Correspondance entre mères au foyer

par Annie Cloutier

Il y a un an, je faisais paraître « Materner est-il dépassé? » dans le Devoir, un texte critiquant le rapport du féminisme le plus médiatisé à la maternité. Suite à sa parution, une lectrice et moi nous sommes engagées dans une correspondance au sujet de ce qu’est une vie bien vécue. En voici quelques fragments.

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Bonjour madame Cloutier,

je vais conserver précieusement la page B6 du Devoir des 29 et 30 décembre 2012 : depuis sa publication, je l’aie déjà lue quatre fois. Ces questions que vous évoquez, elles sont au centre de mes préoccupations personnelles depuis l’arrivée de mon premier enfant, il y a 23 ans.

Puis-je vous raconter?

Étudiante en médecine vétérinaire, un pur, vrai hasard fait que je deviens enceinte. Je connais alors le papa, mon futur mari, depuis neuf mois seulement. Je n’aurais pas cru apprécier autant la maternité. À l’obtention de mon grade de Docteur en médecine vétérinaire, à 23 ans, je suis enceinte de sept mois d’un deuxième garçon (par choix). Commencent alors 20 ans de ma vie à me questionner sur mon rôle de femme et mère dans la société. J’ai eu la chance d’avoir un entourage qui valorisait la maternité et un mari qui acceptait tous mes choix.

Tout en travaillant en clinique vétérinaire et en enseignant au collégial, je supporte financièrement mon mari dans ses études prolongées (médecine puis spécialité).

À la même époque, nous nous marions et deux petites filles naissent.

J’ose le travail à temps partiel, mais je constate que je perds côté carrière (surtout que celle-ci n’est pas bien établie). Et avec quatre enfants dont le père ne peut pas diminuer sa charge de travail, j’ai peu de satisfaction tant au travail que comme mère et je finis par interrompre la pratique de ma profession, il y a onze ans.

J’ai été tellement heureuse avec eux. La grossesse, l’allaitement, les heures passées à bercer et réconforter des bébés, toutes les premières fois qu’ils ont vécues. J’ai développé des beaux liens avec mes enfants, me suis impliquée dans ma communauté, ai pris le temps de prendre soin de moi-même. J’ai beaucoup amélioré ma culture générale pendant cette période, chose qui me satisfait énormément. Un questionnement persistait : quel exemple donnais-je? N’aurais-je pas été un meilleur exemple en poursuivant une brillante carrière? J’aurais voulu être faite comme d’autres femmes le sont : un peu moins maternelle, plus détachée, plus ambitieuse. Ce n’est pas ainsi que j’étais pendant cette période…

L’adolescence des enfants fut une période difficile pour moi. Je devais redéfinir mon rôle devenu plus ingrat. Et puis, il y a deux ans, j’ai senti que j’étais prête à passer à une autre étape de ma vie. Je me suis remise à jour en médecine vétérinaire par un programme de deuxième cycle. Je fais actuellement un certificat en gérontologie et une AEC en zoothérapie. En septembre prochain, je commencerai une maîtrise en bioéthique. J’anime des ateliers pour enfants avec mes chiens. Nous développons des thèmes comme les soins aux animaux, la communication chien-humain, le respect d’autrui, la connaissance de soi. Et on s’amuse. Je visite aussi un CHSLD avec ces chiens. Je passe une journée par semaine avec ma grand-mère de 93 ans. Dans tous ces cas, je reviens chez moi énergisée d’avoir procuré du bien-être. J’aime contribuer  à perpétuer des valeurs de générosité, d’entraide, de souci de l’autre, etc.

Je vous confie un moment de bonheur. Je le vis tous les jours. Je suis bien assise, j’étudie pour mes cours, mes chiens sont couchés tout près puisqu’ils aiment ma proximité. Mes enfants sont soit au travail, à l’école ou quelque part dans la maison et je sais qu’ils sont assez bien. Un appareil téléphonique est déposé à mes côtés : quelqu’un pourrait avoir besoin de moi et je serais alors disponible.

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça? Je réfléchis à mon avenir professionnel et je constate que les voies qui m’intéressent sont celles du « maternage élargi » et que ça risque de ne pas être payant. Je  souhaite garder du temps pour mon entourage. Est-ce que je perpétue malgré moi des stéréotypes? Dois-je en premier respecter ma propre nature, mes intérêts? Alors que mille possibilités s’offrent à moi, je ne rêve aucunement de pouvoir, mais seulement d’évoluer intellectuellement et d’apporter du bien-être à des gens qui en ont tant besoin (nous tous!) de mon entourage et ailleurs.

Je crois que cette part devrait être mieux  reconnue, « récompensée » dans notre société. Comment faire pour y arriver? Le bénévolat est une bien belle chose, mais je me demande parfois si ça ne diminue pas la « valeur » accordée aux activités de support à autrui.

Quand nos sociétés ont cessé de fonctionner avec le troc et commencé à utiliser de l’argent, pourquoi est-ce surtout à « la part traditionnelle de l’homme » qu’on a accordé une valeur?

Je n’ai pas de réel souci financier même en cas de séparation, mais ces questions me préoccupent parce qu’elles façonnent les valeurs dont nous faisons la promotion pour les prochaines générations. Elles auront un impact pour mes filles, aussi… Tous ces questionnements sont très présents, mais j’approche de ma réponse personnelle.

J’ai été passionnée par votre article. Je garde le texte précieusement et l’ai fait parvenir à des amies et à une cousine (bientôt mère d’un troisième enfant, étudiante à la maîtrise en santé communautaire et passionnée de périnatalité) qui réfléchissent aussi à la maternité et autres rôles des femmes.

Je souhaitais que vous sachiez qu’une lectrice a autant apprécié la pertinence et la justesse de votre analyse. Les femmes ne sont pas toutes pareilles, il y a plus d’une façon d’être heureuse et utile à la société. Merci de m’avoir fait sentir que la mienne n’est pas moins acceptable qu’une autre!

Caroline Kilsdonk

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Bonjour Caroline,

je vous remercie beaucoup du temps que vous avez pris pour m’écrire votre appréciation de mon « devoir de philo » du 29 décembre dernier. Je suis très touchée par votre lettre. C’est pour des femmes telles que vous et moi que je surmonte ma peur de ne pas être dans le ton le plus généralement accepté par le féminisme institutionnalisé québécois (un mouvement auquel je m’associe en grande partie) par rapport aux décisions de conciliation famille-travail des femmes de la classe moyenne québécoise actuelle et que je tente de susciter une réflexion sur la noblesse des soins.

Votre parcours ressemble au mien. Je suis devenue mère à 22 ans, alors que j’étais étudiante et que je ne connaissais le père de mon fils (et mon futur mari, qui lit à mes côtés pendant que je vous écris) que depuis 15 mois. Comme la plupart des femmes de ma classe sociale de ma génération, on m’avait préparée à faire des choix dans le monde du travail rémunéré, à gagner ma vie, à être autonome et à me connaître assez bien pour choisir une carrière qui me plairait, mais on m’avait très peu parlé du rôle que jouerait fort probablement la maternité dans ma vie, mon bien-être et – disons – la possibilité d’attribuer un sens à ce que je fais afin d’atteindre une relative sérénité.

Vous écrivez : « Je n’aurais pas cru apprécier autant la maternité. » Je pense que vous n’êtes pas la seule à vous être trouvée bouleversée après la naissance de votre premier enfant. Afin de protéger les mères contre la pauvreté (combat d’un certain féminisme) et de mettre le plus grand nombre possible de mères au travail rémunéré (combat de gouvernements néolibéraux), notre société fait le plus souvent l’impasse sur le plaisir et le sens que retirent plusieurs femmes (pas toutes) de la maternité. Il y a quelques années, j’ai été accompagnante à la naissance et c’est un constat que je faisais alors : plusieurs mères passent leur grossesse à planifier des dates, à s’inquiéter de résultats de test, à calculer des proportions dans leur alimentation et à se poser la question ultime : à quel moment vais-je reprendre le travail rémunéré? Mais peu d’entre elles se préparent à être profondément affectées et à éprouver un amour profond pour leur bébé. Même s’il ne s’agit pas d’un problème aux conséquences nécessairement dramatiques (la grande majorité des mères s’adaptent bien à la naissance de leur enfant), trop souvent, la première maternité est envisagée comme une chose à « gérer ». (C’est la place que donne la société à cette première maternité que je critique ici, non l’attitude de chaque femme, prise individuellement.)

Vous écrivez aussi : « J’ai été tellement heureuse avec eux. » Vous m’en donnez des frissons! C’est cette émotion, ce sens, auxquels je veux redonner leur rôle fondamental dans la discussion sur l’organisation de la société québécoise. Moi aussi, c’est la vie auprès de mes enfants et de mon mari qui m’apportent les plus grandes satisfactions et le bonheur le plus profond, même si j’ai désormais repris mes études. Publier des romans et des textes est certes valorisant et j’ai beaucoup de plaisir à le faire, mais si j’avais à choisir entre le sens qu’il y a à prodiguer des soins à mes proches et à faire en sorte que notre vie soit douce et agréable, et publier, je choisirais la première option sans hésiter. Et en passant, je ne voudrais surtout pas donner l’impression d’être une femme particulièrement dévouée et altruiste. Je pense au contraire que le fait d’être disponible pour ses proches peut apporter de la satisfaction à tout type de personne, y compris à celles qui consacrent également une portion importante de leur temps à bâtir une carrière, par exemple. Les mères au foyer que j’ai interrogées dans le cadre de mon mémoire de maîtrise disent : « Je le fais d’abord pour moi, parce que j’aime ça. » Je pense que c’est une condition sine qua non au plaisir qu’on peut retirer du fait d’être à la maison.

Je suis tellement touchée aussi que vous évoquiez la possibilité pour les mères au foyer de s’engager dans la communauté. J’ai été mère au foyer « à temps plein » de 1996 à 2006. J’étais alors dans la vingtaine et très idéaliste et j’ai toujours trouvé qu’effectivement, mon occupation me permettait de militer, de faire partie de conseils d’administration d’organismes communautaires, et de manière générale, de vivre une vie à un rythme plus lent et moins néfaste à l’environnement (marcher au lieu de prendre la voiture, cuisiner au lieu d’acheter du congelé, par exemple). Comme vous, j’ai aussi tiré le maximum de cette période pour enrichir ma culture personnelle. J’ai longtemps cru que je pourrais être ce qu’on appelle une autodidacte, mais à un certain moment, j’ai réalisé (ou cru réaliser – ce n’est peut-être pas forcément le cas) que je ne parviendrais pas à occuper une place dans la société publique si je ne jouais pas le jeu des diplômes et que je ne m’insérais pas dans la structure officielle jusqu’à un certain point. À ce jour, il s’agit d’un équilibre sans cesse à maintenir et à refaire (« embarquer dans le système » vs faire les choses à mon rythme et à ma façon personnelle). Ce qui m’amène à faire remarquer, en passant, que jamais je ne me sens aussi libre et profondément « moi » qu’à la maison. Ce n’est pas là un constat anodin!

Il ne s’agit pas de rejeter l’organisation de la société du revers de la main, mais bien de faire valoir que le mode de vie des mères au foyer apporte des satisfactions profondes et qu’il doit avoir sa place et sa reconnaissance, lui aussi. Il ne s’agit pas d’opposer, mais de proposer des façons de faire originales qui ne peuvent qu’enrichir le domaine des possibilités et des choix.

Je voudrais que chaque femme puisse choisir de consacrer sa vie à la vie de famille et au travail rémunéré dans l’équilibre qui lui est particulier.

Les pères aussi, bien entendu, « paternent » avec amour et dévouement. Les pères québécois sont de véritables précurseurs sur ce plan et comme à peu près tout le monde, cela me rend fière.  Mais – plus ou moins paradoxalement – ces pères sont encouragés et félicités par le féminisme institutionnalisé, ce qui n’est plus le cas des mères scolarisées de notre société. De façon générale, on continue de penser qu’une mère qui consacre une part importante de son temps à sa famille n’a pas bien réfléchi à ce qu’elle fait, alors qu’un père qui fait la même chose est en avance sur son temps. C’est pourquoi je continue de consacrer une plus grande énergie à faire valoir l’occupation des mères au foyer que celles des pères au foyer, ou plus généralement, des « parents au foyer ».

Vous évoquez la relative difficulté de passer à autre chose lorsque les enfants sont grands… Il s’agit effectivement d’un enjeu de bien-être personnel important, d’après les mères au foyer que j’ai connues et que j’ai interrogées. Je pense que sans diminuer le soutien apporté aux mères qui travaillent contre rémunération, notre société devrait aussi soutenir celles qui sont à la maison auprès de leurs enfants en leur proposant des mesures adaptées de réinsertion (mise à jour professionnelle, garanties d’emploi même après de longs congés dans certains cas, etc.).

Personnellement, avoir mes enfants en premier et étudier plus tard s’est avéré le meilleur choix et pour rien au monde je ne referais les choses autrement.

Je souhaite, moi aussi, « avoir du temps pour mon entourage » et pour le « maternage élargi ». En toute confidence, lorsque j’aurai terminé mon doctorat, je ne sais pas encore « ce que je vais faire ». Il est très peu probable que je me mette « enfin » à travailler contre rémunération à temps plein. D’ici une dizaine d’années peut-être, mes enfants quitteront la maison, auront besoin de soutien pour prendre leur envol dans leur vie d’adulte, auront eux-mêmes des enfants. Je veux être présente (en tout respect de leur intimité) à ce moment. Les mères que j’ai interrogées disent : « Il s’agit d’être disponible lorsque nos enfants ont besoin de nous. » Organiser sa vie de manière à pouvoir libérer de la présence et du temps au moment où c’est nécessaire. Oui, je veux me réaliser sur le plan professionnel, mais jamais au détriment de ma vie personnelle. (Encore une fois, il ne s’agit pas de critiquer celles qui inversent ces priorités, mais de faire valoir la « noblesse » et la validité du raisonnement des mères au foyer.)

Quant à vos questionnements sur la plus grande valorisation du travail « des hommes », je vous encourage évidemment à lire Annie Leclerc si ce n’est déjà fait. ; ) Il existe aussi une histoire de l’humanité d’un point de vue féministe qui propose une interprétation du « moment » où et de la façon dont la perspective des hommes a commencé à dominer l’organisation de la société et la morale. Il s’agit de l’œuvre en trois tomes de Marilyn French, From Eve to Dawn. (Je ne sais pas s’il existe une traduction en français.)

Merci, Caroline, d’avoir pris le temps de partager vos réflexions avec moi.

Annie

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Annie,

avant-hier matin, j’ai vécu un moment d’une belle intensité. En vue de leur publication dans une revue pour vétérinaires, je rédige une série de portraits de médecins vétérinaires devenus médecins. À tout hasard, il y a quelques semaines, j’ai contacté une des personnes dont c’est le cas. La jeune femme que j’ai contactée a eu une réponse des plus chaleureuses. Elle avait vu mon site, partageait mes intérêts, m’a invitée chez elle. Ce fut une rencontre d’une telle chaleur avec une femme admirable, empathique, très humaine… Quel bonheur je ressens de pouvoir faire d’aussi belles rencontres. Bien sûr, je reçois des miettes pour ces articles, mais quelle chance, me disais-je, d’être libre de faire de tels projets.

J’arrive à la maison, j’ouvre mes courriels, j’avais un message de vous. Je me félicite d’avoir pris l’initiative de vous écrire il y a déjà plusieurs mois, ainsi que de toutes les petites et grandes initiatives que j’ai prises ces dernières années et qui embellissent ma vie tout en n’apportant pas trop de contraintes à ma famille. Quel luxe d’avoir pris le temps de fignoler cette lettre et quelle chance que vous y ayez répondu d’aussi belle façon. Mes questionnements ne se sont bien sûr pas évaporés, mais votre lettre est un baume.

Dans la minute suivante, le facteur passe et m’apporte une lettre des ressources humaines du cégep où je souhaitais enseigner. Tout de cet emploi me convenait à part le fait qu’il arrivait trop vite: je veux terminer ma maîtrise. Je ne l’ai pas obtenu, on ne m’a pas choisie. Je me perds en conjectures pour expliquer cet échec dont je suis sûrement responsable. Je me dis que cela fait deux ans à temps plein que je me prépare pour ce type d’emploi, que j’ai onze ans d’expérience, que je n’ai pas paru assez sûre de moi, que je ne m’impose pas assez dans mon milieu. Pourtant, ma liberté m’aurait manqué. J’aurais peiné à terminer ma maîtrise. Ce que je recherchais, c’est la preuve que oui, il y aura une case pour moi lorsque je voudrai un vrai emploi et qu’on reconnaît la valeur de ce que je fais.

Quand je vous ai écrit un message rapide, je partais pour une conférence donnée par mon voisin de classe dans mes cours de maîtrise. Il fait un post-doctorat ici après avoir fait un doctorat en philosophie à Oxford sur le thème de l’identité et l’authenticité. J’aime de plus en plus la philosophie. Quel luxe (je n’ai aucun intérêt pour le luxe matériel) de pouvoir prendre le temps d’étudier, réfléchir et avoir le privilège de côtoyer des gens cultivés et instruits, qui enrichissent ma pensée.

Ma maitrise comporte beaucoup de cours et j’apprécie la variété des profils dans le groupe : jeunes ou d’âge moyen, hommes et femmes, philosophes, médecins, infirmières, avocats… Je participe beaucoup aux discussions et JAMAIS je n’ai senti la moindre attitude désagréable envers la maman que je suis. Je dirais même le contraire. Je sens que je progresse et j’aspire à me prononcer plus sur les sujets qui me tiennent à cœur. Vous avez créé Annie et la sociologie il y a quelques mois; j’ai créé Caroline et les chiens. À chacune sa façon de contribuer à la société. La mienne est plus terre à terre, moins intellectuelle, mais avec mes chiens, je sens que travaille dans le sens de mes valeurs par l’humanisation des milieux de vie pour des personnes âgées et la réflexion et l’éducation pour le respect de la nature, des animaux et des autres humains par les enfants. Dans les deux cas, je sens que je leur procure des moments d’apaisement. Chaque jour m’apporte son lot de satisfactions.

Et le bonheur du quotidien en famille? Mes engagements me permettent beaucoup de temps à la maison. J’apprécie entendre mes filles pianoter, chanter à tue-tête et me taquiner ou parler avec mes fils qui m’appellent sur Skype de l’étranger ou de Québec pour avoir mon opinion sur les derniers sujets de l’heure. J’en ressens de la gratitude: mes fils, 21 et 23 ans, aiment connaître mes opinions même s’ils ne les partagent pas toujours.

Je pourrais bien profiter de tous mes petits contrats qui me comblent émotionnellement et socialement et me font sentir moralement intègre, tout en continuant à étudier pour me satisfaire intellectuellement. Mais il semble que j’ai aussi besoin qu’on m’accorde une case, une place pour sentir que ma société me juge utile. Connaissant ma faible combativité devant l’adversité, je voudrais assurer cette place, être bien certaine de l’avoir en temps voulu, mais je crois aussi que je dois me raisonner un peu et apprécier ce que j’ai (beaucoup).

Si je m’étais éreintée à concilier travail et famille, je n’aurais plus eu de satisfaction dans une sphère ni dans l’autre. J’aurais stagné professionnellement quand même et je n’aurais pas bénéficié du temps nécessaire pour autre chose, comme vivre… Malgré tous les efforts requis pour me réinsérer dans le marché du travail, je crois que mon épanouissement personnel a été mieux assuré par l’arrêt du travail rémunéré. (Bien sûr, on parle d’un couple marié qui partage les ressources financières.) Alors pourquoi, pourquoi me reste-t-il toujours ce petit germe de culpabilité de ne pas avoir réussi à TOUT faire EN MÊME TEMPS?

Caroline

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Bonjour Caroline,

le sentiment lancinant d’interrogation que vous exprimez à la fin de votre lettre me touche particulièrement. Vivre une vie heureuse n’est-il pas en soi un accomplissement? Pourquoi un certain sentiment d’avoir failli revient-il régulièrement? J’ajouterais : Les femmes qui travaillent éprouvent-elles le même? Et les hommes? Est-il dû à une incapacité intrinsèque à éprouver de la satisfaction? Ou est-ce que la société qui ne présente qu’un modèle universel d’accomplissement? etc.

Vous savez que j’ai aussi enseigné au cégep à temps partiel à quelques reprises ces dernières années? Je pense que le même type d’interrogations nous ont menées à explorer ces voix.  Et j’ai pris le même plaisir que vous, je crois, à faire mes études de maîtrise. Je suis certaine que dans votre cas aussi, les choses vont finir par s’arranger au mieux.

Annie

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Bonsoir,

en vous écrivant la première fois, je posais un geste inhabituel pour moi et je suis très heureuse de votre accueil. Ça doit expliquer ma volubilité…

C’est avec plaisir que j’accepte que vous utilisiez mes textes à votre guise.

Plus je vous lis et plus je nous trouve des préoccupations communes. Je continuerai certainement à vous suivre.

«Le sentiment lancinant d’interrogation que vous exprimez à la fin de votre lettre me touche particulièrement. Vivre une vie heureuse n’est-il pas en soi un accomplissement? Pourquoi un certain sentiment d’avoir failli revient-il régulièrement? J’ajouterais : Les femmes qui travaillent éprouvent-elles le même? Et les hommes? Est-il dû à une incapacité intrinsèque à éprouver de la satisfaction? Ou est-ce que la société qui ne présente qu’un modèle universel d’accomplissement? etc. » Vous m’envoyez un simple courriel et vous écrivez de si belles phrases, si justes…  

En décidant de commencer cette maîtrise, je m’étais dit que je devrais attendre quelques années pour me caser, et je pense que je devrais les goûter au maximum, ces années, parce qu’il y en a, des avantages!

J’ai l’impression qu’il en est de même pour vous, je me suis souvent sentie à contre-courant, mais j’ai beaucoup de satisfactions, même professionnelles. L’enseignement, ça me dit beaucoup, alors j’y retournerai probablement.

Il se peut que mon mémoire porte sur l’éthique du caring au sens large, i.e., dans les soins de santé autant que dans les soins aux proches. Je n’en sors pas…

Notre correspondance est une source de réconfort pour moi alors au plaisir de se reparler.

Caroline

Le site internet de Caroline Kilsdonk se trouve ici.

 

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