Les voix

par Annie Cloutier

L’été a quitté la littérature et s’est abattu sur le monde. Il est là, omniprésent, tortionnaire, régnant sans coup férir. La chaleur, ces années-ci, ne connaît plus de demi-mesure. Évaporés, désintégrés, les jours collants trop peu nombreux de l’enfance suivis de longues heures de pluie. L’eau sur le front, les t-shirts sales de sueur, les longues heures d’après-midi passée à envier, le nez dans la clôture, les enfants qui crient de joie dans la piscine municipale. Enfuis, les popsicles, l’odeur des tomates mûres dans le passage étroit entre la gravelle et le mur du voisin, les sandales de cuir et les robes soleil. La chaleur est devenue un assaut qui éteint et étouffe. L’augmentation brutale de la température terrestre n’a rien d’attendrissant.

Il semble toutefois qu’elle soit la seule à le penser. À se demander comment on fait pour se présenter à la société quand on est épuisée, accablée, menstruée, la sueur ruisselante et qu’il faut tout de même passer pour une femme de goût séduisante et décente.

« Il faut »? demande sa psychologue. Qui dicte ce « il faut »?

À la radio, sur les réseaux sociaux, partout, on se réjouit et on se congratule de la canicule. Quel été merveilleux! Quelle adorable chaleur! Les femmes sur les trottoirs sont fraîches et délicieuses à croquer! Quelle aubaine pour les restaurateurs!

Elle se laisse tomber contre le dossier de son siège. Ferme les yeux devant le ventilateur. Cherche l’état qui n’a pas de contour pour s’y blottir. Il ne s’agit pas de vaincre la chaleur ou même d’y résister. Il faut s’abandonner.

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Elle est momentanément seule. À cause du vrombissement du ventilateur qui fait écran, pas un son ne l’effleure (c’est-à-dire que pour une fois, elle n’entend pas les enfants). Il faut l’imaginer dans une chambre sans prétention, à la peinture jamais terminée, quelques piles de livres sur un bureau massif, un ordinateur portable et une imprimante. Derrière elle, sur le mur bleu, des dessins et des collages d’enfant. Devant, une porte ouverte sur un balcon. Un pommier. Quelques lilas. Tous les après-midis, des hommes sonores et arrogants tapent des balles sur le tennis qui jouxte leur propriété. Chaque jour, les propos qu’ils s’échangent, leurs sacres puériles pour chaque coup raté, l’étalage ridicule de ce qu’ils considèrent virile. Aujourd’hui, néanmoins, même les joueurs de tennis se terrent.

Seule la lumière, délicatement, troue la canopée.

Le brassage des feuillages, le souffle de l’été, son chuintement rassurant.

La balustrade du balcon qu’Olivier a trouvé le temps de teindre la semaine passée. Es-tu certaine de la vouloir brun foncé? a-t-il vérifié et cela l’a agacée. Mais oui, s’est-elle impatientée. Ça fait trois fois que je te le dis. Il lui semble parfois qu’il faut tout lui répéter. Olivier s’est mis au travail et n’a plus rien demandé. Mais maintenant elle ne sait plus. Les piliers lui semblent trop foncés. Le balcon paraît soudain démesuré.

Olivier et elle ont prévu de se marier à la fin de l’été.

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En bas, les enfants sont grognons, paresseux, alanguis, harassés dans la moiteur. La maison est trop vieille pour être climatisée. Étant donné le nombre de fentes non calfeutrées, si on ventilait, c’est le dehors qu’on refroidirait. D’un point de vue écologique, de toute façon, la climatisation ne constitue qu’un pis-aller, fuite en avant, refus d’habiter l’écosystème et d’en assumer la dégradation. Forages à Anticosti, pipelines de l’Ouest, trains qui explosent à Lac Mégantic. Et l’air climatisé pour oublier. Une abdication, quoi.

Mais pas elle. Elle n’est pas comme ça.

Alors, elle ouvre grand les fenêtres en vantail comme en Italie. Des hauteurs de Jésus-Marie, haut au-dessus du fleuve, le souffle vient. Pénètre grand. Bourrasques. Chez elle, les portes claquent sans cesse, les papiers dansent, la poussière vole. Traces de doigts sur les murs. Jouets éparpillés.

Pas aujourd’hui.

Langueur pétrifiée.

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Et puis tout à coup leurs cris :

-Maman? Maman? T’es où, maman?

Elle les entend se bousculer dans l’escalier.

L’instant suivant ils sont écrasés sur son lit.

-On a chaud, maman! On crève!

Elle les fixe sans les voir. Du coup, ils l’observent aussi.

-Ça va pas, maman?

Ils se font tomber du lit. Se chamaillent sur le sol. Viennent à quatre pattes jusqu’à elle :

-Touche comme on est collants de sueur, maman! Est-ce qu’on peut prendre un verre de jus? Est-ce qu’on peut se faire un cornet? S’il-te-plaît, maman!

Elle secoue la tête.

-Non. Vous ne pouvez pas. On vient juste de dîner. Allez jouer dehors, maintenant.

Ils s’écroulent par terre.

-Ah non! Pas dehors! C’est plate!

Mais elle fait les gros yeux et ils sortent en geignant.

Au rez-de-chaussée, les portes claquent. Léo tambourine Indian Song, puis Sous l’arc-en-ciel sur le piano. Trop vite. Trop fort. En staccatos. Une guerre des nerfs, comprend-elle. Mais elle ne cède pas. Ils sortent, puis rentrent, claquant les portes. Eille! Arrête! Elle les entend se chamailler mollement par habitude, sans conviction.

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Elle va au balcon.

Olivier, sous elle, est vêtu comme un hère. Ses haillons de travail pendent sur son corps à la fois solide et rond. Il ploie sous la chaleur dans le coin le plus brûlant du jardin. J’ai un problème avec le coffrage, lui a-t-il expliqué avant le dîner. Tu vois, ici, le patio est en ligne avec la porte du garage, ce qui fait que la largeur du moule pour le béton rétrécit d’un bon trois ou quatre centimètres. Il va falloir que je réfléchisse à un moyen d’équilibrer la pente pour que ça ne paraisse pas hors de proportion.

-Tu n’es pas obligé de faire tout ça, n’a-t-elle pas pu s’empêcher de répéter.

-J’ai envie de le faire, a-t-il rétorqué.

Un soupçon de reproche dans sa voix. Il ne faut pas insister.

Le téléphone. C’est le nouveau dada des enfants. Lui téléphoner à partir de la chambre de Sacha.

Elle porte le combiné à son oreille en soupirant : Qu’est-ce qu’il y a, encore?

Du sous-sol, hilare, exultant, la voix d’Édouard :

-On peux-tu aller se baigner, maman?

-Bonne idée. Allez-y.

-Mais peux-tu venir nous reconduire?

-Allez-y en vélo.

-Nooonnn! Pas en véloooo! C’est plate, le maudit vélo! On haït ça, maman, le vélo!

-Mais en vélo quand même.

-NOOOONNNNN!

Un silence.

-Tu le sais que je n’apprécie pas du tout ton ton, Édouard.

Sa voix repentante, câlinante :

-Je m’excuse, maman. Mais viens nous reconduire! S’il-te-plaît, maman!

Olivier, qu’elle n’a pas entendu monter, rouge de sueur, dégouline à côté d’elle. Elle soupire :

-Bon. Ce n’est peut-être pas une si mauvaise idée après tout. Allons nous baigner.

6

À la piscine, les enfants ont la peau dorée à croquer. Elle a apporté un roman, mais elle ne lit pas. Elle les regarde. Ses enfants. Trois corps bronzés, robustes, éblouissants de santé. Trois petits d’humains dans leur éblouissante perfection. Comme chaque fois, elle se rassure : Il n’y a que ça. Rien d’autre que ça.

Il fait si bon. La baignade l’a rafraîchie. Olivier, à ses côtés, dégage l’odeur qu’il a chaque été et qui la fait grogner. Du doigt, elle suit la ligne de sa mâchoire. Il tourne les lèvres vers elle et l’embrasse avec la langue, longuement. Dans le ciel, les nuages sont blancs, légers, floconneux. L’univers, un grand éclat de rire d’enfant.

Ces derniers temps, elle se réveille en sueur au milieu de la nuit. Dégoulinante. Détrempée. Elle est une femme qui a du succès, qui gagne des prix et qui réussit sa vie. Mais elle est une imposteure, aussi. Les gens la détestent parce qu’elle dit ce qu’elle pense. Édouard est comme elle : entier, ardent, se brûlant constamment. Elle raffole de lui en même temps qu’elle s’en veut de l’avoir mis au monde. Les changements climatiques et les zombies le terrorisent. Elle lui a transmis l’angoisse. Une femme comme elle n’aurait pas dû avoir d’enfants.

-On peut-tu acheter des pizzas en rentrant, maman?

Ils se tiennent devant elles, hilares, dégoulinants. Sacha plus sérieux. Son long corps d’adolescent.

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Le souper est un succès parce qu’elle a acquiescé et qu’ils ont commandé des pizzas. Un souffle tiède abreuve la pièce à travers les fenêtres ouvertes grand sur le jardin. Les garçons dévorent leur croûte à pleines mains comme des porcelets se goinfrant.

Il faudra faire l’amour, ce soir. Elle n’aura pas le choix. Depuis le baiser de la piscine, Olivier lui tourne autour, plus ou moins subtile, fou d’espoir. L’épuisement lui revient subitement. Où sont-ils tous disparus? Seule dans la cuisine avec le lave-vaisselle, elle sait ce qui va se passer. Les immenses cartons sont demeurés de travers par-dessus les napperons. Elle secoue la tête. Non. Pas ça.

Mais vlan. Le souvenir est là. Gigantesque et menaçant. Vervelend kind. Constant aan het zuren, explique sa mère à son amant néerlandais. Shh, proteste l’homme en grimaçant. Dat kun je toch niet zeggen als ze bij is. Weet ze zelf, grince sa mère. Mais c’est faux. Elle se voit autrement.

Sa mère dit ça parce qu’elle refuse de faire la vaisselle. Elle a douze ans et ne visite sa mère que deux semaines par année à Haarlem où elle s’est installée dans un appartement d’artiste qui est un ancien hangar. Un loft, apprendra-t-elle, plus tard. De la fenêtre de sa chambre, on aperçoit les dunes de la mer du nord. Sur la plage, elle sait communiquer avec les autres filles en néerlandais. Elle sait occuper des après-midis entiers à lire ou à se balader. Mais elle, sa mère, elle ne sait pas quoi faire pour se faire apprécier d’elle. Arrête de me demander de l’attention, est sa remontrance préférée. Il lui arrive d’entendre sa propre voix, traînante, qui quémande. Mais ne disposant que de deux semaines, quoi d’autre peut-elle arracher à sa mère?

De l’attention.

La scène entière baigne dans l’incertitude et le dépit. Une odeur de varech, aussi.

Puis vlan, encore. Le second souvenir est là, superposé.

Sa mère annonce sa visite par courriel deux ou trois heures à l’avance. Elle ne sait même pas qu’il est au pays. Si, confirme son père au téléphone. Elle est au Québec depuis six mois.

Six mois!

Elle en a le souffle coupé. Scène suivante, sa mère se tient debout près d’Olivier dans le jardin. De la cuisine, elle les voit qui sirotent un rosé. Elle s’approche et dit : Pourquoi tu ne m’as pas annoncé ton retour, maman? Ce n’est quand même pas normal de me dissimuler une chose pareille! Alors, ce que siffle cette mère qu’elle n’a plus vu depuis sept ans, c’est : Tu ne cherches que le conflit. C’est la seule et unique chose que tu aies jamais recherché : le conflit.

Fin de la scène. Coupure abrupte des souvenirs.

Maintenant, évidemment, elle se retrouve la tête en bataille, déséquilibrée. Les voix vont surgir!, s’affole-t-elle.

Mais non. Elles ne surgissent pas.

8

Le soir, elle est allongée près d’Olivier. Elle a enfilé une sorte de tunique dont elle fait exprès de ramener les pans haut sur ses cuisses. Il est plongé dans un roman policier, mais il va finir par regarder. Elle fixe son attention sur son propre bouquin. Il s’agit d’un ouvrage compliqué, des embrouilles historiques, des théories. Les enjeux dansent devant elle. Elle est attentive à la respiration d’Olivier, au moindre de ses soubresauts. Elle fait mine d’être absorbée dans sa lecture. Puis, au bout de quelques minutes, ça y est : sa paume chaude entre ses cuisses.

Ses caresses sont prévisibles, mais éminemment rassurantes. Leur entente scellée, soir après soir, une fois de plus. Lorsque c’est fini, elle se tourne sur le côté. Tout à coup, elle pleure. Comment peut-il l’aimer? Comment est-il possible qu’avec autant de ferveur et de fidélité, ce soit auprès d’elle qu’il désire construire sa vie?

Elle se rassoit en s’essuyant les yeux.

-Penses-tu que ma mère va venir au mariage?

-Je ne sais pas, chérie.

Ce qu’il veut dire, c’est : Ne pense pas à ça. Ne souffre pas. Ça ne sert à rien.

9

Il dort. Ses lèvres entrouvertes, relâchées. Il émet un souffle rauque qui s’alourdit avec les années. Elle, l’orgasme la réveille, tend ses sens jusqu’au mal de tête, parfois. Et maintenant elle se demande : Comment faire pour neutraliser les souvenirs? Olivier y parvient à la perfection, lui.

Sylvianne derrière les casiers, au fond du vestiaire. Agenouillée devant Franco dont le visage est à la fois clos et tendu vers le plafond.

Reculer. Reculer sur la pointe des pieds. N’avoir rien vu.

10

Léonard est devant elle :

-J’ai fait un cauchemar, maman.

Elle tapote le drap entre ses bras :

-Viens.

Il se blottit.

p.s. Ce texte est lié à d’autres moments de la famille qu’elle forme en imagination avec Olivier, Sacha, Édouard et Léonard : Gymnastique, Édouard, Mélissa, Rencontre à Hull, L’abandon de l’université et La pluie. Au fil de cette série de textes, les événements, les noms, les lieux, les souvenirs et les dates ne concordent pas toujours de manière exacte. Ils évoluent au fil de l’écriture. Raconter, à ses yeux, c’est relater l’atmosphère et la fugacité des impressions. Souvenirs, inventions, réalité, fantasmes, émotions, personnages, faux événements et faits cristallisés, lui arrive-t-il de penser, sont ce qui s’approche au mieux d’une forme de vérité.  

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