Rencontre à Hull

par Annie Cloutier

Puis un soir, dans un bar de Hull, elle rencontre Olivier. Oui, son Olivier, celui qui partage sa vie maintenant. Le même. Celui qui est le père de ses enfants et avec qui elle habite toujours, tout le monde ensemble, sous le même toit.

Lorsqu’elle le rencontre, un soir d’avril 1994, elle est folle maladive obnubilée de son professeur de droit, cet homme égocentrique et marié qui l’a fait jouir à cinq ou six reprises et dont elle quémande l’affection comme une chienne gémissante, tout en obéissant les trois-quarts du temps à sa consigne de « mariner seule dans sa souffrance » et de ne pas le harceler. Il semble qu’elle n’ait plus la moindre conscience de ce qu’il existe d’autres hommes, d’autres destins auxquels se lier. Les doigts de son professeur la maintiennent dans un état de manque, d’abjection constante. La toucherait-il s’il ne l’aimait pas? Elle est à l’affût, guette la moindre preuve, quémande des miettes d’affection. Le mécanisme qui la régule est l’obsession.

Des semaines entières à tenir le téléphone dans sa paume. Des heures et des heures de solitude, d’angoisse et de haine de soi. Un corps répugnant, dégoûtant, abhorré qu’elle punit et humilie. Manger. Se rouler en boule par terre devant la porte verrouillée, la couverture remontée jusqu’au nez. « Grasse pouffiasse avachie » susurrent les voix. L’hiver durant, elle vogue sur la nausée.

Le moins qu’on puisse affirmer, c’est qu’elle se trouve dans un piètre état lorsqu’elle fait la connaissance d’Olivier.

2

Le soir de sa rencontre avec Olivier, elle se trouve à Hull dans le cadre d’un stage qui conclut une formation de guide-accompagnatrice. Elle erre d’un petit boulot à l’autre depuis qu’elle a abandonné le droit au beau milieu de l’automne précédent. Cette formation en tourisme est une tentative de dernier recours. Une occupation dont elle souhaite qu’elle fasse advenir quelque chose. Des hôtels chics. Des voyages. Des rencontres. Quoi que ce soit.

Le matin du 30 avril, sur le boulevard Laurier, fouettée par les bourrasques, elle s’engouffre dans un autobus de la compagnie Hélie en compagnie de ses compagnes et de ses compagnons de classe. Le stage final consiste en une fin de semaine de groupe dans les environs d’Ottawa. Une apothéose, suppose-t-elle, sous la pluie froide et décourageante.

En guise d’examen terminal, chaque étudiant prend en charge une partie du voyage. Les autres membres du groupe jouent le rôle des véritables touristes européens qu’ils devront accompagner, une fois leur formation terminée. Tirant au sort, elle se voit attribuer la tâche suivante : organiser une heure de déambulation libre dans le marché By entre 15 h et 16 h. Malgré la contradiction apparente (organiser la liberté), c’est un devoir aisé, elle est plutôt choyée. À l’heure dite, elle se tient à l’avant de l’autobus à côté de la chauffeure et devant sa professeure qui la note. Les autres élèves se montrent étonnamment dissipés. Elle hausse la voix. Elle parle du colonel By, bâtisseur du canal Rideau et fondateur de l’endroit. Elle distribue un plan photocopié du marché et énonce des consignes. Recommande des boutiques et des cafés. Rappelle l’heure et l’endroit du rendez-vous de 16 h. Tâche d’insérer quelques blagues. N’a-t-elle rien oublié? Un branle-bas s’élève avant qu’elle puisse terminer. Elle s’insère entre deux rangées de sièges et contemple, hébétée, la meute qui déferle vers la sortie. Un à un, jusqu’au dernier, ils quittent l’autobus.

3

Elle passe l’heure suivante à errer. Les autres se sont dispersés. Elle ne les croise pas. Pas une seule fois.

Dans un McDonald, elle commande un café. De nouveau, partout, tout le temps : désœuvrement. Elle croise les bras, se recroqueville sur la chaise pivotante de plastique froid. Où l’avenir glorieux et performant se dissimule-t-il? Autour d’elle, coulisses brunes sur le terrazo glissant, remugle de chien mouillé, attroupements d’ados se lançant des vulgarités.

4

À Hull, dans sa chambre d’hôtel, en fin de journée, boulimie. Frénésie d’avaler n’importe quoi. Elle fait monter des chips, du coke, du chocolat. Droite sur son lit, elle dévore. Les papiers collants et graisseux tachent les draps. Il fait noir. Elle ne songe pas à allumer la télévision.

5

À 19 h, il faut descendre souper. Le repas est copieux et bien arrosé, mais elle n’y touche pas. Sa peau est gonflée de ce qu’elle a déjà avalé.

-Viens-tu veiller avec nous? demandent les compagnons de classe sitôt leur dessert avalé.

Elle les contemple. Il n’y a pas si longtemps, on l’entourait de préventions. On la chouchoutait. On minaudait pour obtenir sa faveur. Sophie Lavoie. La gymnaste, oui. Il y avait une exaltation à raconter qu’on l’avait rencontrée, à prétendre qu’on la « connaissait ». Maintenant, les gens ne voient plus ce qu’elle peut leur apporter. Elle non plus, de fait.

Il n’y a pas si longtemps, elle était mince, lisse et vive dans des gymnases qui lui ressemblaient. Néons, podiums, estrades, acclamations. Rondade flic triple vrille, atterrissage sur les pieds. Époque révolue, engloutie, terminée.

-Sophie? T’as l’air fatigué. T’es peut-être mieux d’aller te coucher.

Ils se lèvent de table avant qu’elle ne puisse protester. Elle leur fait un petit signe de la main auquel ils répondent, puis elle les regarde s’éloigner.

Maintenant, elle ne suscite plus qu’indifférence et repli.

Autour d’elle, les serveurs récupèrent les tasses, retirent les nappes tachées, en installent de nouvelles, fraîchement javellisées.

-Ma vie, s’étonne-t-elle, est finie.

6

Plus tard elle ne s’expliquera pas ce qui la pousse à rejoindre les autres étudiants au Pub, finalement. Elle monte à sa chambre puis, la clé dans la porte, elle fait demi-tour et redescend.

Les pavés luisent sous les réverbères de la place désertée. Elle se souvient d’un parapluie qu’elle tient à l’horizontal devant ses pas. Elle n’est pas maquillée. Ses jeans sont devenus bouffants pendant la journée. Image d’un clown grotesque et démesuré au milieu de convives qui font poliment mine de n’en pas être dérangés. Elle se souvient que c’était plus fort qu’elle et qu’elle continuait d’espérer.

7

Le Pub grouille de fêtards débridés et tonitruants. Elle a pris place au plus loin, derrière une table de bistro à côté de la porte entrebâillée de la salle de bain. Personne ne s’est approché. Elle n’a rien commandé.

Sur le plancher de danse, les autres étudiants se déhanchent. Les filles minces et joyeuses attirent l’attention. Les garçons, à l’affût, font mine de les ignorer en sirotant leur bière et en rigolant.

Au début, elle n’a pas conscience de l’observer. Accoudé au bar, en retrait des danseurs, il boit sans broncher. De temps en temps, un homme lui adresse la parole, assis à ses côtés. Ils s’esclaffent, ou alors leurs têtes se tournent vers la même serveuse, simultanément. Leur air goguenard, sûr, indestructible.

Elle s’est levée. Elle est minuscule à côté de lui, qui est un géant assis sur un tabouret surélevé. En plus, comparé à la serveuse qui est une beauté italienne sculptée, elle a l’air de ce qu’elle est : médicamentée, costaude, avachie. Néanmoins, parvenue auprès de lui, elle se hisse sur le tabouret.

Plus tard, ils dansent sur le plancher collant.

Elle fait comme elle croit qu’il faut qu’elle fasse. Elle se tortille, lui envoie des œillades. Avance vers lui en écartant les genoux, s’accroupit sur sa cuisse, frotte ses seins contre son torse. Puis elle le prend au cou et l’embrasse avec la langue, brutalement.

8

Oui, ça s’est passé comme ça. Peu subtile et peu reluisant. Elle n’a jamais compris ce qui s’est passé ce soir-là parce qu’elle n’a pas voulu y penser. Elle, fonçant sur sa proie. L’arrachant brutalement. S’abaissant.

Après cela, évidemment, il a fallu des semaines et des semaines – des mois entiers! – pour qu’elle accepte de croire qu’il l’aime vraiment. Un homme aime-t-il une femme qui lui balance son désespoir sur les bras? Une femme que même ses propres parents ne supportent pas?

9

Le bar a fermé ses portes, les jetant à la rue. Les fêtards se sont éparpillés. Même le colocataire d’Olivier est reparti vers leur appartement de Nepean en taxi. Ensemble, ils arpentent les rues ouvrières du vieux Hull en attendant le premier autobus de la fin de la nuit.

De quoi parlent-ils?

Du Québec.

De la gymnastique.

Du petit village de Bergentheim, aux Pays-Bas, où il habite.

De la guerre de Cent Ans dans les plats pays.

D’Utrecht. Une ville universitaire qu’il aime bien.

Du droit.

De son stage à la ferme expérimentale du Canada qui prend fin en août.

De ce qu’ils feront et ne feront pas dans la vie.

Du français. Du néerlandais. De la possibilité d’une traduction.

« Kus mij », demande-t-il en baissant la voix.

Elle plie la nuque pour que leurs lèvres se rencontrent.

« Embrasse-moi, toi aussi », souffle-t-elle en écho.

Et il le fait.

Nog een keer.

Encore.

10

À six heures du matin, au coin de Laurier et de Portage, les portes de l’autobus d’OC Transpo se referment sur lui dans un claquement.

Il a cessé de pleuvoir.

11

Deux semaines plus tard, il est à Québec sous le prétexte officiel de faire du tourisme, de « visiter ». Mais elle a ses règles. Pour rien au monde, elle ne veut se déshabiller.

Or, chose étrange, il ne le demande pas.

Strange love, fait-il jouer sur son baladeur qu’il a équipé de mini haut-parleurs.

Plus tard encore, c’est elle qui se trouve à Nepean. Leur première nuit reste gravée dans leur mémoire à tous les deux.

12

Elle pense à son professeur de droit sitôt qu’Olivier a le dos tourné. Confort paradoxal de la souffrance et de la sujétion. Mais elle aime l’odeur d’Olivier, ses larges épaules, son absence totale de prétention, d’égocentrisme et d’immaturité. Très vite, elle devient habituée à le savoir tout près, dans sa vie, à proximité. Elle dort mieux, même lorsqu’il n’est pas là, parce qu’elle sait qu’il pense à elle dans sa chambre à Nepean. Elle sent sa bienveillance. Son attachement. Elle sait avec certitude qu’il ne la laissera pas tomber pour un oui ou pour un non, par lassitude, sans explication.

13

Un soir d’été, roulant côte à côte sur des bécanes rouillées, ils se tiennent par la main en poursuivant ce récit inlassable qui se tisse entre eux depuis qu’ils se sont rencontrés.

La contre-performance des Néerlandais au championnat du monde de soccer aux États-Unis.

Le prochain référendum sur la souveraineté du Québec prévu pour 1995.

Ce qu’elle pourrait reconstituer de son talent de gymnaste, maintenant qu’elle a tout saboté.

Hier, le système informatisé qu’il a mis en place à la ferme expérimentale a fonctionné pour la première fois. Le stage tire à sa fin.

Vivre en Europe ou en Amérique? Avantages comparés.

Olivier a déniché les vélos dans le hangar de son appartement de Nepean et l’a convaincue de les enfourcher. Elle a moins peur du ridicule et du mépris, auprès de lui. Elle accepte de le suivre à peu près n’importe où.

Il regarde droit devant lui. Il dit : « Nous allons vivre ici. À Ottawa. »

-Nous?

-Oui.

Il tourne son regard vers elle :

-Je ne veux plus te quitter.

14

À partir de cette déclaration, elle devient tout à lui. Et lui à elle.

Réciprocité.

Le professeur de droit s’est volatilisé. Ou alors il est rentré dans sa boîte, comme un mauvais génie enfin mâté.

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Ce texte fait partie d’un triptyque. Il est suivi de L’abandon de l’université et de Lettre à mon cégépien.

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