L’ourse

par Annie Cloutier

Pour mon amie Elisabeth.

Les enfants ont chiâlé comme les petits emmerdeurs qu’ils savent être tout le temps que j’ai arpenté notre maison en tous sens afin d’assembler les bagages. Ils se sont chamaillés, pincés, craché dessus et mordus dans l’auto pendant les trois heures qu’a duré le trajet (dont quarante-cinq minutes pour sortir de la ville à l’heure de pointe du vendredi soir). Mais au bout du compte ils ont immédiatement adoré la maison que nous avons louée dans les montagnes de Charlevoix : il y a des consoles de jeu (Wii, Play Station, PSP), des piles de DVD haute définition (Harry Potter, Petit Pied, Les princesses au bal et Avatar) et un spa démesuré dans lequel ils s’ébattent pendant des heures comme dans une piscine, les fesses à l’air parce que j’ai oublié les maillots. Ma mère a apporté des biscuits Oréo, du Gatorade, des Doritos, ainsi que des Fruit Loops pour le déjeuner, et ils n’avalent plus rien d’autre que cette nourriture sèche et emballée depuis hier soir.

Ma mère, ma sœur, mon frère et moi. Avec enfants et conjoints, nous sommes onze à nous partager la maison pour un peu plus de trente-six heures.

Maintenant, nous sommes samedi après-midi et je suis descendue à pied jusqu’au quai. Il n’y a personne. Je n’ai rien contre les réunions familiales, d’une certaine façon je les crois même nécessaires, mais elles m’irritent vite. Ma sœur parle trop fort, obtient depuis toujours que l’attention soit projetée sur elle. Ma mère questionne sans relâche, exige de savoir, traque. Je suis soulagée de m’asseoir seule sur les rochers, quelque part dans le bouclier canadien, et de regarder le fleuve. Son évidence. Il fait beau mais frais, environ quinze degrés. Je porte un polar et mes lunettes fumées. Je pense à mon travail, à la semaine qui s’en vient. Je lis un peu, puis je m’assoupis.

Je me réveille parce que j’ai froid. Je frotte mes mains l’une contre l’autre. Je souffle dessus pour les assouplir. Le soleil descend derrière les monts énormes qui m’entourent et qui ne bronchent pas. Ici et là, des ombres étirées achèvent de progresser paresseusement sur leurs versants concaves. Je me lève. J’entreprends à regret de gravir la route déserte qui me ramène à la maison.

C’est aux trois quarts de la montée que l’ourse et son petit passent soudain juste devant moi. Le temps que nous prenions tous trois conscience de notre rencontre, ils ont traversé les deux-tiers du chemin asphalté, le petit crapahutant derrière la mère. Il en faut de peu qu’ils ne mènent leur entreprise à bien, qu’ils atteignent ce qu’ils perçoivent évidemment comme la continuité de leur habitat de l’autre côté de la route, et qu’on n’en parle plus. Mais l’ourse a senti quelque chose. Elle s’immobilise. Elle tourne la tête avec attention, lentement.

Elle me voit.

2

Il paraît que nous vivons nos vies à un rythme effréné et que nous confondons cette agitation avec ce qui serait un remède véritable à l’angoisse. Je me suis pétrifiée d’instinct en apercevant l’ourse, les petites bêtes urbaines dénaturées se soumettant de toute éternité devant les grosses. Mais ensuite? L’immobilité mise à part, qu’est-ce que je dois faire? Mon esprit s’agite. La douceur tiède de mon iphone dans ma paume, au fond de ma poche. Sa parfaite inutilité. L’instinct d’une bête sauvage dont je ne sais rien. Que faire? C’est ici et maintenant que le temps s’arrête.

La neige saupoudrée d’épines sèches et brunies n’a pas fini de fondre dans les sous-bois. La fourrure de l’ourse est flasque sur ses flancs. J’enregistre cela. Qu’elle a faim. Que son ourson, de façon urgente, doit grossir et survivre. Je le suppose car en vérité je n’en sais rien. À cent mètres à peine, je distingue la maison que nous avons louée et mon fils de cinq ans qui joue sur la véranda. Il y a une minute à peine, j’avais commencé de fixer mon attention sur cette scène et d’y projeter une certaine forme de joie, de sérénité domestique. Je vois maintenant mon chum qui sort vérifier que tout va bien, qui balaie la véranda du regard avec satisfaction sans porter son attention plus loin, sans me voir, ni l’ourse, ni l’ourson, en conformité avec son attitude habituelle, flegmatique, le genre à hausser les épaules devant à peu près n’importe quoi, le genre à ne pas voir ce qui ne va pas.

J’entends la porte-moustiquaire claquer. Puis la porte d’hiver être solidement refermée. La maison close. Mon fils est-il rentré avec son père? Je ne le distingue plus. Dans mon sac à dos, il y a une bouteille Sigg qui contient environ 70 millilitres d’eau tiédie, le numéro d’avril de Châtelaine, quelques biscuits ramollis dans un Ziploc, une facture de Vidéotron, mon porte-monnaie et – oui! – un couteau un peu affilé qui m’a servi ce matin encore à couper des pommes pour mes enfants et que j’ai oublié de ranger. Cette recension mentale ne modifie en rien mon impuissance, n’empêche pas que je demeure pétrifiée et qu’il ne se passe rien. Chaque seconde s’ajoute à la précédente. L’inquiétude, monte, prolifère, gruge rapidement mes nerfs comme un cancer. L’ourse s’est assise sur son gros derrière et elle attend.

Je cherche son regard. J’ignore si c’est la chose à faire.

Je t’en prie. Ne me dévore pas.

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3

Le soleil a disparu depuis un moment lorsque le moteur d’un 4×4 se fait entendre. L’ourse lève la tête, surprise. Au loin, sur l’autre montagne, des phares impassibles sondent la pénombre et avancent, dévalent la pente jusqu’au village. La vallée répercute et amplifie le grondement, qui d’ailleurs va en diminuant, jusqu’à se perdre, à mesure qu’il descend vers le fleuve.

Silence. Pas un poil de l’ourse ne frémit. Et moi qui retiens mon souffle.

Puis le ronflement reprend, sourd et subtil. S’intensifie longuement. Monte. S’en vient. Peut maintenant nous renverser d’une seconde à l’autre, tous les trois, et nous ne bougeons toujours pas.

Alors l’ourse se lève. J’échappe un cri : Ne viens pas vers moi! Non! Je lève les mains devant mon visage pour atténuer ma terreur.

Avec une économie de gestes et sans perdre un instant, l’ourse contourne son ourson et le pousse, à coups de patte insistants, vers l’autre bord de la chaussée. Je les vois disparaître dans le bois à l’instant même où le 4×4 surgit du tournant, donne un coup de volant furieux en me découvrant in extremis figée sur la route. Le chauffeur vrille son index sur sa tempe, klaxonne rageusement, mais ne ralentit pas, accélère plutôt dans la fin de montée abrupte. L’instant suivant, il retombe hors de ma vue, à jamais dans l’ailleurs et l’oubli.

4

Le silence, de nouveau, en ce cratère dépeuplé. Seul un sac de lait bruisse, empêtré dans un buisson sec qui n’a pas recommencé à verdir. Choc. Tous mes membres vibrants et mous à la fois.

Je cours. Ce n’est pas avisé d’ainsi m’agiter sur la rétine de prédateurs potentiels, mais je m’en tire, j’atteins la maison, je m’assois tremblante sur la véranda.

5

J’entre dans la maison. Mon chum joue aux échecs avec mon frère. Ma sœur raconte sa vie à ma mère, qui n’écoute pas, ou alors distraitement. (Dans quel but nous interroge-t-elle sans relâcher?) Mes enfants et ceux de mon frère sont écrasés devant Star Wars.

-J’ai vu une ourse.

-Ah ouin? Quel genre d’ourse?

-Ben, une ourse brune, là. Je pense.

-Y a des ourses ici?

-Apparemment.

-Échec et mat.

-Maudit salaud. Esti que j’ai mal joué.

Pendant un instant, j’attends quelque chose qui ne se produit pas. Du salon, ma fille a entendu ma voix. Elle se précipite sur moi.

-J’ai faim, maman! J’ai faim! J’ai faim!

Elle tambourine sur ma cuisse pour que trouve des biscuits dans l’armoire, pour que je la nourrisse. Je vais à l’armoire. Je fouille dans le paquet de biscuits. Ma fille fonce vers le salon. Elle s’empiffre devant la télévision.

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Ce texte a d’abord été publié dans le webzine Five dials, en novembre 2010, dans une traduction anglaise de David Homel, sous le titre On Bear-spotting. Il était illustré par Julie Doucet. C’est ici, p. 10 : fivedials_no15.

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