Marguerite au SILQ

par Annie Cloutier

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Comment – mais comment – n’ai-je jamais lu la moindre ligne de Marguerite Andersen auparavant?

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Le 11 avril dernier, j’étais l’invitée du Salon du livre de Québec, en compagnie de Caroline Allard, de Diane Lavoie et de Marguerite Andersen.

Thème de la rencontre : « La mère dans tous ses états ».

Animation de Claudia Larochelle.

Les premières années, lorsque je participais à de tels événements, je prenais soin de lire tout ce qui me tombait sous la main au sujet des auteures que je m’apprêtais à rencontrer. Au moment de leur serrer la main pour la première fois, grandes vedettes ou auteurs obscurs, je me faisais une joie de leur signifier que j’avais lu leurs ouvrages, que je m’étais informée à leurs sujet, que c’était pour moi un honneur de partager une tribune avec eux.

J’ai vite eu l’impression de comprendre, toutefois, que ma démarche causait plus d’embarras que de plaisir. Avec le recul, la raison en paraît simple : la réciproque était – est – rarement vraie.

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Un thérapeute m’a un jour demandé : « C’est quoi, une personne gentille, pour vous? » Ma réponse l’ayant étonné, il émit ce commentaire : « On voit que vous y avez réfléchi. D’habitude, les gens parlent de personnes affables, paisibles, souriantes, calmes, qui ne créent pas de remous. »

Pourtant non, je n’y avais jamais réfléchi.

« La gentillesse, c’est se soucier des autres. »

C’est ce que j’avais répondu.

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Caroline Allard, c’est sûr, on peut dire que je la « connais ». C’est-à-dire que les recherchistes nous ont jumelées à quelques reprises dans les catégories « famille » et « maternité ». Nous avons eu l’occasion de jaser sur des estrades et des plateaux. J’aime son humour, son franc parler. Nos contacts sont cordiaux.

Diane Lavoie, me semblait-il, avait joui d’une bonne représentation dans les médias à la parution de son ouvrage, Tremblement de mère, qui raconte l’adoption de sa fille haïtienne sévèrement traumatisée suite au séisme de 2010. Avant de la rencontrer, je n’ai effectué aucune recherche particulière à son sujet. Paresse? Sentiment d’inutilité? Je me suis laissé aller, ces dernières années. Je ne me suis pas non plus dépêchée de lire son récit, bien qu’il figure en bonne position dans ma pile et que j’aie l’intention de m’y plonger bientôt. Mais, en gros, je savais qui elle était et le type de discours qu’elle défendait au sujet de la maternité.

Claudia Larochelle… C’est drôle. Comme je n’ai pas la télé, je n’avais d’elle qu’une image en tête, à coup sûr éminemment réductrice : celle d’une jeune femme de party devenue mère plus tôt que prévu. Comme je le lui ai raconté lorsque nous avons été présentées, tout ce que je savais à son sujet, je l’avais lu dans Elle Québec, lors de ma dernière coloration chez ma coiffeuse, qui avait duré des heures. La rencontrant pour la première fois, j’ai été sidérée par sa gentillesse et sa beauté.

Sa gentillesse, oui.

Sa manière gracieuse de nous accueillir, de nous mettre à l’aise et de nous faire sentir accueillies.

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Lorsque j’écrivais mon premier roman, Ce qui s’endigue, entre 2006 et 2008, j’ai lu et relu Margaret Laurence, cette auteure fétiche du Canada anglais si peu connue au Québec. Longtemps je l’ai considérée comme une mère. Oh! le ravissement de me plonger dans une œuvre familière et enveloppante, une œuvre que, du moins m’en convainquais-je avec orgueil, j’avais su découvrir de moi-même. Une œuvre conçue pour moi. Longtemps j’ai cru qu’il n’y en aurait pas d’autres, des oeuvres pour lesquelles j’éprouverais un tel sentiment de reconnaissance (gratitude et miroir) dans mon parcours d’écrivaine et de lectrice.

Puis est venue Marguerite Andersen.

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Ça ne s’est pas tellement bien passé, notre rencontre au Salon du livre, pourtant. Mon amie B., qui m’a fait découvrir son dernier ouvrage, La mauvaise mère, m’a fait promettre de lui obtenir une dédicace.

J’adore B.

Jamais de ma vie je n’ai entendu parler de Marguerite Andersen. N’ai aucune idée de qui elle est.

Je suis enrhumée, cette année, par ailleurs, tout au long du SILQ.

Et douloureusement menstruée.

(En dépit de tout ce qu’on peut désormais ingérer afin d’y couper, il y a encore des femmes menstruées. Je trouve qu’on ne l’écrit pas assez.)

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« Annie! » m’accueille Claudia en m’embrassant comme si nous étions des amies de longue date. Sa chaleur. Sa tendresse, même, je dirais.

Je chancelle.

À ma droite, Caroline fait des blagues, toujours agréable, à l’aise, souriante. Nous discutons. Mais du regard, à l’extrême gauche, je guette l’arrivée de Marguerite Andersen, que Claudia accueille avec les égards qui lui sont dus.

Je note mentalement. Des égards lui sont dus. (Ah bon? Du simple fait de son âge? Il ne me vient pas à l’idée qu’ils puissent lui être dus en raison de son œuvre.)

« Tu l’as lue, toi, Marguerite Andersen? » demande Caroline, nos regards tournés dans la même direction.

-Non.

-On n’y arrive pas, han, malgré nos meilleures intentions?

-Tu veux dire : à lire tous les auteurs qu’on rencontre?

-C’est ça.

-Non. On n’y arrive pas.

Mais pour Caroline, autrement plus sollicitée que moi, l’explication est certainement plus valable que pour moi.

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En mars 2012, loin de chez moi et hors du temps, j’étais assise devant mon éditrice à la cafétéria de la Foire du livre de Bruxelles. Autour de nous : brouhaha, cacophonie, bouillonnement intense.

J’étais en train d’expliquer mes ambitions à mon éditrice. Mon aspiration à être lue d’un vaste public. Mon envie/besoin/exigence de reconnaissance.

-Tu veux être une vedette, constata gentiment mon éditrice.

-Non! Là n’est pas la question! Je veux simplement être reconnue comme une écrivaine capable d’apporter de la réflexion et du réconfort à une certaine catégorie de lectrices et de lecteurs. Je sais bien que je n’en ai pas la certitude, mais je veux croire que mon univers vaut la peine d’être partagé. Qu’il peut faire du bien. On écrit pour être lue, non? À quoi sert-il d’écrire, sinon?

-Tu dois abandonner cette idée de planifier ta carrière et la recherche de ton lectorat, m’opposa mon éditrice. Écris tes livres. Tu ne sais pas ce qu’il va en advenir. Tu n’as que très peu de contrôle sur leur destinée.

Mais cette idée d’écrire sans la certitude d’un retour suffisant, d’une reconnaissance convenable, d’une récompense adéquate – c’était trop me demander à l’époque.

Écrire pour écrire pour écrire.

Écrire parce qu’on en ressent le besoin parce que c’est plus fort que soi parce qu’on a envie d’écrire point. Sans savoir si ça rejoint quelqu’un ou non.

Si ce n’est pas du narcissisme, ça!

Mon éditrice, alors, m’a narré l’histoire d’une amie, Jocelyne Saucier pour ne pas la nommer, qui cette année-là, à l’âge de 64 ans, venait d’emporter pas moins de huit prix littéraires majeurs pour Il pleuvait des oiseaux, un roman au sujet duquel, j’avais évidemment entendu le dithyrambe unanime, mais que je n’avais pas (et n’ai toujours pas) lu.

-Jocelyne ne s’est jamais souciée de reconnaissance et de prix. Elle a fait son petit bonhomme de chemin, dans des conditions parfois difficiles, anonymes, voire ingrates. Mais tu vois! La reconnaissance lui est venue, finalement.

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Petite recherche au moment d’écrire ces lignes : Saucier a tout de même été finaliste au Prix du Gouverneur général du Canada dès 1996.

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Morale de l’histoire : écrire a tout de même un sens lorsque la consécration vient?

Et si elle ne vient pas?

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Penser que je ne me suis même pas précipitée, une fois la table ronde terminée, pour m’enivrer de la présence de Marguerite Andersen! Pour respirer le même air qu’elle, la regarder marcher d’un pas alourdi, l’écouter s’exprimer dans un français lent et minutieux!

Ben non.

Ma dédicace obtenue, j’ai quitté l’estrade et je me suis éloignée. Sous la bannière Sogides, j’ai pris place sur mon tabouret d’auteure en séance de signatures. En une heure, j’ai signé deux exemplaires d’Aimer, materner, jubiler.

Quittant le SILQ, épuisée, je salue Caroline au passage, assise derrière sa petite table :

-Puis, bonne soirée? s’informe-t-elle gentiment.

Je ne me commets pas :

-Pas pire.

-Oui, han? J’ai eu plein de monde après notre table ronde.

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Faire de l’humour? Faire des médias comme Caroline?

Plein de monde. Elle a eu plein de monde.

Je sais pertinemment qu’elle a travaillé fort pour la gagner, sa popularité; néanmoins, je la lui envie.

Les personnes qui cherchent un discours léger, équilibré et drôle au sujet de la maternité savent où la trouver.

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Qui connaît Marguerite Andersen?

Claudia l’a accueillie avec les égards qui lui reviennent.

La scène se rejoue en boucle dans mon esprit. Claudia, professionnelle, savait à qui elle avait affaire et s’est montrée respectueuse en tous points.

Moi, bêtement, je me suis jetée sur elle après la table ronde, le livre de mon amie B. bêtement brandi comme un dû :

Frau Andersen, bitte!

Je pensais lui être agréable en l’interpellant en allemand.

Elle en a semblé outrée.

Peut-être juste fatiguée.

Peut-être étonnée que je l’interpelle. Ce n’était pas mon meilleur moment de civisme et de diplomatie, il faut bien l’avouer. Je ne pensais qu’à B, à sa collection de dédicaces, au plaisir de lui faire plaisir.

Peut-être que Marguerite Andersen s’est figée devant une jeune blanc-bec qui ne lui témoignait pas les égards qui lui sont dus.

-C’est pour mon amie B., ai-je expliqué. Vous pouvez lui écrire en allemand. Elle va comprendre.

C’est moi, normalement si prompte à capter humeurs et réticences, qui ne discernais pas qu’elle se rebiffait vis-à-vis de l’allemand.

De toute évidence, elle se sentait piégée. Elle s’est saisie du stylo que je lui tendais et a griffonné une dédicace mi-allemande, mi-française.

(Désolée, B., d’ainsi te révéler les circonstances de l’obtention de ce qui je l’espère, continue de représenter un trésor à tes yeux!)

Ébranlée par sa subtile hostilité, j’ai bafouillé en remerciant en français.

L’instant suivant, j’étais vissée sur mon tabouret, malade, menstruée et désœuvrée, me demandant sans fin : qu’est-ce, au juste, qu’une auteure obscure?

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Pourquoi Marguerite Andersen ne publie-t-elle pas chez Boréal ou même chez Grasset? Pourquoi ne l’a-t-elle jamais remporté, elle, le GG? Pourquoi n’a-t-elle-même pas été mise en nomination?

Petite recherche.

Elle a été en nomination pour le Prix du Gouverneur général en 2004.

D’accord. Mais pourquoi aucune biographie ne lui a-t-elle été consacrée? Pourquoi n’est-elle pas systématiquement citée entre Margaret Laurence, Gabrielle Roy et Carol Shields?

Une manière d’écrire canadienne-anglaise, mais en français, peut-être? Les fameux limbes flottant entre les deux solitudes?

Mais comment la « ranger » parmi les auteures québécoises de renom?

On imagine mal, cette auteure formidable, au passé d’aventurière, de féministe et de mère, prenant place de façon malaisée entre les chaises sévères et inconfortables d’Anne Hébert et de Marie-Claire Blais.

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Pourquoi n’a-t-elle pas cherché à publier ailleurs qu’à Sudbury?

Je revois mon éditrice, ses conseils avisés, sur les pavés mouillés de Bruxelles, le long des quais.

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Son œuvre.

Ça parle de deux amies de milieux très différents.

Ça parle du destin de ses petites-filles dans un monde globalisé, sans attaches et turbulent.

Ça parle de maternité, de réalisation de soi.

Et oh! merveille, ça parle de rédemption, de suite des choses fantasmée, de l’entremêlement nécessaire et poreux entre la réalité et la fiction.

Ça parle du destin d’une femme, toujours la même, en boucle, encore et encore, sans souci de redite, avec un haussement d’épaule, un doigt d’honneur, même, peut-être, devant l’accusation de narcissisme/nombrilisme/mise en scène exagérée de soi.

Ça rappelle la grande Margaret Laurence expliquant à une journaliste : « Mais qu’est-ce que ça peut vous faire, que cela me soit arrivé ou non – ne savez-vous donc pas qu’il n’y a ni réalité ni fiction? »

Que mise en mots.

Encore et encore.

Jusqu’à ce qu’on atteigne le fond de ce qu’on a à dire.

Que la reconnaissance vienne ou non.

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« Je viens de lire La mauvaise mère, de Marguerite Andersen », affirme B., ce dimanche-là, dans sa bibliothèque ensoleillée.

Je hoche la tête. Pense à la pile d’ouvrages sur mon bureau, en équilibre précaire, son apex atteint, sur le point de basculer.

Non. Pas une nouvelle auteure à découvrir.

« C’est vraiment bon », poursuit B., qui m’observe du coin de l’œil.

Lectrice hallucinante, elle sait mieux que quiconque à quoi consacrer mon énergie, où je trouverai mon compte.

« Vraiment très très bon. »

Puis, l’appliquant d’autorité sur mon cœur :

« Je te le prête. Emporte-le. Tu le liras quand ce sera le moment. »

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Je suis repartie, l’univers entier sous le bras.

Et il a fallu une rencontre ratée pour que je m’y plonge et que je le reconnaisse enfin.

Image

Marguerite Andersen

ps. Pendant que je rédigeais ce texte, je me suis plongée dans Tremblement de mère. Un ouvrage bouleversant, inoubliable, d’une authenticité rare. Une auteure est née, à mon humble avis. Ceci est aussi puissant que Ru, de Kim Thuy.

Ne me reste plus qu’à insérer Il pleuvait des oiseaux dans ma pile… quelque part entre deux ouvrages traitant de sociologie de la famille et des couples, puisque dès la semaine prochaine, je me replonge dans mon doctorat.

Allard, Caroline (2013). Les chroniques d’une fille indigne, Québec, Septentrion.

Andersen, Marguerite (2013). La mauvaise mère, Sudbury, Prise de parole.

Andersen, Marguerite (2011). La vie devant elle, Sudbury, Prise de parole.

Andersen, Marguerite (2006). Doucement le bonheur, Sudbury, Prise de parole.

Andersen, Marguerite (2004). Parallèles, Sudbury, Prise de parole.

Lavoie, Diane (2013). Tremblement de mère, Montréal, Flammarion Québec.

Saucier, Jocelyne (2011). Il pleuvait des oiseaux, Montréal, XYZ éditeur.

 

 

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