Québec solidaire… pour l’espoir

par Annie Cloutier

1990

À la fin de l’adolescence elle devient angoissée. Thérapie, médication, yoga : rien ne parvient à atténuer sa douleur. Son entrée dans l’âge adulte en est sabotée.

Difficile de cibler l’origine du mal. Il coïncide avec des problèmes familiaux, mais avec des événements mondiaux aussi. (La chute du mur de Berlin et la première guerre en Irak.) Une chose est certaine : ça a à voir avec la porosité. Elle discerne mal où commence la société et où se termine son identité. L’avenir, le monde et sa province post-Meech tétanisée : tout cela la terrifie.

C’est plus fort qu’elle et elle n’y peut rien. L’individualisme qui se met à triompher ne parvient pas à la rassurer. Comment exalter la réussite personnelle, la réalisation de soi et la beauté monnayable et charcutée dans un monde globalisé? Comment ignorer que la richesse d’ici est l’indignité des conditions de vie et la déforestation de là-bas? Malgré la peur qui paralyse, elle a des sursauts de volonté. Sa première résolution est de moins consommer.

Il faut agir, songe-t-elle. Il ne faut pas demeurer là à chagriner. Elle va à vélo, elle ne mange plus de viande, elle fait ses courses chez les commerçants de son quartier.

Elle a vingt ans.

Il est facile de la faire passer pour une exaltée, mais rien n’est plus éloigné de la vérité. Elle rejette les extrêmes. Lit. Réfléchit. En dépit de tout, elle a confiance en sa société. Elle continue de lutter chaque jour pour trouver un sens au fait de continuer.

Le Québec aussi, poursuit sur sa folle lancée. Elle pense : les choses vont forcément changer. Les gens sentent que ça ne peut pas continuer.

Mais les choses ne changent pas. Elles s’enlisent. Empirent.

2000

Du côté de sa vie privée, la résilience a joué. Mère de trois enfants, désormais, elle se porte beaucoup mieux. Elle est à la maison auprès d’eux. Féministe, bien sûr. Mais d’une autre manière. Une manière qui résiste à la course folle, au double salaire qui pousse à consommer.

Elle applique dans son quotidien ce qu’elle croit possible et nécessaire. Transports en commun, compostage. Elle voit bien que c’est dérisoire. Pourtant, ça atténue la peur.

La société change : les nouvelles technologies, l’altermondialisme, le mariage gai. (C’est au moins ça de pris.) Mais l’environnement périclite, les crises économiques se succèdent, les médias et les universités réduisent leur format et font commanditer leurs contenus, des lobbys gigantesques font taire les chercheurEs en les ridiculisant ou en les poursuivant.

Chaque soir devant les nouvelles, la terreur la pétrifie.

Alors elle ne s’informe plus.

Les années passent. Il faut brider le capitalisme, disent les commentatrices. Réduire notre consommation. Forcer les riches à redistribuer ce qu’ils ont extorqué à la nature et aux travailleurs non-syndiqués.

Les gouvernements, un instant, semblent tendre l’oreille, envisager des mesures. Mais les puissants chuchotent à leur oreille : ils regagnent sagement leurs ornières.

Autour d’elle, on occulte le désespoir en misant sur la famille et les enfants. Sur des lubies alimentaires. Sur l’entraînement. Elle-même ne jure plus que par le pudding aux prunes et l’accompagnement aux devoirs de ses garçons.

Le monde est lointain et menaçant. Les empires financiers démiurges trinquent au champagne dans leurs villas suisses ou dans Charlevoix.

Et puis, par une journée d’hiver désormais trop doux, une chose enivrante se passe. Un parti est fondé. Elle est tout de suite emballée.

Ce qu’expliquent ses porte-paroles est lumineux, à la fine pointe des recherches en sciences pures et humaines, et chiffré. Plutôt que « création de richesse » et « productivité », ils expliquent ce qu’est le bien commun et un juste projet de société.

Enfin, songe-t-elle. Enfin une instance crédible qui va convaincre les gens de la nécessité et de la façon dont les choses doivent être réformées.

La politique autrement

Au début, les gens se moquent. Ils sont confrontés. Mais ils trouvent bien peu de façons documentées de discréditer le parti.

Car tout est expliqué, analysé, chiffré. Des professionnelLEs de tous les domaines offrent leur expertise pour que les réformes possibles puissent se concrétiser. Économistes, syndicalistes, professeurEs, immigrantEs, développeurEs, étudiantEs et artistes : de tous horizons, des gens affluent, qui ont à cœur de développer une société juste, créative, démocratique, équitablement riche pour toutes les citoyennes, écologique, égalitaire, indépendante – et toujours prospère.

Jamais elle n’a l’impression que le parti ne cherche qu’à rehausser son pouvoir ou à se faire élire à n’importe quel prix. Jamais elle ne constate qu’il est à la solde des puissants.

Le parti, au fil des années, ne la déçoit pas.

2010

Les enfants ont grandi. Au printemps 2012, l’aîné porte le carré rouge dans une école secondaire où il faut l’oser. Elle est fière de lui.

Elle retourne à l’école. Elle choisit la sociologie. Faut-il s’en étonner? Analyser le mal pour se l’extirper. Et puis elle veut comprendre pourquoi les gens font confiance à des politiques qui ont maintes fois prouvé leur dangerosité (écart croissant entre les pauvres et les riches, délocalisations, crises renouvelées). Pourquoi elles et ils rejettent ce qu’ils appellent pourtant de leurs vœux : une politique fonctionnelle, propre et démocrate qui n’existe que par et pour elles et eux. Pourquoi les solutions concrètes, intelligentes et chiffrées sont présentées comme des utopies.

Elle fait une thérapie. Elle est bien entourée. Le parti à lui seul ne parvient évidemment pas à tout soulager. Mais elle va mieux.

Les choses changent bel et bien, imperceptiblement. Les idées font leur chemin. Les gens réclament des réformes au système politique, plus de démocratie.

Elle s’apprête à voter, le 7 avril prochain, pour un parti écologiste, démocrate, altermondialiste et féministe. Un parti qui depuis huit ans, convainc de son dévouement et de son sérieux. Le parti de l’espoir et d’un commencement de projet de société lucide et audacieux.

QS

2008-04-27 15-06-58

Ce texte est suivi de « Vivre, c’est être utile aux autres. »

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