Maternité, travail, féminisme

par Annie Cloutier

Je me prépare, début mars, à publier un essai sur la maternité, le travail et le féminisme qui s’intitulera Aimer, materner, jubiler. L’impensé féministe au Québec (VLB). En attendant sa parution, voici quelques unes des réflexions qui ont guidé la rédaction de cet ouvrage.

Lors de ma participation aux ateliers préparatoires des État généraux du féminisme, en mai dernier, j’ai remarqué que plusieurs participantes, discutant du triangle maternité/travail/féminisme, s’interrogeaient quant à la pertinence d’approches plus ou moins « révolutionnaires ». « En finir avec le patriarcat et le néolibéralisme », par exemple. « Contraindre les hommes à materner autant que les femmes. » Mon approche est différente et vise d’abord et avant tout à éviter l’idéologie (et donc les appels à la révolution des structures) d’une part et à défendre la noblesse et la valeur des soins d’autre part, afin que plus de femmes (et d’hommes) se sentent capables d’affirmer leur envie de se consacrer à leurs proches si c’est ce qu’elles ressentent.

Je désire que chaque femme puisse mener une vie qui revêt du sens à ses yeux et qu’elle puisse effectuer des choix valorisés. Chaque femme n’a pas nécessairement le choix de passer moins de temps au travail rémunéré et plus de temps auprès de ses enfants, mais toutes les femmes n’ont pas nécessairement le choix d’occuper un emploi intéressant non plus. Par contre, plus de femmes que ce que les théories féministes admettent généralement ont le choix bien réel de travailler moins et de mettre leurs revenus en commun avec ceux de leur conjoint afin de vivre une vie familiale qui ait du sens pour elles. Le modèle normatif de la superfemme qui concilie famille et travail avec succès est inspirant, mais il ne convient, dans la réalité, qu’à peu de femmes. Plusieurs de celles qui essaient de se montrer à la hauteur de cet idéal, semaine après semaine, se disent épuisées, coupables, découragées.

À partir de ce constat, ma perspective demande notamment que plus d’obligations financières pèsent sur les pères, notamment lors d’une séparation, que la vie en couple et la sécurité qu’elle propose soient revalorisées (sans pour autant dévaloriser les autres modes vie) et que les politiques dites familiales… mettent la famille au centre de leurs préoccupations, ce qui n’est pas du tout le cas en ce moment. De fait, les politiques familiales québécoises, grandement influencées par le féminisme institutionnalisé québécois, ne viennent en aide de manière substantielle qu’aux parents travailleurs, ce qui fait dire à plusieurs commentatrices dont je suis que cette politique soutient plutôt le travail que les familles.

Quand je parle de révolution dans mes écrits, c’est une révolution des mentalités que j’ai à l’esprit. Et cette révolution, c’est d’abord au sein du féminisme dominant qu’elle doit s’effectuer. Il s’agit d’une révolution qui va dans le sens contraire des révolutions traditionnelles, car plutôt que d’engager les forces et les convictions de chacune dans le but de renverser les structures afin d’atteindre un idéal vu comme convenant à toutes, la révolution que je propose va plutôt dans le sens d’un relâchement des idéaux et des mythes auxquels nous sommes fermement cramponnées et au nom desquels nous craignons parfois de vivres nos vies tel que nous l’entendons.

L’un de ces mythes est celui selon lequel notre autonomie et notre maturité psychosociale sont nécessairement liés à l’occupation d’un emploi rémunéré à temps plein.

Le féminisme dominant fustige souvent – à raison – les nombreuses idéologies qui balisent les comportements des femmes, telles que les dogmes religieux ou l’hypermaternité par exemple. Mais le féminisme lui-même, en ne cédant jamais un pouce de l’exigence entière et constante de gagner chaque sou personnellement, contribue à épuiser, voire à aliéner les femmes.

Car aider les femmes, ce n’est pas uniquement s’efforcer de faire d’elles des gagnantes du monde du travail. Aider les femmes, c’est aussi (surtout, à mes yeux), valoriser ce qu’elles sont et ce qui est important à leurs yeux. Plusieurs femmes attribuent une grande valeur au fait de prodiguer des soins, mais se heurtent, lorsqu’elles le font, à l’incompréhension de la société, certes, mais aussi et surtout du mouvement même qui est supposé reconnaître ce qu’elles sont et les défendre.

Le féminisme est si habitué à réfléchir en termes de théories, de modèles normatifs, de luttes de pouvoir structurelles, d’androcentrisme et d’injustices qu’il oublie trop souvent que les femmes (et les hommes) vivent d’abord leur vie en tant qu’êtres humains qui désirent ressentir que leur existence a un sens. Je désire remettre les personnes au cœur de la réflexion féministe – ou, à tout le moins, ajouter la perspective personnelle à la théorie idéologique féministe. Bien sûr, lorsque le féminisme se demande quelles politiques peuvent sortir le plus grand nombre de femmes de la pauvreté, c’est la vie de chaque femme qu’il tente d’améliorer. Mais il oublie alors de se demander le sens que revêt pour chaque femme le fait de vivre sous le seuil de la pauvreté. Je ne cherche pas à nier qu’être pauvre, dans une société de consommation exacerbée telle que la nôtre, est loin d’être une partie de plaisir. Mais certaines personnes préfèrent une simplicité relative et la richesse des relations humaines à la course sans fin à la conciliation. « Sortir les femmes de la pauvreté » ne devrait pas être un objectif général et absolu qui ne tienne compte ni de la diversité des aspirations et des vécus, ni de l’importance que revêt la maternité pour plusieurs femmes.

Les solutions révolutionnaires continuent de m’être sympathiques, mais je laisse à d’autres le soin de théoriser des approches d’une telle envergure. Pour ma part, ce qui m’importe est de valoriser ce que font les femmes d’ici et de maintenant dans le contexte tel qu’il est. On n’a pas besoin d’une révolution du mode de reproduction/production pour se mettre dès maintenant à accorder une importance primordiale au privé, à la famille et aux soins par rapport au travail rémunéré. Mais étant donné la difficulté, au sein du féminisme, d’évoquer des notions telles que la maternité, l’envie de passer du temps auprès de ses enfants, l’amour, la vie de couple, le mariage, etc., sans être soupçonnée de conservatisme religieux ou de rêveries de midinette, il s’agit bel et bien d’une révolution (de la mentalité féministe) que je propose.

Le féminisme institutionnalisé demande que les femmes sortent enfin de la sphère des soins afin de gagner des revenus aussi importants que ceux des hommes. Je ne suis évidemment pas contre la vertu, mais ma position diffère légèrement : pour moi, premièrement, il n’y a pas de mal à gagner moins que les hommes à condition de gagner un revenu décent.

Deuxièmement, ce calcul purement monétaire de ce que peuvent rapporter les professions choisies par les femmes fait l’impasse sur la valeur plus fondamentale des soins et le sens qu’ils peuvent revêtir pour celles qui les prodiguent, professionnellement ou dans la sphère privée.

Finalement, quand on parle de l’appauvrissement des travailleuses monoparentales, on oublie systématiquement de se demander pourquoi et comment il est possible que l’ex-conjoint s’en tire mieux que les ex-conjointes suite à la séparation. Que les ex-conjoints occupent des emplois mieux rémunérés est une chose, mais qu’ils soient encore en mesure, en 2014, de négocier de meilleures conditions de séparation que leur ex-conjointe, pour des raisons tant psychosociales (les femmes n’aiment pas négocier, « achètent la paix », etc.) que systémiques (sans contrat d’union de fait, les femmes qui ont mis leur carrière en veilleuse pendant l’union n’ont droit à AUCUNE reconnaissance de l’État ou de leur ex-conjoint, même lorsque celui-ci a encouragé ou soutenu la décision d’être plus souvent à la maison, ce qui est souvent le cas), est une aberration. Un féminisme qui valorise les soins pourrait militer dès maintenant en faveur de la protection financière des femmes qui prodiguent des soins au sein des couples.

Au cours des prochaines semaines, d’autres nouvelles d’Aimer, materner, jubiler et d’autres réflexions sur ces questions suivront.

Image

Étudiante, mère au foyer… et deux adorables enquiquineurs se faufilant sous mon bureau, il y a quelques années.

Publicités