Le professeur

par Annie Cloutier

-Le monde, avait dit le professeur, n’est pas une idée. Il est une image.

C’était le premier cours.

Tout de suite, nous avions lié cette entrée en matière aux concepts que nous avions étudiés jusque là, lors des autres sessions. Barthes, McLuhan, Panofsky. La civilisation de l’image audiovisuelle. Son pouvoir séducteur ensorcelant. Sa polysémie. L’approche ne nous était pas étrangère. Mais à nous qui adorions les subtiles nuances des phrases qu’il fallait lire et relire longuement, à nous qui, avec l’intact engouement de la jeunesse, vénérions les idées, sa formulation proche du slogan nous était apparue d’une simplicité presque choquante. Le monde, ses nuances infinies, son incontestable matérialité et ses multiples facettes : une image?

La première séance n’avait duré que vingt minutes. Le professeur s’était présenté comme un aficionado des « nouvelles technologies » et avait, à leur sujet, débité un court laïus qui se concluait par sa confiance en leur capacité de révolutionner la société. Nous étions en 1995. Internet balbutiait. Le professeur, dès ce premier cours, avait proposé que nous nous y abonnions. Les communications en seront facilitées, avait-il argumenté. Nous n’avions pas hésité longtemps. Nous étions avides de nous inscrire dans le monde de demain. Nous allions devoir défrayer de notre poche les frais de notre abonnement à Sympatico, mais what the hell, nous étions-nous dit, le virtuel semblait passionnant.

Sur cet accord, le professeur avait distribué de très succincts plans de cours (ils tenaient sur une page et demie), et nous avait signifié notre congé. Il avait l’air jeune, intelligent et bien mis, nous n’avions pas remis en question qu’il n’eût pas jugé bon d’entrer dans le vif du sujet. Nous attendions le cours suivant avec confiance. Nous avions hâte d’entendre ses théorisations révolutionnaires sur l’image.

Au pub, après la séance, nous avions tout de suite échangé nos impressions : intéressant, ce prof; stimulante, même, cette approche. Nous sentions confusément qu’une remise en question bien encadrée de ce que nous avions échafaudé, au cours de notre formation collégiale en philosophie, comme analyse d’un monde supposé dicible et dissécable – un monde, toutefois, qu’il semblait pour le moins loufoque de résumer en une formule assez faible-, était ce qui manquait pour faire de nous des étudiants ouverts et méticuleux. Vérifier, contre-vérifier : là était la vérité.

Repoussant sa chaise, l’une d’entre nous a toutefois émis une réserve : « Il me semble que le professeur n’a pas dit grand’chose, finalement, aujourd’hui. Il me semble que quand on condamne une approche éprouvée comme le débat d’idées, il faut avoir quelque chose à proposer en remplacement. »

Nous n’étions pas d’accord avec elle :

-Il n’a pas condamné le débat d’idée!

-Si, il l’a condamné! Il a dit que le monde n’est pas une idée, qu’on ne peut pas le conceptualiser!

-C’est pas ça qu’il voulait dire.

-Et il voulait dire quoi, d’après toi?

-Juste ça, que le monde peut être une image. C’est une évidence, à la limite!

Cette fille aimait critiquer. Elle était du genre à voir la poutre dans l’œil de son voisin, plutôt que la paille dans le sien. « Donne-lui donc une chance, à ce prof », lui avons-nous suggéré en chœur.

*

La semaine suivante, le cours devait débuter pour de bon. Nous sommes arrivés tôt, et nous avons fait silence avec quelques minutes d’avance. Nous avions hâte d’écouter le professeur.

L’approche de la réalité matérielle par l’image n’était évidemment pas neuve. La télévision existait depuis plus de quarante ans et il s’était écrit des romans-fleuves sur les changements philosophiques qu’elle opérait sur la représentation que, collectivement, nous nous faisions du monde. Mais nous étions intrigués par la prétention audacieuse du professeur à élever l’image au rang de paradigme. Nous nous tenions prêts à consigner d’abondantes notes dans nos cahiers.

Or, le professeur, nous prenant de court, débuta cette deuxième séance par une projection d’acétates qui occupa toute la période. Retables flamands du Christ en croix, enluminures tirées du Livre des heures, comète de Halley crochetée sur la tapisserie de Bayeux, portraits de dames au long cou drapé d’hermine, Aliénor d’Aquitaine, Hyeronymus Bosch, le califat jusqu’à Poitiers : les images étaient frappantes, heuristiques (nous a-t-il alors semblé), et contrastaient avec notre perception d’une philosophie de l’image étroitement liée au XXe siècle. Le professeur, qui ne les commentait que d’appréciations personnelles sur leur esthétisme, nous avait avertis de ne pas prendre de notes : en civilisation de l’image, la graphie aurait tôt fait de disparaître. Autant nous y faire immédiatement.

Et ainsi donc, nous avions passé ce deuxième cours hypnotisés par les plus grands chefs-d’œuvre que le Moyen-Âge avait été capable de produire. Les rideaux avaient été tirés sur les hautes fenêtres qui donnaient sur le boulevard, plongeant notre local dans l’obscurité. Nos cahiers étaient rangés dans nos sacs. Nous nous étions quasiment assoupis.

*

Le troisième cours dura deux heures. C’était une heure de moins que les trois heures réglementaires. Lorsqu’à dix heures du matin le professeur éteignit le projecteur, et qu’il ralluma subitement les lumières, nous émergeâmes avec surprise de notre torpeur. Le professeur avait passé la totalité de deux heures à projeter les diapositives de son dernier voyage au Laos. Devant nos consciences un peu déroutées avaient défilé les figures rondes d’enfants portés dans des langes au dos de leur mère, les sourires de paysans peinant dans des rizières, les canopées de palétuviers barbotant dans des mangroves. Mais nous n’en étions toujours qu’à la première acétate de ce que nous aurions dû voir au premier cours, et dont nous avions copié l’intitulé dans nos cahiers : « Les ruses de la technologie ». C’était le titre du livre très dense que le professeur nous avait fait acheter : 687 pages, $59,95, par l’un des philosophes italiens les plus en vue du moment.

Nous estimions en outre que le professeur nous devait une conclusion sur ses imageries, tant médiévales qu’indochinoises : quelle modélisation les liait donc à l’omniprésence contemporaine de la vidéo, par exemple? Alors que nous quittions ce troisième cours, nous avons commencé à ressentir les infimes et paradoxales prémisses du mécontentement.

*

Le quatrième cours débuta par une séance de photographie. Le professeur avait amené sa caméra, une Canon EOS, qui pouvait mitrailler avec une efficacité de dix cadres par seconde. Il nous décrit l’objectif, long d’une vingtaine de centimètres, comme capable de saisir, à plus de quinze mètres de distance, un colibri en pleine succion de nectar. Tournant et retournant son précieux objet entre ses mains, il nous le présenta avec une ardeur si tendre, que nous nous en trouvâmes embarrassés. Puis, contournant son bureau, il se mit à arpenter les allées de ses lentes enjambées, à s’agenouiller, à pointer son objectif, à tourner la mise au point et – clic!, à nous figer, l’un après l’autre, sur sa pellicule.

Nous avions dix-neuf ans. Que savions-nous du droit à la vie privée? Nous n’avons pas protesté. Le professeur, devant nos visages perplexes, se faisait rassurant : « Il s’agit d’une expérience. Vous allez voir. Le monde de l’image est fascinant! Et il évolue sans cesse avec les développements technologiques. »

Après le cours, lorsque le professeur, ayant remballé son attirail, eut quitté la salle, l’une d’entre nous a éclaté en sanglots. Il s’agissait d’une Marocaine nouvellement immigrée, qui arrivait et qui repartait du cégep voilée. Pendant les cours, toutefois, elle choisissait de ne pas cacher son visage. Bien qu’à cette époque, nous n’eussions encore été que peu exposés à la réalité des chocs culturels, nous comprenions tacitement qu’elle cherchait son point d’équilibre, et nous ne la brusquions pas.

Nous avons fait cercle autour d’elle : « Mais qu’est-ce que tu as? Pourquoi tu pleures?», lui avons-nous demandé. Elle ne répondait pas. Elle continuait de tressauter en silence. Puis, au bout d’un moment, se ressaisissant, elle s’est redressée et elle a dit : « Rien. Il n’y a rien. Excusez-moi. »

*

Au cinquième cours, nous n’avions vu que la moitié des acétates qui étaient prévues pour la deuxième séance. Et le professeur n’était pas revenu sur sa conceptualisation d’une société de l’image. En fait, il s’était agi d’un malentendu : le professeur détestait les conceptualisations, et il ne fallait pas nous attendre à en entendre dans son cours. Nous dit-il.

Au milieu de cette semaine-là, nous nous donnâmes rendez-vous au pub. Avant même que nous nous missions à boire, les premières attaques contre le professeur fusèrent :

-On ne fait rien. On n’apprend rien. C’est débile.

-J’en peux plus des acétates. Vivement une bonne vieille théorie incompréhensible et stimulante!

-J’ai peur de ses maudites photos.

Car il ne cessait plus de nous photographier. Il nous faisait parvenir, sur Sympatico, des courriels flagorneurs, qui nous encourageaient à faire fi de l’intellectualisme ambiant, pour mieux exprimer notre moi profond. Il alla un jour jusqu’à évoquer la dimension sexuelle de nos vies, qu’il nous fallait, selon lui, mieux assumer, si nous voulions devenir autre chose que des philosophes coincés.

-Avez-vous commencé votre travail de session? demanda l’une d’entre nous.

-Non. Les consignes ne sont pas claires. J’attends, répondit quelqu’un.

-Non. Je vais le faire à la dernière minute et le bourrer de photos. Ça va lui plaire, répondit un autre.

-Oui. Je vais le lui remettre la semaine prochaine, répondis-je.

C’était bien moi, ça. Je planifiais toujours ma charge de travail dès le début de la session. C’est ce qui me permettait d’obtenir de bons résultats, malgré mes difficultés en français.

La remise de ce premier travail était prévue pour la septième semaine. À la sixième, je déposai mes huit pages sur le bureau du professeur avec soulagement. J’avais passé les deux dernières semaines dans une angoisse floue, à bûcher sur un  travail mal expliqué qui portait sur les conséquences « représentationnelles » de l’infographie nouvelle. Mais j’avais tenu à donner mon maximum, comme d’habitude, et mes recherches avaient été stimulantes, finalement.

Le professeur entra dans la classe et jeta un coup d’œil sur son bureau. Visant mon travail, il releva la tête. « Je vois que certains d’entre vous ont fait preuve de zèle », commenta-t-il.

Il s’empara de mon travail. Le soupesa. Puis il le feuilleta longuement. « J’espère que vous n’avez pas dépassé le nombre de pages permis », commenta-t-il. Il sourit. « D’ailleurs, je vais maintenant vous communiquer les consignes précises du travail. » Et, se tournant vers le tableau, il s’empara d’une craie, et entreprit d’énumérer, tout en les écrivant, les cinq points qu’il désirait voir aborder dans le travail.

Je me mis à transpirer. Le travail valait vingt-cinq points. J’avais mis six jours et beaucoup de minutie à l’effectuer.

Point un : le travail devait comporter une brève mise en situation.

J’en avais inclus une.

Point deux : le travail devait comporter une question de recherche. Une seule.

Le mien en comportait, disons, une et demi. Le professeur allait-il en faire tout un plat?

Point trois : le travail ne pouvait porter sur les conséquences de l’évolution informatique sur l’image, ce point ayant déjà été abordé en classe. Il fallait trouver autre chose.

Mon cœur cessa de battre. Je n’entendis pas l’énonciation des autres points. Lorsque le professeur eut terminé d’écrire, il se tourna vers son bureau, prit, une fois de plus, mon travail dans ses mains, et me regardant, demanda : « Veux-tu le reprendre? »

-Ce ne sont pas là les consignes qui figuraient au plan de cours, émis-je faiblement.

Le professeur balaya la classe du regard :

-Est-ce qu’il y en a qui ont un problème avec ces consignes? demanda-t-il.

Personne ne répondit.

-Mais j’ai suivi les consignes qui figuraient au plan de cours! Vous ne pouvez pas me demander de reprendre mon travail!

-Je ne te demande pas de le reprendre. Je te l’offre. À toi de juger de ce qui est dans ton intérêt.

J’étais une étudiante modèle. Jamais je ne faisais de vagues. Je n’étais pas la plus intelligente, mais j’étais zélée, comme l’avait remarqué le professeur, et je désirais poursuivre mes études à l’université afin d’enseigner la philosophie dans un cégep. Je me suis levée. J’ai marché vers le bureau du professeur. J’ai récupéré mon travail, humiliée.

*

J’ai contacté mon association étudiante. Ils étaient au courant du dossier. Depuis sept ans, soit depuis l’année de son embauche, ce professeur faisait l’objet de plaintes. La qualité de son enseignement était médiocre. Il s’immisçait dans la vie privée des étudiants. Il faisait preuve de favoritisme dans l’attribution de ses notes. Il modifiait verbalement son plan de cours, selon ses caprices. Mais personne ne savait quoi faire contre lui.

J’ai contacté la directrice du département. Elle était au courant du dossier. Mais elle ne savait pas quoi faire contre lui, elle non plus. Il avait des droits. Il fallait une accumulation de faits accablants pour blâmer un professeur.

« Reprends donc ton travail, me disaient les étudiants de ma classe, en soupirant. C’est plate, mais tu ne vas quand même pas te rendre folle avec ça! »

Or, je refusai de le reprendre. Je considérais l’attitude du professeur comme une injustice. J’en fis une question de principe.

Je continuai d’assister au cours, la mort dans l’âme. Je reçus ma note : quatorze sur vingt-cinq. Je songeais au prochain travail : quelle règle arbitraire le professeur allait-il imaginer à la dernière minute? Et pourquoi s’attaquait-il à moi?

Je ne pensais plus qu’à cela. Derrière mon étroit comptoir de chez Bizou, où je travaillais comme assistante-gérante le jeudi soir et les fins de semaine. En brassant la sauce à spaghetti en pot sur la cuisinière rouillée de mon trois et demi. Dans les bras de mon chum, qui venait coucher chez nous un soir sur deux et qui en a rapidement eu assez, de m’entendre ruminer cette histoire.

-Envoie-le donc chier, ton maudit prof, qu’on en finisse une fois pour toutes!

-Mais c’est pas juste!

-Mais c’est juste un travail, criss!

-Mais c’est mon travail! T’aimerais-tu ça, toi, te faire défaire ce que tu fais sans raison valable?

Notre couple était récent. Je lui reprochais de ne pas comprendre. De dénigrer mon courage face au machiavélisme du professeur. Lui, il s’horripilait de ce qu’il appelait ma « fabulation » Nous nous sommes laissés.

*

Malgré ce coup dur, il me fallait tenir le coup jusqu’en mai, et je le tenais. Mais je me défaisais. Les cours étaient devenus une torture. Depuis que je lui avais tenu tête en lui remettant intact un travail qu’il m’avait offert de reprendre, le professeur me dénigrait. C’était des allusions : « Certaines penseront peut-être que… » « Je ne pense pas que tout le monde va être d’accord avec moi, mais… » Et il me fixait du regard en souriant.

Il devenait, par ailleurs, de plus en plus sympathique. Il avait abandonné les acétates et les diapositives. Il avait pris de la verve, et s’était mis à enseigner les thèses du philosophe italien, dont il s’avéra qu’il était un spécialiste. S’il arpentait encore les allées, c’était sans sa caméra, et pour insuffler de l’enthousiasme à son enseignement. « Et vous, qu’en pensez-vous? », demandait-il à tous propos. « Allez! Exprimez-vous! » Il encourageait la classe à émettre des opinions, qu’immanquablement il jugeait « remarquables », « éminemment pertinentes ».

Il devint inéluctable que nous nous disloquions. Alors que nous avions, depuis septembre, formé une meute de finissants fraternelle, nous n’étions plus qu’un vague ensemble d’individus qui cherchaient leur meilleur avantage dans une situation que, pour ma part, je jugeais kafkaïenne.

Il n’y avait plus de nous.

Nous avions tous compris qu’à moins de faire preuve de beaucoup d’obséquiosité envers le professeur, nous verrions notre moyenne, vaillamment maintenue au fil des sessions, diminuer drastiquement. Certains voulaient devenir professeurs ou chercheurs, obtenir des bourses. Certains cherchaient à se faire admettre dans des programmes universitaires prestigieux. Nous nous sommes mis à nous concurrencer pour répondre aux questions du professeur, à faire étalage de notre juvénile érudition : « Mais ne croyez-vous pas plutôt, monsieur, que…? » « Je pense que vous avez raison là-dessus, monsieur. »

Il n’y avait plus de façon de discuter de ce qui m’arrivait. « Reviens-en, franchement!, me disaient mes camarades.  Tu ne peux pas toujours avoir au-dessus de 90! » Ils me traitaient de chiâleuse, d’obsédée par les notes. « Mais c’est pas ça, la question!, rétorquais-je, outrée. La question, c’est : pourquoi vous lui faites plaisir en répondant à ces questions? Pourquoi vous riez de ses blagues idiotes? Vous ne voyez pas qu’il vous met en boîte? » « Parce qu’elles sont drôles, ses blagues », répondaient-ils.

Ils avaient choisi leur camp.

Ils avaient eu vingt-et-un, vingt-deux dans leur premier travail, ainsi que dans ceux qui avaient suivi. Ils trouvaient que le professeur était assez juste. Ils faisaient abstraction de ma criante exception.

J’étais jeune et je ne savais pas comment me défendre. J’ai commis toutes les erreurs stratégiques possibles.

J’ai pris l’une des étudiantes à part et je lui ai dit : « Tu lui as demandé un délai et il te l’a accordé. Tu as obtenu la meilleure note de la classe. Il ne t’a pas pénalisée pour ne pas avoir suivi les règles à la lettre! »

-Mais tu n’avais qu’à refaire ton travail! Il t’a donné une chance de le reprendre!

C’est ce qu’elle m’a répondu.

J’ai abordé un garçon du groupe : « Mais tu détestais qu’il nous prenne en photo! Tu n’arrêtais pas de le critiquer dans son dos! »

-Mais il ne le fait plus. Et je trouverais injuste de liguer une classe contre un professeur tout seul sur son estrade.

-Et que je me batte seule contre l’arbitraire, tu ne trouves pas ça injuste?

Je ne me souviens plus du peu qu’il m’a répondu.

Il m’aurait fallu faire lire mes travaux à tout le monde. Et à chaque fois plaider : « Tu vois? Tu vois comme il est correct, mon travail, comme il l’a mal jugé? »

Mais personne n’avait envie de lire mes travaux. Ni le premier, ni les trois autres qu’il m’a fallu défendre après.

*

Je me suis éloignée d’eux. Je ne me contraignais à assister aux cours que pour éviter de munir le professeur de griefs à mon endroit. J’arrivais à l’heure pile et j’étais la première sortie de la classe.

*

À la fin de la session, au pub, la classe s’est retrouvée pour le dernier verre du cégep. Le professeur a été invité. Mais pas moi. Je travaillais, ce jeudi soir-là. En enlignant les colliers de fausses perles sur les présentoirs du kiosque, je me suis représentée mes camarades en train de rire et de fêter avec le professeur, et j’ai compris qu’on puisse, en fantasme du moins, décharger sa kalachnikov sur la traîtrise de confrères pusillanimes et insouciants.

J’ai terminé le cours avec, tout juste, la note de passage. J’aurais pu considérer cela comme une victoire. Repartir en neuf. Me prendre un nouvel appartement près de l’UQAM, au centre-ville. Raconter un récit différent à un nouveau chum. Mais quelque chose s’était cassé.

*

Aujourd’hui, en 2014, le professeur enseigne toujours. Je vois parfois sa belle tête d’éminence, son veston de velours beige, son air satisfait marcher dans le couloir du cégep. Rien ne prend sur lui. Avec les années, les pièces relatives à son incompétence se sont empilées dans les archives du département. La plupart des associations étudiantes qui se sont succédé ont essayé de réclamer sa démission. À trois reprises, les étudiants, en assemblée générale spéciale, ont voté son expulsion. Des élèves brillantes ont changé de cégep lorsqu’elles ont eu affaire à lui. Des lettres ulcérées ont paru dans La Presse, demandant sa démission. Certaines années, des classes entières ont refusé d’assister à ses cours. (Des classes beaucoup plus solidaires que la mienne, dois-je reconnaître à regret.) Rien n’a jamais pu être fait contre lui.

Je suis devenue sa meilleure protectrice. En tant que secrétaire du département, je le regarde avec jouissance meurtrir des étudiants innocents. Je le regarde harceler psychologiquement. Je le regarde jouer avec les règles dites et non-écrites pour écraser les meilleurs talents. J’écoute en hochant la tête les doléances des étudiants qui défilent dans mon bureau. Je fais semblant de ne pas les croire. Je leur dis : « Ne vous comportez pas comme des enfants. Ce professeur ne serait pas là s’il n’était pas compétent! » Je leur donne à entendre qu’ils n’auraient pas tant de problèmes avec lui s’ils travaillaient mieux.

Avec les années, plus personne n’ose entreprendre quoi que ce soit contre lui. Trop d’énergie en  échange de piètres résultats.

*

J’ai annulé mon inscription à l’UQAM cette année-là. Je n’avais plus de force. Un poste de relationniste s’est ouvert au cégep et on me l’a octroyé. Je l’occupe encore.

Je considère que c’est de sa faute.

Le voir anéantir d’autres espoirs est mon unique consolation.

Image

Jérôme Bosch, L’escamoteur, 1496-1516, Musée municipal de Saint-Germain-en-Laye

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