Postface à Aimer, materner, jubiler

par Annie Cloutier

Tout évolue si rapidement, ces années-ci. Il me semble, en relisant les résultats de la recherche que j’ai menée en 2010 auprès des mères au foyer de la région de Québec, qu’il ne sera jamais possible de publier des résultats qui tiennent compte des développements les plus récents qui se succèdent en matière de garde d’enfants, mais aussi en ce qui concerne l’évolution des mentalités et l’avancement des connaissances au sujet du développement des enfants et de l’égalité entre les femmes et les hommes, par exemple.

J’ai moi-même été mère au foyer auprès de mes trois enfants pendant dix ans. J’ai choisi cette existence parce que c’était celle qui avait le plus de sens pour moi à cette époque de ma vie et parce qu’elle m’apportait beaucoup de joie. Il s’est agi d’une période particulièrement sereine, stimulante et heureuse de mon existence, bien qu’il se soit également agi des années les plus pauvres sur le plan économique de ma vie adulte. Pourtant, je n’ai pas eu l’impression de manquer de rien. À la maison, auprès de mes enfants, je n’étais que peu exposée à la comparaison, à la surenchère et à l’envie. J’étais une jeune femme dans la vingtaine exaltée : je désirais ardemment qu’un changement social important survienne, que la consommation diminue, que les excès du néocapitalisme soient dénoncés et que tout en continuant d’évoluer, nous tenions mieux compte des besoins humains dans l’organisation de notre société.

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À la ferme soutenue par la communauté en septembre 2006.

Être mère au foyer constituait pour moi un levier important de protestation vis-à-vis de la société. Faire sciemment le choix, de concert avec mon conjoint et père de mes enfants, d’adopter un style de vie paisible, de gagner et de dépenser relativement peu d’argent m’obligeait à faire preuve de créativité dans toutes les situations sociales auxquelles j’étais exposée. Vivre avec peu d’argent dans un milieu social relativement aisé et éduqué – le milieu dans lequel j’ai été élevée – a constitué une expérience formatrice et marquante. Quand on décide que le temps passé auprès de sa famille et le « luxe de la lenteur » ont une valeur plus élevée que les dizaines de milliers de dollars que pourrait rapporter chaque année un travail rémunéré, on en vient vite à questionner la moindre convention sociale. Me teindre les cheveux est-il bien nécessaire? Pourquoi faut-il offrir des cadeaux à l’enseignante de nos enfants? Est-il envisageable de se rendre chaque semaine à l’entraînement de baseball de l’aîné à vélo? Pourquoi cet entraînement a-t-il lieu à 12 km de mon domicile alors que les loisirs communautaires se déroulaient au coin de la rue quand j’étais petite? Et ainsi de suite.

J’ai été chanceuse. Je me suis installée dans un quartier de Québec où les parents au foyer, les parents qui travaillent à temps partiel et de façon générale, les âmes sœurs, sont nombreuses. Ensemble, nous avons organisé des piques-niques et des excursions, nous avons placoté des centaines d’heure au parc, nous avons cuisiné collectivement, nous avons accueilli chaque semaine un fermier qui livrait à tout le quartier ses légumes biologiques. Époque glorieuse parmi les plus épanouies de ma vie.

Hockey entre voisins décembre 2001

Hockey entre voisins. Décembre 2001.

Au début de la trentaine, néanmoins, j’ai commencé à éprouver des doutes. Pour moi comme pour plusieurs autres mères au foyer, l’expérience semblait comporter ses limites. Il me semblait que je commençais « à en avoir fait le tour ». Pour pallier ce sentiment de marasme naissant, j’ai d’abord désiré un autre enfant – un projet auquel mon conjoint a mis un holà immédiat et catégorique. Après une période de remise en question et de deuil, je suis retournée à l’université.

L’histoire de mes dix années au foyer est donc une histoire heureuse et satisfaisante, comme le sont les histoires des femmes qui s’expriment dans Aimer, materner, jubiler. Je ne veux pas dire par là que ce style de vie ne comporte aucun inconvénient et qu’il convient à toutes les mères. De fait, je ne pense pas que ce soit le cas. Les mères québécoises affirment de façon claire, d’enquête en enquête depuis plusieurs années, que la vaste majorité d’entre elles sont heureuses de concilier famille et travail rémunéré et de le faire dans un des premiers états au monde à avoir mis sur pied un réseau de service de garde public de qualité.

Je tiens aussi à souligner à grands traits que mon enquête porte sur des femmes relativement privilégiées de la société québécoise. Elles sont scolarisées et bénéficient de revenus suffisants (c’est-à-dire du salaire de leur conjoint) pour élever leurs enfants dans des conditions qui relèvent parfois de la simplicité volontaire, mais qui ne sont jamais abjectes ou dégradantes. Cet aspect de la question est important pour moi. J’ai remarqué à plusieurs reprises au cours des années que plusieurs politiques publiques sont adoptées sans tenir compte de la diversité sociale qui continue de caractériser le Québec. J’ai l’impression que nous trouvons difficile, peut-être même choquant ou dévalorisant, de reconnaître qu’il y a encore et toujours des classes sociales dans notre société comme dans toutes les autres. Je crois pourtant que ce n’est rendre service ni aux plus démunies ni aux plus aisées parmi nous que d’ignorer cette réalité. Dans le cas qui nous intéresse, le refus de reconnaître qu’un fossé gigantesque sépare la réalité des mères au foyer scolarisées telles que celles que j’ai rencontrées et celle des mères au foyer adolescentes qui se débattent avec des situations pénibles, par exemple, contribue à brouiller la représentation que nous nous faisons de la maternité au foyer et de sa « respectabilité ».

Plusieurs féministes s’écrient, à la lecture de mes propos, que « ce n’est pas tout le monde qui peut se permettre d’être à la maison ». Dans Aimer, materner, jubiler, j’explique que le domaine des choix qui s’offrent à nous est souvent plus vaste que ce que certaines idéologies, dont le féminisme et le consumérisme, veulent nous laisser imaginer. Il demeure vrai, toutefois, que le choix de la maternité au foyer n’est pas réaliste pour chaque mère sans exception. Ce qui est important pour moi, toutefois, est d’examiner l’envers de cette remarque : n’en déplaise à celles et ceux qui voudraient inscrire tout le monde sans exception dans l’univers du travail salarié, la maternité au foyer n’est pas délétère pour toutes. Loin s’en faut.

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À Schleswig, Allemagne, mai 2005. Nous n’avions ni télévision ni téléphone cellulaire ni repas au restaurant, mais nous économisions assez, chaque année, pour payer les billets d’avion pour visiter la famille aux Pays-Bas. Les enfants sont habillés par une friperie que je ne nommerai pas.

Les mères au foyer québécoises éduquées de la classe moyenne ont beaucoup de choses à nous apprendre sur notre société. Leur regard différent décèle des évidences qui nous échappent souvent. Si leurs propos semblent parfois critiques à l’égard de l’organisation de la société, il ne faut pas perdre de vue que leur mode de vie les situe à l’extérieur de la norme jusqu’à un certain point et qu’il s’agit là d’une position défensive même si elle est vécue dans la sérénité. Ces femmes n’ont que très rarement la chance de faire valoir leur point de vue. Je leur suis infiniment reconnaissante de l’avoir fait dans le cadre de ma recherche de maîtrise avec autant de sincérité et de générosité.

Par ailleurs, bien que le ton d’Aimer, materner, jubiler soit critique enver le féminisme québécois institutionnalisé, il ne fait aucun doute dans mon esprit que le féminisme est un mouvement nécessaire et courageux.

J’ai toujours adoré la Gazette des femmes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, au cours de mes recherches de maîtrise, j’ai voulu comprendre pourquoi et comment elle avait une telle influence sur ce que je pensais de l’organisation de ma vie personnelle et sur une certaine culpabilité que je ressentais parfois. Si j’ai choisi de compiler et d’analyser les propos de cette revue en particulier, c’est parce que je la considère comme un condensé des discours qu’il est possible de lire et d’entendre dans plusieurs strates de la société québécoise au sujet du travail rémunéré des parents, des soins de leurs enfants et de l’égalité entre les femmes et les hommes. Une sorte de symbole, en quelque sorte.

Lorsque j’ai publié mon mémoire de maîtrise, j’ai espéré que les rédactrices de la revue comprendraient que mes critiques étaient d’autant plus étayées qu’elles se fondaient sur une admiration solide. Je n’aurais pas mis tant d’énergie intellectuelle à attaquer une publication mal ficelée. Or, je dois dire que la réaction de la revue a été positive au-delà de mes attentes. En mai 2012, six mois après la publication de mon mémoire, la Gazette des femmes a publié une série d’article sur les mères au foyer. C’est ici : http://www.gazettedesfemmes.ca/6078/meres-au-foyer-2-0/.

Comme la plupart des Québécois, j’éprouve une affection particulière pour les CPE. Quelques années après mon retour au Québec, mes deux derniers enfants ont fréquenté un CPE extraordinaire avec beaucoup de bonheur et ce, même si j’étais à la maison. Le recours à cet établissement de qualité m’a permis de vivre les jeunes années de mes enfants avec équilibre et je suis profondément reconnaissante à la société québécoise d’avoir fait le choix d’investir de manière importante dans le soin public des enfants. L’intérêt personnel que j’ai retiré des CPE ne doit pourtant pas oblitérer les critiques, parfois importantes, qu’on peut leur faire. J’en traite de plusieurs façons dans Aimer, materner, jubiler. Je voudrais qu’il soit bien compris qu’en aucune façon, je n’appelle à l’abolition du réseau. Comme plusieurs autres commentatrices, ce que je souligne plutôt, c’est la nécessité de le peaufiner pour qu’il réponde mieux à la diversité et à la relative fragilité des enfants humains. Je demande aussi que soit examiné l’effet d’accélération qu’il a eu sur le rythme quotidien des jeunes familles. Finalement, j’attire l’attention sur l’effet qu’ont les changements d’attitudes sociales chaque fois qu’ils s’érigent en norme : ce n’est pas parce que les CPE conviennent à la majorité des familles que les familles qui font des choix différents sont irresponsables. Comme c’est le cas pour l’allaitement, je crois profondément que la vaste majorité des femmes et des hommes sont les personnes les mieux placées pour prendre les décisions qui concernent leurs enfants.

On m’a parfois soupçonnée d’avoir fait preuve de complaisance envers les témoignages des mères au foyer que j’ai interrogées. Certaines personnes ont cru relever, par exemple, que je ne remettais pas en question les conséquences du choix qu’ont fait ces femmes de ne pas accumuler de RÉER personnels pendant plusieurs années ou que je ne tenais pas compte des contraintes et des normes qui font en sorte que leur choix ne peut pas être libre de façon absolue. Je crois sincèrement que ce n’est pas le cas. Bien que j’aie voulu que la parole de ces femmes soit examinée avec le plus d’objectivité possible (ce qui exclut le jugement quant à leurs motivations et l’inscription de leur témoignage dans une grille d’analyse idéologique), je pense avoir relevé, un à un, les multiples problèmes, conséquences et contradictions qui ressortent de leurs témoignages. Je concède toutefois que l’accent est mis sur le caractère subversif de leur mode de vie, plutôt que sur la critique qu’il est possible d’en faire.

Je ne cache pas non plus que mon opinion de chercheure est qu’il est plus constructif d’appeler à une plus grande inclusion de la part du féminisme québécois institutionnalisé que de réprimander les parents pour leur détermination « inconséquente » à mettre l’emphase sur les besoins de leur famille plutôt que sur le travail rémunéré.

Je tiens finalement à préciser que je suis féministe et qu’en aucune façon je ne considère que le rôle des femmes est d’être à la maison auprès de leurs enfants. Je ne suggère pas que les parents qui travaillent contre rémunération doivent remettre leur décision en question. Rien n’est plus éloigné de ma conception d’une vie bonne que la pensée religieuse ou réactionnaire. Mon plaidoyer pour la reconnaissance du bonheur et de la satisfaction que trouvent certaines personnes à élever leurs enfants à temps plein se fonde sur la philosophie humaniste et la science (psychologie et sociologie). Je pense que le choix des mères au foyer québécoises scolarisées de la classe moyenne est aussi judicieux que le choix des parents qui travaillent contre rémunération même s’ils se fondent sur des considérations différentes.

Il est si malaisé de démêler la multitude d’habitudes et de pensées « formatées » qui influencent les décisions que nous prenons dans nos vies. En l’écrivant, j’ai espéré que ce livre aide les parents québécois à identifier les enjeux qui s’entremêlant, aboutissent à la façon particulière que nous avons, au Québec, d’affronter les défis d’élever nos enfants et de les chouchouter tout en occupant nos journées de la façon qui nous permette de donner le meilleur de nous-mêmes, de déployer nos talents et nos capacités et… de gagner de l’argent. Mon souhait le plus cher est qu’elles et ils le lisent en mettant de côté, ne serait-ce que pour un instant, les idées reçues qui sont véhiculées au sujet du travail rémunéré et de la maternité notamment. Qu’elles et ils discutent des idées qu’elles jugent confrontantes, plutôt que de les rejeter avec mépris du revers de la main. Pour toutes celles et ceux qui font déjà les choix qui les rendent heureux : continuez! Mais pour les autres, je souhaite que ce livre vous donne la connaissance nécessaire pour avoir le courage de prendre des décisions qui mènent à votre épanouissement, fussent-elles à contre-courant.

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Ma famille au foyer. Noël 2004.

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Sans compter les textes d’engagement citoyen… un engagement rendu possible par mon mode de vie « de proximité ». En voici quelques exemples :

 

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