L’abandon de l’université

par Annie Cloutier

Les années qui suivent son retour de Toronto, au début des années 1990, sont les pires de sa vie. Elle absorbe très mal l’échec, les Jeux Olympiques ratés de près. Elle s’enlise dans la médiocrité. Elle fréquente un gentil garçon qui lui demande ce qui lui fait plaisir lorsqu’ils font l’amour, mais malgré ses attentions – ou peut-être à cause d’elles – elle ne parvient pas à l’apprécier tel qu’il le mérite. Elle mange sans cesse, se maudissant de ne pas savoir se faire vomir. Elle craint tout, l’avenir en particulier. Se barricade dans son appartement, agressive, seule, désertée. Au sujet de ses professeurs, elle écrit dans les marges de ses cahiers : « C’est un esti de con débile. » « Criss de folle incompétente. »

Ni sa mère ni son père ne lui téléphonent. C’est elle, chaque fois, qui les appelle. Au cinéma, dans les banlieues, autour d’elle, partout, les parents s’inquiètent à la folie du bien-être de leurs enfants étudiants. Ils déposent des fonds dans leur compte. Ils garnissent leur congélateur et leur garde-manger. Ils contactent leurs relations professionnelles afin de dégoter pour leur progéniture des emplois d’été distingués. Ils téléphonent, leur rendent visite régulièrement. Ils règlent leurs frais de scolarité.

Pas les siens.

Ils vaquent à leurs occupations. Par Sylvianne, elle apprend que son père a fait l’acquisition d’un modem et qu’il correspond avec elle « par Internet ». Elle s’informe auprès de l’université. Oui, en tant qu’étudiante, elle a accès à un compte, elle aussi. Elle se rend au laboratoire informatique. Rédige le premier courriel de sa vie à l’intention de son père. Un message probablement maladroit qui détaille à quel point elle se désole de l’attention qu’il ne lui donne pas. Le lundi suivant, dans le laboratoire grouillant d’étudiants, la réponse : « Je veux bien correspondre avec toi de temps en temps à la condition expresse que tu ne m’imposes pas tes attentes et que tu ne me harcèles pas. »

Sa mère, au téléphone : « Nous nous étions habitués à ton absence, tu comprends? Depuis le temps que tu t’entraînes à Toronto. Tu as toujours fait ta vie sans nous. Et puis nous avons assez dépensé pour toi, je trouve. On n’a plus d’argent. »

Elle comprend fort bien qu’elle leur pèse. Qu’ils ne savent que faire de son désarroi, de sa dépression.

Plus tard, elle pensera : « Peut-être que c’était au-delà des forces de n’importe quel parent de s’occuper de moi. » Peut-être qu’elle ne leur a laissé ni l’espace ni le temps pour qu’ils prennent l’initiative d’un rapprochement. Il est presque certain qu’elle exigeait trop.

Immobile, jambes croisées entre les accoudoirs du fauteuil brun que sa grand-mère lui a refilé, les yeux fixés sur l’écran du téléviseur portatif noir et blanc, elle attend une chose qui ne se produit pas.

Elle descend à sa chambre au sous-sol. Monte l’oreiller et les couvertures au salon. Se blottit dans l’épaisseur, la chaleur. La télé, m’as-tu-vu et grotesque, jusqu’à tard dans la nuit. La porte tout près.

2

Ce qu’il faut, c’est des gars. Des tonnes et des tonnes, un flot sans cesse renouvelé, idéalement. Mais elle ne sait pas s’y prendre et les amants n’abondent pas. Un samedi de temps en temps, un étudiant. Manteau Louis Garneau aux couleurs de la faculté des sciences et de génie. Petites fesses rondes. Il faut faire semblant. Sinon, au milieu de la nuit, de nouveau seule avec le condom humide, c’est encore plus désolant.

Elle demeure éveillée, les yeux grand ouverts sur le soupirail. Les gens, au-dessus de sa tête, ont des pas qui crissent, des éclats de voix. La clarté du lampadaire sur la neige sale. Sa fenêtre vibre sous l’assaut du froid. Stéphane est reparti à Rimouski. Claudia passe ses nuits chez son Français. Elle ne la voit plus à l’appartement.

Au matin, grelottante et triste, elle constate qu’elle a veillé en vain, portée par une peur qui n’a pas de raison. Aucun violeur, jamais, ne s’introduit chez elle par infraction. Les châssis, chaque nuit, demeurent clos.

Elle a grossi de vingt livres depuis son retour de Toronto.

3

Dans un bistro de la rue du Campanile, elle ne potasse pas. Le café est froid. Elle en a avalé trois, mais ce quatrième ne passe pas. Elle se tâte les bras. Gras. « Résiste. Ressaisis-toi. » En équilibre sur la barre, elle change de prises et tournoie. Un soleil. Deux. Et maintenant, un tout petit surplus d’élan, envol gracieux entre les estrades et le sol, sa queue de cheval se déploie, double vrille tendue, atterrissage, sourire radieux. La foule en émoi.

-Je vais prendre une chocolatine et une brioche.

Elle s’est levée, se tient devant le comptoir. Que fait-elle là?

Dévorer, se bouffir. Se vautrer dans la déréliction.

-C’est tout?

-Oui.

Elle tend l’argent.

Puis, se tournant, elle se fige. Près de la banquette où traînent ses choses, un homme l’attend.

-Je peux? demande-t-il, désignant le banc.

Elle hoche la tête. L’homme s’assoit.

Pas n’importe quel homme. Son professeur de droit pénal.

Il va se passer quelque chose, songe-t-elle.

Les pâtisseries sont collantes entre ses doigts.

4

Les choses sont à la fois insouciantes et crues. Vingt ans. Marie Laberge, Danielle Steel et puis soudain la sodomie. Le prince charmant éjacule puis s’enfuit. Rêves d’avenir et d’hypothermie. Amour. Son sexe durci, ses exigences, son autorité, le geste rageur de la mettre à quatre pattes devant lui. Elle perçoit le monde avec acuité à ce moment. Comprend. Proie consentante, avilie.

5

Art. 121 du Code criminel canadien. Commet une infraction tout professeur qui exige ou accepte d’une étudiante un prêt, un avantage ou un bénéfice de quelque nature en considération d’une collaboration, d’une aide ou d’un exercice d’influence.

Art. 153 du Code criminel canadien. Commet une infraction tout professeur en situation d’autorité vis-à-vis d’une étudiante et qui, à des fins d’ordre sexuel, touche, par exemple avec un objet, une partie du corps de cette étudiante ou l’invite, l’engage ou l’incite à le toucher, se toucher ou toucher un tiers, directement ou indirectement, avec une partie du corps ou avec un objet.

6

Dehors novembre. Silhouette râpeuse des bouleaux et des hêtres. Leurs bourgeons durcis, légèrement pubescents. Ils marchent dans le boisé Marly. Leur affaire dure mollement, sans véritable inspiration de sa part à lui, depuis plus de six mois. Pris d’une envie devenue rare, il la plaque contre un tronc. Lui fourre sa langue. Défonce sa mâchoire.

-Eille, pas comme ça! proteste-t-elle, le repoussant.

Ils ne se sont plus rencontrés depuis des semaines. Il s’est entiché de la fille la plus mince du département. Chevelure abondante. Attitude mielleuse. Elle, elle s’incise les poignets depuis la rentrée. Mais le cœur n’y est pas. Délicates zébrures – à peine – sur sa peau gonflée.

-Pas comme quoi?

Il lui caresse la joue. Dézippe ses jeans. Grogne.

Elle ne trouve rien à lui opposer.

-Je t’aime,

murmure-t-elle.

Mais il ne se produit rien.

7

Elle se lève la nuit pour haïr Marissa, la grande mince aux yeux de bambi, la duchesse de Carnaval. Elle exècre le monde entier. Elle veut scier le pénis bandé de son professeur et le lui faire bouffer en une seule grosse pelletée.

Sauf des Harlequin, elle a perdu la faculté de lire plus de deux lignes d’affilée.

Art. 79 du Code criminel canadien. Quiconque a en sa possession une substance explosive est dans l’obligation légale de s’assurer que cette substance explosive n’endommage ni le corps, ni l’âme des personnes auxquelles on tient.

Espèce de petite conne.

Demeurée.

Elle ne retient plus rien.

8

La dernière fois qu’elle assiste à un cours de droit à l’université, elle se trouve sous les halogènes d’un petit local du pavillon de Koninck. Septième étage. Onze étudiants qui décortiquent un jugement de la cour d’appel en droit commercial. Elle transpire des pieds dans ses bottes d’hiver. Elle grignote une galette au chocolat. L’esprit empâté.

Dehors. Vue en plongée sur la grille de ventilation du pavillon Bonenfant. Herbe spongieuse et jaunie. Étudiants en grappes, indifférents. Ciel bas. Acier. C’est le milieu de l’après-midi.

9

Sauter.

Se percher sur le rebord.

Parcourir le campus du regard.

Puis, comme si de rien n’était,

dans la suite ordonnée des choses,

tomber.

Ou alors faire une scène.

Graver sa passion dans l’histoire.

Beugler.

Tu es tout ce que j’ai! Tu m’as tout dérobé!

Offrir son amour torturé.

Cochonner son avenir. Le culpabiliser. Du moins le souhaiter.

Ou alors sangloter.

Permettre à la tristesse d’exsuder.

S’envoler tel un ballon boursouflé.

Toucher le ciel, enfin dégonflée.

10

Une poussière. Puis deux. Lentement, la neige se met à tomber. Flocons gravitant entre ciel et terre. Petits points de douceur sur fond mat.

Elle ramasse ses affaires. Ne s’excuse pas.

11

Dehors, l’enfance. La neige. L’univers sécuritaire et chaleureux. Elle continue d’avancer. Elle ne fait pas demi-tour vers l’université.

Elle n’y retournera plus.

*

1

Deux décennies plus tard, en 2013, dans la vraie vie, elle remonte la rue Sainte-Catherine jusqu’à Berry. Le ciel fonce, en cette fin d’après-midi. La journée a été lumineuse. Grâce printanière, début de soirée. Les gens sourirent malgré eux. Enjambées assurées et joyeuses. À chaque pas, elle se sent sur le point de laisser éclater son triomphe et son ravissement.

Elle y est parvenue.

Elle a abandonné son doctorat.

2

Au coin d’University, première interaction. Inclure tout un chacun dans sa jubilation! Quelques itinérants tendent la main devant les Promenades de la Cathédrale. Elle extirpe son porte-monnaie, rassemble quelques pièces, les tend à un jeune homme en Doc Martins qui fredonne du Harmonium en compagnie de son chien.

-Tu ressembles à Annie Brocoli, s’étonne-t-il, en guise de remerciement.

Elle sourit. Emporte avec elle le compliment plus ou moins gratuit.

Elle a terminé sa session. Remis tous ses travaux. Ce n’est pas comme si elle avait démissionné, cette fois. Comme si le courage lui avait fait défaut. Comme si de nouveau, elle se laissait sombrer dans la dépression.

-Excuse-moi, madame, l’interpelle un autre jeune homme, à peine quelques mètres plus loin.

Elle se retourne.

-T’es tellement belle. Fallait que je te le dise.

Elle éclate de rire.

-T’as quel âge?

-Dix-neuf.

-Et tu me trouves belle.

-Oui.

-Est-ce que c’est une façon de me réclamer de l’argent?

Il écarquille les yeux. Jure ses grands dieux.

-Je veux juste me marier avec toi.

Elle sourit, ravie. Puis tend la main, alliance au doigt. Il hoche la tête.

-Un homme heureux. Tu lui diras.

-Nous avons de la chance. Nous le savons tous les deux.

Derechef, il refuse les quelques sous qu’elle lui tend.

-Excuse-moi d’avance si je te regarde t’éloigner! jette-t-il encore, la suivant des yeux. Je ne peux pas m’en empêcher!

3

Elle évolue dans un univers ralenti. Pour une rare fois, c’est elle qui impose la cadence, le pas. Immeubles, passants, voitures et policiers : tout se prosterne avec obséquiosité, tout obéit. S’offrir un dernier café dans la métropole? Prolonger l’illusion d’une vie urbaine et affairée? Pousser les portes de Chapters? Bouquiner? Maté chocolaté chez David’s tea? Holt Renfrew? Jusqu’au dernier instant, jouer le jeu du succès?

Il faudra résilier l’abonnement de son cellulaire. Renoncer aux cafés à cinq dollars la tasse. Recommencer à s’habiller chez Simons, à Place Sainte-Foy. Elle ne reviendra plus à Montréal avant longtemps.

Et quelle allégresse! Quel soulagement!

Une bouffée de délectation l’envahit à l’idée de son existence de nouveau simplifiée. Il y aura la lecture des journaux au lit. Des dîners avec ses petits. L’amour en milieu de semaine avec son mari. Des lectures qu’elle aura elle-même choisies.

Elle n’éprouve pas de fierté quant au dernier travail qu’elle a rédigé. Elle reconnaît qu’elle peut faire mieux. Elle ne s’est pas montrée à la hauteur des espoirs dont on l’a investie. Tant pis. Elle n’est plus la jeune femme torturée de jadis.

4

McGill. Pendant un moment, il s’est agi d’un accomplissement exaltant. Une université de prestige dans la métropole stimulante. Un pied-de-nez à son entrée ratée dans l’âge responsable, dans l’accomplissement, il y a vingt ans. Elle aussi, dorénavant, elle allait réussir sa vie.

Ma sa vie, d’ores et déjà, est réussie.

C’est ainsi qu’elle se la raconte maintenant.

Et chaque parcelle de son être s’en réjouit.

Oh! embrasser l’existence qu’elle s’est donnée! Sans doute ni hésitation, accomplir sereinement chaque journée. Prendre le temps de retrouver ses voisines. Jouir de la présence de ses enfants. Se féliciter du chemin parcouru, alors que ça aurait pu, autrefois, mal se terminer. De  nouveau, humblement, être Annie.

Avant la fin de l’heure, elle va prendre place dans l’autobus Orléans Express en direction de Sainte-Foy. Elle va incliner le dossier, ajuster ses écouteurs, fermer les yeux.

5

Coin Union, elle dépasse un homme immobile derrière une poussette. Une fillette sur les épaules, il s’accroupit précautionneusement. Il tente, sur le sol, de récupérer la botte d’un petit garçon qui, dans la poussette, gigote.

-Attendez, je vais vous aider.

Elle ramasse l’objet à l’effigie de Flash McQueen.

-Merci.

La scène s’impose à elle :

-C’est à vous, ces beaux enfants-là?

Il y en a deux, de fait, dans la poussette. En plus d’une grande qui fait la poupée de chiffon molle sur les épaules du père.

Sa question semble remettre en mouvement la scène pétrifiée.

-Je veux marcher, papa! réclame une frimousse agitée qui s’arc-boute sur les appuie-bras pour s’extraire de la poussette pendant que son frère, se frottant les talons avec énergie, s’efforce de repousser sa botte vers la slush.

-Il faut attendre, mon amour, répond le père. Encore quelques pâtés de maison. On y sera bientôt.

Un accent tendre et soyeux qu’elle ne parvient pas à identifier.

Le soir tombe.

-Vous habitez à proximité?

-Rue Panet, près du parc Lafontaine.

-Et vous allez marcher tout du long? Avec la petite sur les épaules?

-Bien sûr! Nous le faisons chaque soir. N’est-ce pas mes amours?

Il se penche sur ceux de la poussette avec affection.

-Nous aimons bien marcher. On s’entend bien tous les quatre, n’est-ce pas?

Vers elle :

-Ça nous fait du bien, cette excursion de fin de journée.

-Vous travaillez dans le coin?

-Oui. Je suis barbier tout près d’ici.

Son regard s’illumine :

-J’ai coiffé plus d’un joueur des Canadiens!

-Vraiment? Ça doit être excitant!

Il fouille dans sa poche :

-Tiens. Prends ma carte. Je vais te faire un prix si tu viens me voir. T’as qu’à me demander. Léon.

À sa prononciation, elle imagine un accent sur le o plutôt que sur le e. León.

6

Ils bavardent gaiement jusqu’à la place des spectacles. Elle a adopté son pas, plus rapide, plus puissant.

-Oh! s’exclame la petite sur les épaules.

-Quoi? Qu’est-ce qu’il y a ma chérie? interroge le père sans ralentir le pas.

Sur la place, sensationnel, un ours polaire dégèle.

Des curieux attroupés tendent le bras pour le photographier. Il s’agit d’une de ces manifestations artistiques destinées à dénoncer les changements climatiques. Un ours de glace, fondant, révèle son squelette de bronze de jour en jour.

-Je veux toucher, papa!

-Mais non, mon ange. On n’a pas le temps. On va faire des spaghettis à la maison.

Se penchant :

-N’est-ce pas, mes amours? Des spaghettis?

Les jumeaux se tortillent dans leur poussette.

Embrasser la ville entière, grouillante, exultante, improbable. S’étourdir de plénitude et d’amour. Elle veut claironner qu’elle a pris la seule et unique décision.

7

-Leur mère ne va pas bien, explique León alors que la bête disparaît de leur champ de vision. Elle n’est pas capable de s’occuper d’eux.

Joyeux :

-Mais c’est pas grave, han, mes amours? On s’entend bien tous ensemble.

Vers elle :

-Il le faut bien. Les enfants, ça a besoin d’un foyer sécuritaire et heureux.

Elle pense aux siens, d’enfants. Elle pense à son mari. Qu’y a-t-il au monde de plus urgent que de se trouver près d’eux?

-Toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie? veut-il savoir, curieux.

La question la saisit.

-Oh. Je ne sais plus trop…

-Tu travailles par ici?

-Non. J’habite à Québec.

Elle hésite :

-Puis je ne travaille pas, de toute façon.

Ne travaille plus. Jubile.

-Je suis à la maison auprès de mes enfants. Et j’écris.

Il hoche la tête. Semble approuver.

-Oui, mes amours. On arrive. Vous voulez de la réglisse? Oui? De la réglisse?

Il s’immobilise. Fouille dans le sac à dos sous la poussette. Extirpe les friandises.

Elle voudrait les presser contre son cœur. Tous les quatre. Un à un. Elle voudrait embrasser ce père.

8

Montréal entière dans sa lumineuse simplicité. Chacun à sa place, tel qu’il se doit. Elle, c’est dans une autre ville que se déroule son existence.

Elle quitte León et ses petits coin Berri.

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Ce texte est le deuxième d’un triptyque. Le premier est publié ici. Le troisième est en cours de rédaction.

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