se poser autrement qu’en référence non plus. Il m’arrive de penser que, parvenus aux confins de leur exploration insatiable des mécanismes de leur libido, leurs mots vont s’étioler, pâlir, s’évaporer dans l’univers complexe et vaste du dicible, que l’attention médiatique va s’en détourner et que leurs constructions vont perdre le statut d’œuvre d’art consacrée qui leur est automatiquement attaché.

Je nage en plein paradoxe, bien sûr. Car ce qui me rassérène, me berce, m’allume et m’éblouit chez Hella Hasse et Annie Leclerc, par exemple, c’est, tout juste, leur capacité de penser et d’exprimer la particularité de nos existences. Nos existences de femme, je veux dire. Celles d’une catégorie?

Oui. Comme l’est l’existence des hommes

Car si j’ai écrit « pénis », plus haut, ce n’est ni pour réduire ni pour dénigrer ce qu’écrivent les hommes (que j’estime beau, bon, nécessaire et qui ne se réduit pas à ce que j’en perçois), mais bien pour exprimer que si la littérature des hommes me paraît d’abord et avant tout une exploration de la libido masculine (masturbation, séduction d’étudiantes, guerre, saccage et le monde comme territoire à dévierger), c’est justement parce que, à l’instar de toutes les autres, elle est partielle et partiale et qu’elle échoue à évoquer la totalité de l’existant et à toucher tous les humains avec la même intensité.

Il ne faut surtout pas le lui reprocher.

Comme toutes les littératures, la littérature masculine s’attache au vécu de ceux qui la rédigent, c’est-à-dire des hommes. Des hommes en tant que catégorie. L’erreur que nous commettons depuis toujours à son sujet est de la considérer comme une littérature de l’existant.

Dans « Actes Sud », je m’efforce de faire place à une « parole de femme » qui révolutionne, ou à tout le moins enrichisse, notre rapport au monde lui-même, une perspective dont les femmes sont à la fois les auteures et l’objet et qui doit être jointe à la littérature masculine dans la recherche d’un récit humain global.

Catégorie, donc, d’accord : ce qu’écrivent les femmes est partiel et partial. Mais ce qu’écrivent les hommes aussi.

À nous d’affirmer notre amour et notre intérêt pour ce que les femmes racontent. À nous de faire de leurs récits des classiques. Sigrid Undset à côté de Tolstoï. Margaret Laurence et Mordecai Richler.

Que chacun enseigne ou blogue au sujet de ce qui le passionne. Je ne fais pas autrement. Cela cessera d’être choquant le jour où nous valoriserons les écrits des femmes au même titre que ceux des hommes.

 

 

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