La pluie

par Annie Cloutier

-C’est étrange, dit Léonard.

Et comme elle ne répond pas, il quitte l’encadrement de la porte d’où il contemple la nuit et se plante devant elle :

-C’est étrange, réitère-t-il.

-Qu’est-ce qui est étrange, mon ange? demande-t-elle d’un ton absent.

Elle est concentrée sur ses comptes.

-Il y  a des éclairs, mais il ne pleut pas.

-Des éclairs de chaleur, sans doute.

Le petit visage de Léonard s’éclaire  :

-Des éclairs de chaleur?

Il goûte manifestement l’expression. Le phénomène, aussi. La possibilité de. La liste de ce qui peut être observé. Des éclairs de chaleur. Ça existe.

Pluie II

2

Elle, elle est parachutée dans sa propre enfance. La 21e Rue dans Limoilou. Le balcon de bois donnant sur la cour arrière. Ses talons ramenés contre les fesses sur la chaise de toile humide. La pluie qui tombe à torrents. Eau abreuvant son visage. Eau qui ruisselle sur ses joues. Ses parents dans la maison et d’autres adultes, aussi, des amis venus souper comme il y en a souvent. Discussions véhémentes. Rires à gorge déployée. Vin. Joints. Elle ne comprend pas tout. Mais elle adore leur verve, leur joie. Elle se sent en sécurité. Ils ne sont pas loin.

Quelque chose dans le souvenir ne colle pas. Ah, elle y est. La pluie. Qui tombe à torrents. Il y a des éclairs, aussi, dans le souvenir, et un tonnerre cataclysmique, répétitif et tonitruant. Mais à cause de la pluie qui s’abat, il ne s’agit pas d’« éclairs de chaleur ». Il fait d’ailleurs frais dans sa mémoire. Une fraîcheur qui enchante, qui tombe avec le soir, qui va de soi.

3

Il lui arrive, enfant, de se risquer sous l’averse. Un pied dans l’escalier, puis l’autre, puis l’autre. Il lui arrive d’enlever ses chaussures et de foncer tête baissée droit vers l’extrémité de la cours, puis de revenir en courant. Il lui arrive de contourner la maison jusqu’à la rue, puis de s’assoir au beau milieu du ruisseau qui coule vers le caniveau. L’eau, le bruit, les décharges de lumière sont partout, à tout moment. Elle n’a pas peur. Elle danse au milieu des éléments.

-Ça va, maman? demande Léonard.

Un tendre souci dans sa voix d’enfant.

-Viens. Viens près de moi, intime-t-elle en tendant les bras.

Il se pelotonne. Sa fraîcheur contre son corps en émoi. Non, décidément, quelque chose du souvenir ne colle pas.

4

Le lendemain, il pleut à boire debout. « Comment on va se rendre au camp de jour, maman? demandent les enfants. En auto ou en vélo? » Insistant lourdement sur le concept d’ « auto », son évidence – han maman! – étant donné la météo. « Je ne sais pas encore, répond-elle. Je vais décider tout à l’heure. »

Au moment du départ, le ciel est plus pâle et la tenture de pluie s’amenuise. « En vélo », décide-t-elle.

Ils font contre mauvaise fortune bon cœur. Même Édouard. Elle le regarde gravir la côte, loin devant, son vélo oscillant entre ses cuisses parce qu’il s’est mis debout sur les pédales, pesant de tout son poids, certain de vaincre la gravité, d’atteindre le chemin Saint-Louis le premier. Léo, au contraire, peine à rétrograder et pédale au ralenti.

Elle le rejoint. Applique sa paume sur son dos. Soutient son avancée, comme lorsqu’il était petit.

Lorsqu’ils atteignent le camp de jour, Édouard a déjà verrouillé son vélo. Il s’éloigne, son casque sous le bras. « Au revoir, maman! » lance-t-il de loin, l’esquivant. L’instant suivant, Léo s’élance derrière lui, mais Édouard ne se laisse pas rattraper.

Elle les regarde s’éloigner.

5

Il se remet à pleuvoir. Les flaques à peine évaporées sur le sentier se reforment en moins de deux. Le ciel déverse son accablement sur la rue Myrand.

Elle s’assoit contre le mur de brique rouge du centre des loisirs. Regarde tomber la pluie. Jamais le parc ne lui a paru si feuillu. Des voitures s’immobilisent près du trottoir. Des enfants en jaillissent en courant. « Dépêche-toi! crient leurs parents à travers la vitre abaissée. Fais pas exprès pour te détremper! Tu vas passer la journée mouillé! »

6

Il pleuvait, ce soir-là, quelques années plus tard. L’année où son père, quelques semaines après avoir déserté le domicile familial, a frappé à la porte de la 21e Rue. Les fêtes entre adultes, subitement, s’étaient tues. Elle était seule. Sa mère et sa petite sœur étaient à l’épicerie.

-Ça va?

-Ça va.

Le silence tendu.

-Est-ce que ta mère est là?

-Non.

-Ta sœur non plus?

-Non.

Elles allaient revenir d’un quart d’heure à l’autre. Il était prévu qu’elles ramènent du poulet rôti et des biscuits. Mais cela, elle ne l’a pas dit. Elle s’est tu le plus possible. Elle éprouvait de la colère contre lui.

Il a tourné le dos. Il a descendu les marches. Il a ouvert la portière et s’est assis sur le siège du conducteur.

Ce n’est qu’en observant les phares rougeoyer sous la pluie, puis s’éloigner, qu’elle a compris ce qu’elle venait de faire. Il ne reviendrait plus jamais. Mais elle n’a pas couru pieds nus sous les halos mouillés pour le rattraper. De toute façon, ça n’aurait servi à rien.

Dans les années qui suivent, elle revoit son père, évidemment. Elle ne l’a pas fait fuir définitivement. Elle ne possède pas ce pouvoir. Quand elle a dix-sept ans, elle va jusqu’à lui demander de la prendre sous son toit. Il va jusqu’à accepter.

7

Le soir est doux dans la bruine.

Olivier joue au baseball avec les gars. Édouard est au bâton. Il claque à répétition la balle qu’Olivier lui envoie inlassablement. Dans le champ, Léonard commence à perdre patience : « T’es rendu à huit prises, Ed! C’est à moi, maintenant! » Loup prend le parti de son frère cadet : « Trois prises, Édouard. T’es retiré. »

De frustration, Édouard fonce sur son frère aîné en rugissant. Léo se jette dans la mêlée. Olivier, machinalement, interjette pour calmer le jeu : « Eh! Oh! Du calme, les garçons. » L’instant suivant, néanmoins, il rigole en se roulant dans l’herbe mouillée avec eux.

Ils sont là. Ils existent. Ils évoluent sous ses yeux.

8

Pluies torrentielles, de nouveau, la nuit durant.

Elle ne dort pas.

Ce qui ne colle pas, dans le souvenir, c’est d’avoir été une petite fille enserrée dans son enfance qui ne craignait ni cieux ni châtiment ni rien. Visage offert aux trombes, extase des sens, avant que le temps ne survienne et ne l’emporte ailleurs.

Ce qui ne colle pas, ne peut être en train d’advenir, ce qu’elle ne peut se résoudre à accepter, c’est que Léonard grandisse et que se fracasse, de nouveau, le cocon qui protège contre les orages et le vieillissement.

Pluies diluviennes, inondations, grêle, tempêtes, typhons. Y aura-t-il des éclairs de chaleur pour ses petits-enfants?

9

Demain, il y aura des titres dans les journaux, des records absolus, des pannes d’électricité, des sinistrés. Eux, comme toujours, auront été épargnés.

Pluie

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