Les larmes de Numa Pompilius

par Annie Cloutier

« Ciboire », jure Numa en échappant la pinte de jus ce matin.

-Eh! oh! Pas de ce langage dans notre maison, que je proteste faiblement. Je ne suis pas tout à fait éveillée. L’eau du thé n’a pas encore atteint son point d’ébullition.

-Mais pourquoi? On n’est pas religieux.

-Parce que c’est… agressif.

-Mais les superhéros jurent, eux!

-Quand ils échappent leur pinte de jus dans leur douillette cuisine de banlieue?

Nous rigolons.

Image

Numa et Casimir raffolent d’histoires de catastrophes et de superhéros. Notre quotidien leur semble parfois bien terne. Gladiateurs, Troie, Thor, L’éruption du Mont St Helen, Capitaine América, Avengers, Kate et Leo dans Titanic, Spider-Man : ces hauts faits et ces personnages d’exception, avérés ou romancés s’entremêlent dans leur esprit pour les faire fantasmer.

Ce matin, autour du comptoir, nous parlons de Pompéi, un film qu’ils ont vu à répétition. « À la fin, maman, tu aurais tellement aimé ça! raconte Numa. Le héros tient sa blonde dans ses bras et lui répète : ‘Ne regarde que moi!’ Il la tient serrée contre lui. Et puis la lave arrive et ils meurent enlacés. C’est full romantique! »

J’imagine, oui, la mélasse hollywoodienne sirupeuse. Mais je frissonne, quoi que j’en aie.

-Il y a eu l’éruption de la montagne Pelée à la Martinique, que j’ajoute, pour faire bonne mesure. Ça aussi, ça a été toute une catastrophe.

Il n’est en aucun cas question de me mesurer aux connaissances extatiques de mes jeunes hommes en matière de cataclysmes et d’héroïsme musclé.

-Si Capitaine América avait été là, intervient Casimir.

-Non! Thor, c’est plus dans ce temps-là!

-Ben dans ce cas-là, Brad Pitt…

-Achille.

-Oui, Achille, dans Troie.

-Mais je gage qu’il se serait pris le talon dans la lave.

-Ben c’est sûr. C’est ça l’histoire. Son talon.

Image

2

-Personne n’y a survécu!

Ils tournent leur regard vers moi :

-À quoi?

-À l’éruption de la montagne Pelée.

-Personne?

Je pose mon thé sur le comptoir. Il faut faire vite. Leur attention, je ne l’obtiens jamais que quelques secondes. Dans la bibliothèque, je m’empare d’un de mes romans préférés. Les larmes de saint Laurent de Dominique Fortier.

Ils y lancent un coup d’œil :

-Ça parle du fleuve Saint-Laurent. Pas de Pompéi.

-Attendez.

Vite, vite, avant que Casimir ne quitte la maison. Déjà, il brandit les clés de son vélo. Je tourne les pages. Ah. Voilà.

Les animaux domestiques comme les bêtes de ferme affichaient depuis le début du mois un comportement singulier, certains refusant de se nourrir alors que d’autres, qui avaient toujours été d’une douceur absolue, distribuaient ruades et coups de dent quand on faisait mine de vouloir les attacher. Enfin, phénomène inédit mais observé […], les objets d’argent se couvrirent une nuit d’une couche sombre semblable à du noir de charbon.

-Même le ciboire, Numa.

-Lol, répond-il d’un air sérieux, une cuillérée de céréales dans la bouche.

Mais il ne peut s’empêcher de me jeter un coup d’oeil et nous pouffons de rire.

-Pour Expo sciences, intervient mon brave petit Casimir, Alexis et moi, on veut parler des animaux qui sentent les tremblements de terre et les éruptions volcaniques à l’avance. Ça existe pour vrai. Ils en parlent dans les Débrouillards.

-Hm.

Numa manipule machinalement le roman de Fortier. Les inséparables de la couverture, leurs becs carmin enlacés ne le convainquent pas. Il repose l’ouvrage sur le comptoir. (Alors que moi, je raffole de cette image : l’amour incandescent de deux êtres subjugués.)

Je tente un ultime argument, l’air de ne pas y toucher :

-Je sais que ça n’a pas l’air spectaculaire comme ça, mais mine de rien, ça raconte l’histoire de l’unique survivant de l’éruption de la montagne Pelée.

Une pause. Ils attendent la suite, pas convaincus. Je poursuis.

-Il émigre aux États-Unis et devient une bête de foire, c’est-à-dire un phénomène humain inexpliqué qu’on exhibe pour ébahir les foules.

Ma voix se fait caverneuse :

L’homme qui a survécu à l’Apocalypse!

-Cool, émet Numa, d’un ton revenu de tout.

Je ne me laisse pas ébranler :

-Vous vous rappelez du train de Dumbo?

Ils lèvent les yeux au ciel. Et puis quoi, encore!

-Le survivant parcourt les États-Unis dans un train comme celui-là. Il fait partie du cirque Barnum & Bailey, un cirque immensément célèbre à l’époque.

Je m’approche de mon Numa, feuilletant frénétiquement le roman avant de perdre son attention. Eh eh. J’y suis.

-Écoute bien ce qui lui arrive lorsqu’il visite la cage du lion :

Mais derrière le fauve apparut bientôt une petite tête blonde, qui poursuivit : « Et lui, c’est Numa. Il a l’air redoutable, mais il est très doux. »

Saisi, Numa me dévisage un moment :

-Quoi! C’est toi qui as écrit ça?

Il ne comprend pas.

Je ris :

-Mais non, ce n’est pas moi. C’est Dominique Fortier, une auteure chevronnée. Il n’y a pas que ta mère pour avoir eu l’idée saugrenue d’affubler du prénom de Numa quelque être que ce soit.

Je l’observe du coin de l’œil. Il se rengorge.

Mon Numa. Prénommé en l’honneur de Numa Pompilius, un roi sabin, c’est-à-dire préromain, amoureux des arts, adorateur des muses, mécène et pacifiste.

Ce n’est pas demain la veille qu’Hollywood produira un long métrage spectaculaire sur la force tranquille de ce personnage mi-légendaire. Son amour de la prospérité tranquille, du bien-être de son peuple et de la sérénité.

Je soupçonne Numa de préférer son second prénom, Alexander, en l’honneur du conquérant macédonien.

Mais une chose demeure : il arrive que mon doux Numa arbore un air redoutable. Mais c’est mon garçon chéri et je l’adore.

Fortier, Dominique (2010). Les larmes de saint Laurent, Québec, Alto, p. 51 et 91.

Image 

p.s. Scène coupée :

Plus tôt ce matin, Numa me raconte qu’à l’école, ses camarades et lui enfilent au moins cinq jurons par phrase.

-Wow, ironise-je. De véritables virtuoses de la mitraillette verbale.

Il ne se laisse pas démonter :

-Mais quand on arrive chez les parents de l’un d’entre nous, on se rappelle de ne pas dire « ciboire ».

-Tu sais que le ciboire, dans la religion catholique, c’est la coupe ouvragée dans laquelle on transporte les hosties.

-Je sais.

Il a fait ECR tout au long du primaire.

Publicités