Pour une densification raisonnable à Québec

par Annie Cloutier

Voici, suite à ma chronique radiophonique (placer le curseur vers la 75e minute) de ce matin sur la densification raisonnable à Québec, plusieurs éléments d’information :

Ce que vous pouvez faire :

  • Signer la pétition en ligne, et ce, peu importe le quartier de la ville de Québec que vous habitez. La plupart des quartiers sont d’ores et déjà touchés par le phénomène de la densification tous azimuts, ou le seront probablement bientôt.
  • Peu importe le quartier que vous habitez, vous procurer une pancarte en faveur d’une densification harmonieuse à densificationharmonieuse@outlook.com.
  • Citoyens de l’arrondissement Sainte-Foy-Sillery-Cap-Rouge, vous présenter à la séance du conseil d’arrondissement du lundi, 12 mai à 17h30, au 1150, route de l’Église. Ce sera l’occasion de poser vos questions à celles et ceux qui nous représentent.
  • Prendre position dans les médias et diffuser, sur vos réseaux sociaux, des photos des démolitions et des constructions outrancières dans vos quartiers.
  • Vous informer au sujet du dossier de la densification raisonnable.

Quelques articles en lien avec le dossier :

  • Réactions de nombreux résidents de quartiers variés de la ville suite à la diffusion, à l’émission Première Heure de Radio-Canada, d’un reportage sur le sujet, le 15 avril 2014.
  • Sondage au sujet des désirs des citoyens de Québec concernant l’habitation.
  • Reportage de Radio-Canada au sujet de la sollicitation dont les personnes âgées habitant des bungalows et des cottages dans certains quartiers font l’objet de la part de promoteurs.
  • La santé publique et l’abattage des arbres : le docteur Pierre Gosselin, médecin-conseil à l’Institut national de santé publique du Québec, en entrevue à Radio-Canada.

Quelques photos :

Avant, un magnifique cottage à la canadienne, rue des Grands-Pins, Sillery :

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Après, rue des Grands-Pins, Sillery :

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Un bungalow superbe et magnifiquement entretenu du chemin Gomin…

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… rasé, démoli, il ne reste plus un brin d’herbe, plus rien.

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Rue Bonin : jouer sur les hauteurs permises. (Ajouter un étage en lieu et place d’un toit et élever les fondations au maximum.)

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Comment les modestes bungalows entretenus avec soin au fil des décennies peuvent-ils ne pas faire piètre figure à l’ombre des colosses qui surgissent subitement auprès d’eux?

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Rue Dickson : trois entrées de garage, la démesure. Que signifie le concept de densification dans ce cas-ci? L’utilisation de matériaux de certification écologique, dans une maison aussi énergivore par le simple fait de ses dimensions, ne peut pas avoir de sens sur le plan environnemental.

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La maison voisine, pourtant spacieuse, a l’air d’une puce à côté.

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À Charlesbourg, la nouvelle mode de densification est le pivotement de 90 degrés. Le terrain est trop étroit pour maximiser l’espace? Aucun problème : la Ville autorise la construction d’un nouvelle édifice dont l’entrée principale et les balcons donnent sur les marges latérales… En voici deux exemples :

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Mais, mais mais…

  • Ne s’agit-il pas d’un problème limité à Sillery?

Le problème de dégradation ne touche pas seulement Sillery : plusieurs autres quartiers de la ville sont également touchés par le problème (ex. St-Louis-de-France, Beauport, Charlesbourg, Pointe Ste-Foy, etc.). Le maire Labeaume l’a lui-même reconnu en 2011 au sujet de la densification déréglée du Vieux Beauport.

  • La Ville de Québec permet-elle de telles constructions partout sur son territoire?

La réglementation actuelle de la Ville de Québec permet la construction de maisons volumineuses qui ne respectent ni la hauteur, ni la volumétrie, ni l’architecture, ni l’implantation au sol de la trame urbaine existante.

  • Que demande la pétition pour une densification raisonnable à Québec?

La pétition demande :

  • Une réglementation encadrant plus strictement les promoteurs afin de conserver l’attractivité de nos quartiers et la qualité de notre environnement.
  • L’arrêt immédiat de l’émission de permis de démolition tant que cette nouvelle règlementation ne sera pas mise en place dans tous les arrondissements de la Ville de Québec.
  • Une réglementation plus stricte pour mettre des balises et éviter les excès afin de favoriser l’intégration harmonieuse de ces nouvelles constructions aux autres maisons du quartier.
  • L’arrêt de la démolition de maisons saines.
  • L’arrêt de l’abattage d’arbres injustifié.
  • Un plan d’intégration architecturale pour les nouvelles constructions.
  • Les bungalows ne sont-ils pas une aberration architecturale et environnementale?

Il faut d’abord et avant tout préciser qu’il n’y a pas que des bungalows qui soient touchés. Plusieurs cottages ont aussi été démolis dans plusieurs quartiers ces dernières années.

Quoiqu’il en soit, les bungalows, comme la plupart des électroménagers des années 1950 à 1990, sont presque toujours construits avec des matériaux solides. Achetés d’abord par une génération qui croyait en la valeur des biens matériels durables, ils ont souvent été entretenus consciencieusement. On peut les trouver laids, comme on peut discuter de n’importe quelle architecture, mais le fait est qu’ils ont au moins les avantages suivants :

  • ils sont entourés de verdure et d’arbres matures;
  • ils sont souvent de proportions raisonnables;
  • ils conviennent particulièrement bien aux personnes âgées ou en perte de mobilité.

De plus, dénigrer les bungalows, c’est porter un jugement réducteur et hautain sur le rêve de toute une génération qui a enfin pu accéder à la propriété aux lendemains de la Seconde guerre mondiale. S’acharner à les démolir tous autant qu’ils sont, c’est oblitérer de la mémoire collective la culture dans laquelle a grandi la génération des baby boomers, une génération mythique dans l’histoire de l’humanité. (À ce sujet, voir l’excellent dossier que la revue Liberté consacrait au sujet à l’automne 2013, ainsi que l’ouvrage de Jean-Claude Cloutier, Le règne des boomers.)

Finalement, le mépris des bungalows a constitué un contrecoup, c’est fatal dans une société obnubilée par l’éphémère et la mode, mais étant donné la nécessité de redonner aux familles un espace modeste et gazonné à proximité des services, il se peut que nous soyons sur le point de retomber sous le charme de ces demeures jolies et fonctionnelles qui, en plus de posséder une valeur historique et patrimoniale de plus en plus indéniable à mesure que les décennies se succèdent, possèdent plusieurs avantages sur le plan de la densification raisonnable.

  • Pourquoi s’en fait-on autant au sujet de la coupe d’arbres et de boisés?

Il n’y a pas que l’architecture des maisons à considérer dans l’harmonisation d’un quartier : l’achitecture paysagère, les aires de végétation et les aires arborées sont des éléments essentiels dans la beauté des lieux, l’harmonisation et la qualité de vie d’un quartier. C’est ce qui fait la spécificité des quartiers.

La construction de maisons cubiques démesurées aux limites maximales des marges fait disparaître les zones de verdure et les arbres matures. Cela semble difficile à croire en 2014, mais il est néanmoins avéré que dans le processus en cours actuellement, plusieurs arbres centenaires ont été abattus inutilement. (C’est-à-dire dans le seul but de faciliter les travaux de démolition et de construction.)

Ces zones de verdure sont pourtant éminemment importantes pour l’environnement : elles purifient l’air, protègent les habitations des vents froids de l’hiver et de la chaleur excessive en été, empêchent la création d’îlot de chaleur par la prolifération de cases des stationnement, servent d’écran visuel et sonore, abritent une faune diverisifiée et absorbent le surplus d’eau, protégeant ainsi nos sous-sols.

  • La densification n’augmentera-t-elle pas la valeur de nos maisons?

Non. Encastrées entre des maisons gigantesques, nos petites maisons entretenues avec soin perdront non seulement une partie non négligeable de leur luminosité et des coup d’oeils verts qui font la joie des humains, mais aussi leur valeur. En tout état de cause, la valeur d’une maison n’a de sens qu’au moment de la vendre. Or, il est légitime que des familles désirent s’ancrer et s’investir dans un milieu de vie pendant plusieurs décennies. Les personnes qui aiment leur quartier et désirent y rester n’ont pas avantage à payer plus de taxes foncières en retour d’une diminution de leur qualité de vie.

De fait, si le quartier prend une valeur démesurée en raison d’une bulle immobilière causée par la construction de quelques maison-monstres disproportionnées et de quelques duplexes luxueux, il n’est pas impossible qu’un phénomène d’expropriation économique se produise : les gens de la classe moyenne n’auront plus les moyens d’habiter leur propre maison. C’est la  »gentrification ». Elle peut se produire dans n’importe quel quartier.

  • La densification n’est-elle pas l’une de nos armes les plus efficaces en matière de développement durable?

En effet, densifier certains quartiers de Québec est non seulement une bonne idée, mais une nécessité. Cette densification doit toutefois commencer par une réduction drastique des espaces bétonnés et, surtout, asphaltés. Nos routes doivent se faire moins larges et plus de boulevards doivent redevenir des routes à deux voix plutôt que quatre, bordées de pistes cyclables et de trottoirs non interrompus. La construction et la prolongation d’autoroutes (et de tunnels sous le fleuve…) doivent être arrêtées. Les stationnements doivent devenir souterrains et limités autant que possible.

Par ailleurs, dans le processus de densification, le couvert végétal doit être épargné à peu près intégralement.

Dans les quartiers centraux, une bonne densification doit rénover les bâtiments existants et favoriser la transformation de maisons en demeures bigénérationnelles. Construire des maisons-monstres et des duplexes surélevés qui n’abritent que de deux à quatre personnes ne constitue en rien un apport à la densification.

Dans les espaces vacants, de petites maisons doivent être construites afin de permettre à des familles d’habiter les quartiers centraux tout en profitant d’un jardinet et de services de proximité.

(Encore faudra-t-il les remettre  à l’honneur, ces services de proximité, si on est le moindrement sérieux au sujet de la densification : car à quoi sert-il d’habiter au centre si on doit faire son épicerie en banlieue? Jusqu’à maintenant, et bien qu’on peine à comprendre la logique régissant ce non-sens, la densification sembler aller de pair avec une réduction des services de proximité : fermeture de terrains de loisirs, réduction des services du RTC, etc.)

Par ailleurs, il va de soi que si une densification harmonieuse est souhaitable, c’est en raison de l’urgence de nous doter d’un milieu de vie plus respectueux de l’environnement, de durabilité et du bien-être des gens. Or, on ne peut évidemment pas parler de développement durable lorsqu’on démolit des maisons saines pour en construire de plus grosses et des triples garages. Plutôt que de développement durable, il faut désormais parler de maisons jetables et d’obsolescence immobilière planifiée. 

Il s’agit là des pires concept qu’on puisse imaginer en matière environnementale.

Car non seulement démolit-on et abat-on des arbres et des maisons parfaitement convenables, mais ce qu’on construit, fût-ce à l’aide de matériaux certifiés  »écologiques » est conçu pour se déteriorer rapidement. Le revêtement s’écaille déjà sur certaines maisons photographiées ci-haut. Et les toitures ont coulé tout l’hiver sur des maisons qui n’ont pas encore un an…

Cette tendance à saccager et reconstruire, plutôt qu’à entretenir et à recycler prend une telle ampleur que plusieurs citoyennes et ciotyens se demandent désormais s’il vaut la peine de consacrer des sommes importantes à l’entretien de leur demeure. Ce qui pour nos parents et nos grands-parents constituait une fierté – une maison certes modeste, mais saine, agréable et décente – est devenu une absurdité économique pour nous. Pourquoi investir dans nos maisons quand nous nous doutons que nous ne les aurons pas sitôt quittées, qu’elles seront démolies et oubliées?

Ceci est d’une tristesse infinie.

Il semble que le concept de  »densification », comme celui de  »biologique » il y a quelques années, soit désormais galvaudé, utilisé à tort et à travers pour convaincre des citoyennes et des citoyens qui n’ont pas toujours le temps ou l’énergie de s’informer d’enjeux qui semblent peu les concerner.

Ils les concerne bel et bien, néanmoins, car à force de laisser les promoteurs et la Ville pratiquer une politique du laisser-aller afin de récolter le plus de profits et de taxes foncières possible, c’est la qualité de vie et le bien-être psychologique et physique de toute une population que nous laissons, peu à peu, se dégrader.

En collaboration avec Lucie Lavigueur, Elisabeth Zanga Leanza, Béatrice Pelletier et Ellen Murray.

p.s. Je tiens à préciser qu’il ne s’agit ici nullement de critiquer les décisions des personnes qui vendent ou qui achètent les maisons dont il est question, mais bien de réfléchir collectivement au type d’espace que nous désirons nous donner afin de favoriser le bien-être et la qualité de vie du plus grand nombre, et non exclusivement celui de quelques personnes nanties.

Autres textes en lien avec la densification raisonnable, l’urbanisme, l’engagement citoyen et une certaine inanité de nos institutions démocratiques vis-à-vis des revendications environnementalistes, civiques et progressistes :

 

 

 

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