Lettre à mon cégépien

par Annie Cloutier

Cher fils adoré,

peut-être m’en voudras-tu de te mêler à mes écrits. Peut-être hausseras-tu les épaules, habitué à mes épanchements. Le plus probable est que tu ne me liras pas. Quoiqu’il arrive, sois assuré d’une chose : en dépit du titre de cette entrée sur mon blogue, comme toujours, c’est à mon propre sujet que j’écris.

(Ce que tu es, ton identité, la façon dont tu te perçois, cela n’appartient qu’à toi. Ne fais pas comme moi. Ne laisse jamais le doute te gagner suite à ce qu’on dit ou écrit à ton propos.)

Tu es beau, mon fils. Grand et sérieux comme tes ancêtres calvinistes. Tu as des opinions, des talents, un sens profond de ta dignité. Il y a longtemps que tu ne te considères plus comme un enfant. Tu sais qui tu es, d’où tu viens, où tu veux aller. Tu as le sens des responsabilités. À ton âge, par contraste, j’étais perdue, seule, traumatisée.

Tout, pour autant, ne coule pas de source pour toi. Tu as choisi un programme élitiste au cégep. Tu te heurtes au mur des efforts sérieux. Quand tu rentres, au beau milieu de l’après-midi, je lève les yeux de mon ordinateur. Je te demande si ça s’est passé comme tu veux, si tu as des amis, si tu te sens heureux.

Tu souris : « Mais oui. Mais oui. »

Tu évolues dans ton antre au sous-sol chauffé de tes parents unis. Tes petits frères rivalisent d’ingéniosité pour s’arracher ton attention, et tu les rabroues parfois, mais tu as bon cœur et tu supportes bien leur présence, au fond. Vous vous montrez parfois si tendres, si attentifs l’un envers l’autre, sous vos dehors batailleurs, que je suis saisie d’émoi.

Famille aimante.

Refuge.

Soir après soir, vos devoirs, vos pauses autour du comptoir le temps d’une gorgée de thé, quelques notes de piano quand l’envie vous en prend, vos éclats de rire penchés sur un écran, vos commentaires, vos tentatives de cynisme, vos étalages de biceps, votre adolescence.

Je vous aime tellement.

Il y a quelques semaines, ton père et moi nous trouvant aux Pays-Bas, tu as téléphoné de ton continent. Nous étions en train de marcher dans la rue étroite d’un village minuscule sur une île battue par le vent. Sur leurs vélos silencieux, des ombres nous dépassant. « Passe-moi maman », as-tu demandé lorsque ton père a répondu. Il m’a tendu son cellulaire. Tu voulais savoir : « Pour les serviettes, c’est quel bouton sur la laveuse, déjà? »

La vie se déroule sans anicroche, pour toi.

Tout t’est d’une telle simplicité.

-Prends-le comme ça, me répète ton père. Il est bien dans sa peau. Il est heureux. Ne cherche pas plus loin. Son passage à l’âge adulte n’est pas le tien.

Est-ce le fait d’être un homme? Tu es paisible, sérieux – et tu es né athée. Jamais tu n’as cessé de m’impressionner. Quand tu étais mignon et joufflu, en un sens, c’était plus aisé : tu te blottissais contre mon sein et je naviguais pour deux. Maintenant, je ne sais plus toujours où tu en es. Rarement, en fait.

Quel drame, que la maternité.

J’ai écrit au sujet d’Édouard. Du danger de projeter mes difficultés sur le développement de sa personnalité. En plein mois d’octobre, quand tu t’es mis à sacrer après les travaux pointilleux qu’on exige de toi, quand tu es devenu cerné et que tu as essuyé ton premier échec à vie, je t’ai dit : « Tu n’es pas obligé, tu sais. Tu n’es pas obligé d’étudier jour et nuit. De triompher. D’obtenir un DEC d’une institution prestigieuse. »

Ce que je voulais exprimer, c’est : « Je t’aime tel que tu es. Ce que tu accomplis ne peut rien y changer. »

Je voulais t’enlever de la pression, aussi.

Mais la déception, dans ton regard!

Tu as cru que je te croyais incapable de relever le défi.

« Ouf, c’est pas facile, la première année de ma fille, me confie une amie. On n’est pas supposés faire plus de vingt minutes de devoirs chaque soir, mais il est rare que nous terminions avant trois-quarts d’heures. Ma fille apprend bien, pourtant. »

Jamais vous n’avez fait trois-quarts d’heures de devoirs. Jamais je n’ai cru aux horaires chargés. Jamais je n’ai suivi de près ce qui se passe à l’école. Aux Pays-Bas, il n’y a pas de devoirs. Je crois profondément que les apprentissages cruciaux, de nos jours, pour un enfant, sont la capacité de résister aux pressions, au stress,  à la consommation.

La détente, le centrement et l’équilibre.

Étiez-vous naturellement aptes à apprendre? Ou est-ce que le climat décontracté de notre foyer a contribué à la souplesse de votre progression? Le fait est que l’école ne vous a jamais posé de problèmes particuliers. Néanmoins, au début, je désirais plus pour toi. Tu étais l’aîné. Quand tu as entrepris ta première année, j’étais une soldate des bonnes notes, moi aussi. Je t’attendais dans le cadre de porte avec mon assiette de muffins, à 15 h. Puis nous nous installions pour les devoirs. Je voulais que tu excelles. Je discernais tes capacités. Je voulais que tu sois le meilleur.

À ta manière tranquille, tu as résisté. Tu as refusé de jouer le jeu de la compétitivité. Il t’arrive encore de soutenir mon regard et d’affirmer avec diplomatie : « Mon rapport à la performance n’est pas le tien, maman. »

Tu m’as forcée à remettre en question l’éducation exigeante que j’ai reçue de mes propres parents.

Dès la seconde année, lors des réunions d’information de septembre, j’ai ressenti un sentiment d’éloignement en entendant les autres mères et pères comparer le temps interminable qu’ils consacrent aux devoirs de leurs enfants. Je trouvais étrange de les entendre demander : « Est-ce qu’il serait possible d’obtenir le plan de semaine le vendredi? Entre le hockey, le piano, le tae kwon do et nos deux carrières à temps plein, nous n’avons pas le temps pour les devoirs durant la semaine. Il nous faut donc les faire le dimanche après-midi. »

Nous?

Qui était ce nous qui s’efforçait de dégager un trou dans un horaire encombré afin de caser les devoirs de deuxième année?

Dans les médias, régulièrement, la semaine dernière encore, des discussions au sujet de la difficulté, pour les parents, de venir à bout des devoirs du secondaire.

Nous n’avons jamais éprouvé ce genre d’embarras, toi et moi.

Je me suis efforcée de me tenir loin de ta progression, tant que tu allais bien. Avec véhémence, je me suis inculquée la confiance. Cela n’a pas été de soi, étant donné ma proverbiale angoisse. Je me suis efforcée de te prémunir contre la moindre projection de mes ambitions.

Je souhaitais par-dessus tout que tu mènes la vie dont tu as envie. Je souhaitais que tu sois toi, paisible jusqu’à la moelle, ancré.

Oh! j’ai parfois été traversée de sursauts! Ta décision d’arrêter le baseball alors que, de mon point de vue, tu trônais au sommet de ton sport, m’a notamment atterrée. Même ton père était estomaqué. Nous vibrions encore de ces moments extraordinaires où la balle claquait dans ton gant de receveur, de tes signes géniaux de connivence avec le lanceur. Ce jour où tu as frappé ton coup de circuit de 330 pieds sur le terrain de Saint-Augustin. Ces innombrables manches parfaites au monticule, neuf lancers, trois retraits. Pendant des années, du haut des gradins, le bonheur béat à constater tes progrès, ton sens du jeu, ta forme, ton talent, ta force.

Tu as calmement résisté à notre nostalgie et à nos doutes. Tu savais où tu en étais. Le sport, pour l’instant, c’était terminé pour toi.

Tu dis : « J’utilise le vélo pour mes déplacements. C’est suffisant. »

Tu n’as que faire de la santé publique, des inquiétudes, de la pression sociale, de l’hystérie au sujet de l’entraînement, de la performance et de la condition physique.

Tu sais qui tu es.

Subsiste, néanmoins, un léger déséquilibre. Subsiste ton désir d’être poussé, d’une certaine façon. Tu veux savoir que nous croyons en toi. Tu veux que notre foi soutienne tes avancées lorsque c’est difficile et que tu doutes de toi. En quelque sorte, avec mesure et subtilité, tu désires bel et bien que nous entretenions des ambitions à ton sujet.

Mon expérience misérable de la gymnastique et du cégep m’aveugle-t-elle plus qu’elle ne m’éclaire? Cela a-t-il été une erreur de ne pas t’imposer des défis de géant?

Bien sûr que tu peux tout, mon fils! Bien sûr que nous croyons en toi! Bien sûr que ton intelligence est vaste comme l’univers! Bien sûr qu’il n’est rien que tu ne puisses entreprendre et mener à bien! Pardon de craindre sans cesse que tu souffres de la même dépression de jeune adulte que moi.

Élève surdouée, gymnastique, piano, Allemagne à 15 ans, école privée : on en vient aisément à la conclusion qu’on m’a quelque peu étiré l’élastique. Et pourtant, quand ça a mal été, quand j’avais le même âge que toi, c’est bien ce qui m’est resté : la lecture, le piano, les valses de Chopin, les splits réconfortants pendant des heures sur le plancher de bois franc, les coudes sur le sol, la tête entre les paumes, à sangloter mon désarroi jusqu’au tarissement de l’angoisse.

« Nous n’avons pas de relations haut placées, me répétait ma mère. Mais nous avons été capables de vous payer une bonne éducation. C’est votre héritage. Votre atout. »

Peut-être que j’aurais dû te contraindre. T’imposer le néerlandais, notamment, dont tu n’as plus voulu sitôt que nous sommes arrivés au Québec. Peut-être qu’un enfant de sept ans n’est pas apte à décider de ce qu’il veut ou non. Peut-être qu’être parent, c’est dicter la voie. Imposer des horaires et des pratiques douloureuses. Se battre contre la langueur congénitale des enfants. Mais j’étais avant tout attentive à ton émotion. À ton immersion subite et totale dans la culture et la langue québécoises, que nous avions décidée pour toi. Je trouvais que ta sécurité d’enfant prenait le pas sur la maîtrise si socialement valorisée de deux langues.

Me suis-je trompée?

Les parents d’aujourd’hui sont déchirés entre deux normes d’éducation contradictoires : l’émulation du moi particulier de leur enfant et sa performance scolaire. Exiger le violon? Les camps d’immersion en anglais? Contraindre? Ou féliciter et louanger l’enfant d’être ce qu’il est, sans égards à la valeur absolue (sur le marché de la performance) de ses accomplissements? Nous disposons de « vingt ans pour construire un équilibre entre ces deux exigences », écrit le sociologue François de Singly.

Tu es au piano, à répéter inlassablement tes compositions. Le métronome bat la mesure, imperturbable, rassurant. Je m’étonne que tu t’imposes cette structure. En composition, on a le droit de faire ce qu’on veut! Et puis tu détestais le piano lorsque tu étais enfant. Jamais je ne m’étais imaginée qu’adolescent, tu te remettrais à la musique avec passion. Tu sembles être en train de trouver ton équilibre. Vastes espaces, exploration. Et discipline.

La détermination viendrait-elle à point à qui a été respecté durant son enfance?

Ce matin, tu grognes parce qu’il te faut te lever tôt et que cela t’est souffrance. Je le vois. Je fais mine de rien, pendant que tu te prépares un espresso dans la cuisine. Tu  n’es pas du genre explosif (contrairement à moi). Mais nous sentons qu’il faut te laisser de l’espace, ne pas te contrarier.

Vers 7 h 40, tu sembles prendre conscience de ce que 10 cm de neige sont tombés durant la nuit. Tes cours commencent à 8 h. Il te faut au moins une demi-heure pour t’y rendre à pied. Le vélo n’est pas une option. À mi-voix, tu râles, découragé.

J’hésite. Mon cœur de mère fond.

-Je vais te conduire.

Je me mets en retard au rendez-vous de travail que je me fixe chaque matin.

Parce que je suis prête à n’importe quoi pour que tu te sentes bien dans ton existence. Que tu te saches valorisé et apprécié.

Parce que je me souviens de ce que cela aurait pu me soutenir, moi aussi, certains matins de mes dix-sept ans, d’être reconduite au cégep en voiture, à la porte, par des parents chaleureux et encourageants.

Les miens étaient empêtrés dans leur divorce à cette époque.

La faille monumentale que ça a creusée en moi, quand mes parents se sont séparés! Cela, à tout le moins, nous te l’aurons épargné.

Quand tu es né, je t’ai promis que je serais toujours à tes côtés.

Il ne s’agit plus d’éduquer, d’exiger, ni même de sortir mon carnet de chèques et de payer.

Le moment est venu de ne plus rien souhaiter pour toi.

Le moment est venu de te regarder t’élancer.

Sois heureux, mon fils, songe-je alors que tu t’éloignes vers le bâtiment.

maman

de Singly, François (1996). Le soi, le couple et la famille, Paris, Nathan, p. 131.

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Au sujet des enfants qui grandissent, du détachement nécessaire et de l’amour maternel pour les adolescents et les jeunes adultes, voir aussi Tempus fugit, Mon fils, tu as dix-neuf ans et Confession amoureuse.

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