Une nouvelle année exempte de crises d’anxiété

par Annie Cloutier

Le temps des fêtes est une longue vague de temps soyeux et indolent. Au sous-sol, les enfants en pyjama sont autosuffisants : devant leur écran, ils pourchassent des pirates dans les Caraïbes ou des gobelins terrés dans des mines. Gerrit et moi nous levons tard, nous nous recouchons, nous nous blottissons l’un contre l’autre, nous repoussons le moment de. Plus tard, nous sortons, nous nous gorgeons de froid scintillant, de soleil pâle et de flocons, nous patinons à grands pas lents, nous longeons les glaces auprès du fleuve, nous skions.

En fin d’après-midi, yoga chaud. Une heure de chaleur loin de la meute accaparant mon foyer. Attention. Conscience. Appréciation de moi.

Le soir venu, nous sélectionnons notre musique préférée. La maison baigne dans les mots de Bob Dylan et de Catherine Major. Nous buvons un vin blanc fabuleux en préparant ce que nous appelons du faux poulet à l’estragon (à base de tofu). Nous mangeons en discutant plaisamment, détendus, ébahis par l’onctuosité du repas.

Puis nous nous blottissons dans le gros divan, tisane entre les paumes, et nous manipulons la manette chacun à notre tour.

-Tu joues avec nous, maman?

Rare occurrence.

Ils sont contents.

Une fois au lit, nous n’en finissons plus, Gerrit et moi, d’évoquer la béatitude de ces vacances, le bien-être, le bonheur fou d’être ensemble, l’équilibre et la simplicité.

2

Me suis-je endormie? Je me redresse, les sens en alerte. Que se passe-t-il? Le lampadaire de la rue diffuse sa lueur dans la pénombre. Contours des meubles, cadres familiers. D’où l’alarme provient-elle? L’univers entier pacifié, ronronnant. Enfants enroulés dans le sommeil. De Gerrit, près de moi, monte le souffle de la sécurité. Rien ne remue.

Et pourtant.

L’instant suivant, la sensation se précise subtilement.

Et je sais.

La menace gronde à l’intérieur de moi.

C’est là.

3

Une impression de défaillance. D’écroulement neuronal. D’affaissement.

De mort.

De chagrin, aussi. Et de doute ultime, pétrifié.

4

Toute résistance est futile. Tu ne le sais que trop.

Ceci est un ressac, ceci est sauvage, ceci pourrait t’emporter.

Ta mâchoire s’est mise à claquer, des tremblements violents t’agitent, tu es prise de nausées. Tu es la proie d’une terreur sans nom.

Sortir seulement de la prostration

desserrer l’étreinte de tes bras autour des genoux

fissurer la glace et le froid

lutter contre les membres fossilisés, allonger le bras

enligner les coches du flacon pour qu’une pression tremblante du pouce en fasse sauter l’opercule

de l’ongle, disséquer le cachet

le porter sous ta langue

Puis attendre

qu’il fasse effet –

Cela exige les sursauts les plus ataviques de ton instinct de survie et de ta volonté d’invoquer la raison pour te rassurer.

5

Le lendemain, abattement.

Alors que les vacances se déroulaient dans l’enchantement jusqu’à présent!

C’est ma faute.

Mon caractère chancelant.

Mes accès de colère foudroyante.

Mes exigences, mes geignements, mes hauts et mes bas.

Ma médiocrité.

Je ne supporte plus les facéties des enfants.

Gerrit me paraît inutile et séparé de moi.

J’ai peur, je ne vaux rien, vous seriez mieux sans moi.

Je ne me sens plus la force de remuer.

6

Le soir du 31, devant Gerrit qui n’en finit plus de se casser la tête à tenter de comprendre ce qui, exactement, cause des terreurs d’une telle ampleur chez moi, j’affirme :

« C’est une océan de désespoir qui gonfle en moi, sous la surface plane du bonheur, depuis plus d’une décennie. »

7

Des années de questionnement, d’angoisse, d’avant-bras rongé jusqu’au coude, de culpabilité, de l’idée que le monde, mon mari et mes enfants seraient plus légers si je cessais d’exister. Des années de discussions entre amies, d’anxiolytiques et de psychanalyse. Des années d’émotions refoulées et de manipulations psychologiques.

Peu à peu, j’ai compris des bribes. J’ai lié des points. J’envisage certaines situations d’un point de vue différent.

À combien de reprises n’ai-je pas affirmé devant ma psychologue : « J’ai commis un crime. J’ai tué quelqu’un. Il faut que j’expie. »

Mais à qui, exactement, ai-je causé un tel tort irréparable?

Quel est mon méfait? Pourquoi est-ce que je ne mérite pas d’exister?

Combien de fois le constat dépité, la certitude, le désespoir : « Je suis une mauvaise personne »?

Combien d’efforts acharnés pour comprendre le monde autour de moi et pour m’y insérer sereinement, en dépit d’un sentiment constant de décalage et d’aliénation?

L’étranglement croissant, d’année en année. L’écartèlement et la disjonction. Mère au foyer et doctorante dans une université prestigieuse. Femme brillante que le moindre commentaire assené avec un peu de sévérité peut réduire au silence et rabrouer. Ratée magnifique. Psychopathe méritante. Obèse et sexy. Grande gueule encombrante en société. Mais accompagnante à l’empathie infinie aussi.

À certains moments du temps des Fêtes, j’ai cru sincèrement que la meilleure solution consistait à me présenter à l’asile le plus proche et à demander à être internée.

Le 31 au soir, je n’avais pas de souhait plus cher que de me rouler en boule sous mon édredon et de ne pas accueillir la nouvelle année.

8

La soirée s’est déroulée autrement.

Vers vingt-et-une heures, des amis sont arrivés, joyeux, pétulants, comme il se doit. Gerrit a enfoncé le tire-bouchon dans le liège d’une bouteille de blanc. J’ai senti le vide spiraler.

Oh non. Oh non.

Je suis montée m’étendre et j’ai failli m’endormir toute habillée.

Quand je suis redescendue, nos amis s’enquérant de mes traits tirés, de mes yeux cernés, j’ai entrepris de narrer, une fois de plus, l’histoire que je me raconte depuis des années et qui justifie le mieux, à mes yeux, mes crises de panique et d’anxiété.

La séparation de mes parents lorsque j’avais seize ans.

Le départ de ma mère, un premier janvier au matin.

Le retour d’Allemagne, six mois plus tard, dans un foyer dévasté. Un père atterré, absorbant le choc, recollant les morceaux du mieux qu’il peut. Une mère en amour, exaltée un jour, catastrophée le lendemain, malade de pâmoison puis de culpabilité dans son nouveau quatre et demi. Une petite sœur vaillante, sourcils trop froncés pour ses douze ans. Lorsque j’atterris à Mirabelle, elle est déjà rompue à la nouvelle réalité depuis des mois. Un petit frère de deux ans et demi qui m’a manqué follement, mais qui ne me reconnaît plus et que je ne côtoie désormais qu’une semaine sur deux.

Récit poignant et rassurant d’une certaine façon : comment douter que de tels événements aient marqué à jamais ma capacité d’éprouver de la confiance et de la stabilité?

Cette histoire – bien que partielle et partiale – est vraie et elle fait partie de moi. Je me la raconte toutefois depuis vingt ans sans qu’elle n’atténue les accès de désespoir. L’explication de fond me manque encore cruellement.

Or, il y a trois jours, le 31 décembre au soir, mes amis, proposant leur interprétation de mon récit, ont peut-être fendu une brèche dans mon esprit. Subitement, j’ai vu l’ensemble des choses autrement. D’autres, au fil des années, ont prononcé les même paroles que mes amis, émis le même type d’hypothèses, avancé des élucidations semblables. Je les ai rejetées du revers de la main. Elles ébranlaient trop de certitudes. Elles suscitaient plus d’affolement qu’elles n’en apaisaient. Elles troublaient ma morale et mes convictions. Je préférais m’enfoncer chaque année plus avant dans le désespoir plutôt que de les accepter.

Nous connaissons ce mécanisme. Certaines vérités mettent des vies entières à se révéler dans toute leur violence et leur complexité. Nous savons qu’il n’y a pas pire aveugle que celle qui craint sa capacité de discernement.

9

Je n’en parlerai pas tout de suite.

Ce qui m’arrive, ce que peut-être, j’ai laissé m’arriver toute ma vie, est trop complexe et consternant pour que je puisse l’affirmer subitement avec certitude. Surtout, trop de décisions cruciales et de changements décisifs sont en jeu pour que je m’en ouvre au reste du monde, sans tâtonner d’abord, les yeux aux trois-quarts bandés, dans le quotidien de mon existence privée. Je suis entourée de personnes merveilleuses qui ont cru en moi et qui m’ont soutenue malgré mes déraillements répétés toutes ces années. J’ai trois enfants intacts, solides, satisfaits, appréciés, encouragés, aimés profondément tels qu’ils sont. Je vis auprès d’un mari fabuleux. Je dois protéger et respecter tous ces gens.

Un jour, pourtant, je dirai.

D’ores et déjà, je réfléchis à la possibilité d’écrire un récit entier.

J’entrevois ma renaissance, affranchie, entière, maîtresse de mes capacités, même s’il ne fait aucun doute que rechutes il y aura et que je n’ai pas terminé d’en découdre avec la détresse et les peines.

À tout le moins, je m’accroche à l’espoir de mieux me porter. D’apprécier enfin la personne formidable que j’ai toujours été, sous des strates de mortification et d’anxiété.

Je ne suis pas folle. Je ne l’ai jamais été. Je suis capable de résistance farouche et d’un appétit de vivre d’une portée cosmique.  B. m’écrit : « Fais-le d’abord pour toi. » Elle a raison, évidemment. Mais j’en suis incapable pour l’instant. Se concevoir comme une mauvaise personne, même quand on comprend enfin d’où vient le caractère erroné de cette perception, ça ne s’efface pas subitement. Je ne suis pas tout à fait prête à admettre que j’ai droit, moi, à une vie exempte d’anxiété.

Mais mes enfants et mon mari, si.

Pour l’instant, c’est ce qui, avec le plus de force, stimule mes réflexes de survie.

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À toutes celles et ceux qui, comme moi, se débattent avec leurs démons, je souhaite une bonne année 2014, saine, sereine, courageuse et bien entourée. Et à tous les autres aussi, évidemment!

Annie

Ce texte est suivi de Je vais bien, ne vous en faites pas.

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