Mélissa

par Annie Cloutier

Mélissa était exsangue. Du moins était-ce ainsi qu’elle m’apparaissait, inerte, suppliciée, le visage gonflé sous l’halogène de la salle d’accouchement. Il me sembla qu’elle n’inspirait plus que par à-coups, à intervalles d’environ dix secondes, contrainte par des spasmes déclinants.

Les rayons du soleil perçaient les stores depuis un moment, mais je venais à peine de m’en rendre compte, accaparée par ses contractions erratiques, par le recul vertigineux de ses forces, par son renoncement qu’il fallait combattre à chaque instant. « Lâche pas, ma belle. Lâche pas. Ça va bien aller, tu vas voir. Bientôt, tu vas avoir ton bébé dans tes bras. Une belle fille. Kelly-Cristine. Tu te rappelles, Mélissa, de ta fille Kelly-Cristine? »

Il y avait six mois que je l’accompagnais. Elle avait téléphoné au collectif d’accompagnement à la naissance de la rue Hollande, dans le quartier Saint-Sacrement, à Québec, aussitôt qu’elle avait appris sa grossesse. Lorsqu’on lui avait demandé la raison de son désir d’être accompagnée, elle avait répondu qu’elle avait peut-être entendu parler de l’accompagnement à la radio ou dans un magazine à l’épicerie. Qu’elle n’en savait trop rien. Que c’était une idée qui lui était venue comme ça.

De fait, il s’agissait d’une énigme. Au collectif, nous accompagnions toutes les femmes qui en faisaient la demande. Il n’y avait pas de critères d’admissibilité. De manière informelle, entre nous, il nous arrivait de classer notre « clientèle » en deux catégories : les femmes « qui vivaient des problématiques » (ce groupe incluait les adolescentes, les survivantes de victime conjugale et les toxicomanes); et les femmes de milieux aisés. (Ces femmes expliquaient le plus souvent qu’elles faisaient appel à nos services « afin de mettre toutes les chances de leur côté », parce qu’elles « désiraient ce qu’il y a de mieux pour leur bébé ».) Il était tentant d’assimiler Mélissa à la première catégorie. Et pourtant elle n’y appartenait pas.

La première fois qu’elle m’est apparue, je l’attendais dans une boulangerie du quartier Saint-Sacrement, assise à une table en bois verni. J’avais commandé un jus d’orange et un muffin au citron. Je m’alimentais en mode préconception. La veille encore, j’avais fait l’amour avec Olivier sur le divan du salon, dans cette bande de temps étroite et précaire qui allait chaque soir de l’assoupissement des garçons, dans la modeste chambre et demi qu’ils se partageaient à l’étage, et notre propre épuisement, vers 22 h.

Nous étions dans la jeune trentaine et encore amoureux. Fabriquer des enfants constituait une manière de consécration. Les élever avec amour devait changer le monde. J’envisageais de faire l’école à la maison. Nous nous considérions comme d’excellents citoyens.

Mélissa, cet après-midi-là, s’est présentée à moi dans une tenue déconcertante. Elle portait une robe fleurie garnie d’épaulettes à la façon des années 1980. Elle y avait ajouté une mince ceinture de faux cuir noir au-dessus de ce qui n’était encore qu’un léger renflement.

Elle était maquillée à outrance. On ne pouvait s’empêcher de s’attarder sur son visage avec stupéfaction. Fond de teint épais, étrangement pâle. Fard à joue carmin qu’en un trait généreux, elle avait étiré jusqu’aux oreilles. Sur ses paupières, un arc-en-ciel d’apparat, dégradé de jaune mât, de lime, de violacé. Sa bouche venait d’être retouchée. Elle luisait d’un rouge cerise à la fois provoquant et enfantin, dont on ne savait si on devait s’en attendrir ou le mépriser. Le plus saisissant, toutefois, était ce qu’on devinait, sous ces pâtes grotesques, de son visage naturel, qui était d’origine sud-asiatique et d’une grande beauté naturelle.

Elle s’est assise devant moi sans me tendre la main, satisfaite de constater que je l’attendais. « Elle se croit ma cliente », ai-je songé. Elle a posé sa sacoche à paillettes sur la banquette. Elle m’a demandé d’aller s’il-vous-plaît lui commander un café décaféiné, avec deux sucres et un lait.

Je me suis levée, malgré mon agacement. Il arrivait que les femmes se méprennent quant à la nature de l’aide qu’en tant qu’accompagnantes, nous étions en mesure de leur offrir. Certaines croyaient à tort que nous « rendions des services ». Mais l’accompagnement n’avait rien du dépannage domestique. Il faudrait remettre les choses au clair. Expliquer gentiment. Comme souvent, lors des premières rencontres, j’éprouvai une envie subite et fulgurante de prendre mes jambes à mon cou.

Le commis me servit un café et m’en annonça le prix. Je payai comptant et refusai le coupon.

À la table, Mélissa était penchée sur des dépliants que publiait le gouvernement au sujet de la grossesse et de l’accouchement. Des publicités de compagnies privées. Échographies. Haute définition. Tests nanotechnologiques. Vaccins. Anomalies génétiques détectées à 97 %. Elle lisait avec concentration, penchée sur les mots. Sur son nez plat, minuscule, d’épaisses lunettes de lecture rouges.

Lorsqu’elle eut terminé sa lecture, elle rangea les dépliants dans son sac. « Merci, dit-elle en s’emparant du café. T’es ben fine. » Son accent était aussi extraordinaire que le reste : à la fois québécois et étrangement exotique.

La rencontre devait durer une heure, mais au bout d’une vingtaine de minutes, son téléphone a sonné. Son chum l’attendait dehors. Il était « sur les quatre flashers, parqué du mauvais bord ».

Mélissa a pris son sac et s’est levée.

-Mon chum est arrivé. Faut que j’y aille. C’était ben le fun, Marie-Claude. Tu m’appelleras pour qu’on se revoie, okay?

Elle est sortie. La porte de la boulangerie s’est refermée sur elle avec le grincement de la compression. Une bouffée d’air gris, humide et froid s’est engouffrée sous les tables. Dehors, Mélissa est montée dans un 4×4 neuf. Le véhicule a démarré brusquement.

2

J’ai cru, pendant quelques jours, que je ne la reverrais plus. J’hésitais à la rappeler, comme elle me l’avait, en quelque sorte, ordonné. Il n’y avait pas urgence. Je cherchais à me débarrasser d’elle sans me l’avouer.

Un matin, ma conscience me tourmentant, je finis néanmoins par lui téléphoner. Les enfants terminaient de déjeuner, Léo dans sa chaise haute, Loup et Édouard sur la banquette, barbouillés de toasts à la confiture. Un café refroidi à la main, je laissai longuement sonner.

Elle ne répondit pas.

En début d’après-midi, toutefois, c’est elle qui me contacta.

-Mélissa! m’écriai-je, mal à l’aise. (Je craignais qu’elle me reproche le retard que j’avais mis à lui donner signe de vie.) Je t’ai téléphoné, mais tu n’étais pas là. Tu n’as pas de répondeur, je pense.

-Oui, oui, j’en ai un, mais j’étais là, ce matin, quand t’as téléphoné. J’ai vu ton nom sur l’afficheur. C’est juste que j’avais pas le goût de répondre. J’étais dans mon lit.

Il y eut un silence. Puis elle reprit :

-J’aurais besoin de te voir, là. Peux-tu venir chez nous?

-Tout de suite?

-Le plus tôt possible. Quand ça t’adonnera.

-Aujourd’hui?

À travers le plafond, j’entendais Léo pleurnicher. Il le faisait toujours au moment de la sieste. Je me retenais chaque fois de ne pas monter, de ne pas passer l’après-midi à le bercer.

-Oui. Aujourd’hui.

-Qu’est-ce qui se passe?

-Rien de spécial. J’ai juste le goût d’avoir quelqu’un avec moi. Je pensais que les accompagnantes étaient là pour ça. Mon chum va aller te chercher. Il va être là dans dix minutes.

Nous étions là pour ça.

J’ai confié Loup et Édouard à la voisine. J’ai allaité Léo rapidement, puis je l’ai habillé et déposé dans son petit siège. J’ai attendu longtemps près de la fenêtre. Le calorifère me brûlait les tibias. Léo, emmitouflé, ne s’endormait pas. J’étais à l’affût, prête à apaiser la moindre de ses protestations. Je lui parlais d’un ton rassurant. « On va aller en auto, mon bébé d’amour. Léo va venir en auto avec maman? » Il y avait une tension dans ma voix. Mais Léo se tenait coi.

Le 4×4, enfin, s’est immobilisé devant notre maison. Le moteur tournait à vide en m’attendant : une volute s’élevait du pot d’échappement. Je suis sortie. J’ai verrouillé. Puis, le siège de bébé sous le bras, je me suis approchée. J’ai ouvert la portière arrière.

-Allo, ai-je salué.

-Salut.

Un support était déjà installé sur la banquette en prévision de la naissance de leur enfant. J’y ai installé Léo, dans son petit siège. Il s’agissait d’une marque et d’un mécanisme qui ne m’étaient pas familiers. Je me suis affairée pendant un moment. Plus, peut-être, qu’il ne fallait. Puis je me suis redressée. J’aurais voulu prendre place auprès de mon bébé, mais je ne voyais pas comment justifier de ne pas m’assoir en avant.

Sitôt que je suis montée auprès de lui, le chum de Mélissa a embrayé. Pendant que nous roulions sur le boulevard Champlain, il a composé un numéro sur son cellulaire. Nous dépassions d’une bonne vingtaine de kilomètre à l’heure les limites de vitesse que les résidents de mon quartier avaient mis des années à faire adopter.

Sur le pont Pierre-Laporte, il s’est mis à négocier l’heure de son arrivée sur un chantier. « Ouin, mais à trois heures, m’a déjà être pris dans le traffic », l’ai-je entendu plaider. À je ne sais quel indice, j’ai compris qu’il devrait retourner vers le nord en fin de journée. J’ai calculé la durée de ma visite en tenant compte de cette information. Elle s’annonçait longue et pénible de toute façon. J’avais déjà hâte de retrouver ma maison.

3

Ils habitaient un nouveau développement à Saint-Étienne-de-Lauzon. Nous avons roulé sur un large boulevard, puis il a signalé à droite devant un boisé gris. Une pancarte immense posée sur des tréteaux annonçait des quatre et demi à partir de 129 000 $. Leur maison était l’une des premières du développement. Le 4×4 s’est engagé dans l’entrée, devant un garage à deux portes. Avant de couper le moteur, le chum de Mélissa s’est tourné vers moi :

-Je pourrais commander l’ouverture à distance, mais faut que je reparte tout à l’heure.

Il a tendu le doigt vers le tableau de bord, appuyé sur un bouton :

-Checke.

Devant nous, les deux portes se sont élevées simultanément.

-Ça prend juste sept secondes. Y ont calculé ça.

Il m’a regardée. Il semblait attendre des félicitations.

-Je – est-ce que c’est beaucoup, sept secondes? Je connais pas tellement ça, ces mécanismes-là.

-C’est le plus vite qu’ils font actuellement.

Mélissa nous attendait dans l’escalier. Elle portait des pantoufles et une robe de chambre sur un autre ensemble fleuri. Léo s’était endormi. J’ai dénoué son foulard afin de dégager son petit cou. Aucun crochet n’était libre. Je ne savais pas quoi faire de mon manteau.

-Veux-tu coucher ton fils dans la chambre d’amis?

-Je pense que je vais le laisser là.

-Dans l’entrée?

J’ai senti que je m’obstinerais à défendre cette décision s’il le fallait.

-Oui. Il est bien comme ça.

Elle n’a pas insisté.

Dans la cuisine, un pâté chinois attendait sur la table.

-T’as-tu mangé, Marie-Claude?

-Je…

Je ne mangeais pas de viande. Surtout pas du steak haché. Surtout pas à une heure et demie de l’après-midi.

-Mange avec nous. Ça nous fait plaisir. J’ai fait du pâté chinois.

Son chum se lavait les mains dans la cuisine. Il est revenu s’asseoir et a commencé à manger. Mélissa a posé une assiette devant moi. Le maïs m’a semblé trop jaune. La viande avait une texture grasse. J’étais consciente du bourrelet que faisait la peau de mon ventre au-dessus de la ceinture de mon jeans. J’apercevais mes cuisses à travers le plateau vitré de la table. Elles m’ont paru énormes.

J’ai piqué ma fourchette dans le pâté, prenant soin de porter à ma bouche les trois couleurs à la fois. J’ai imité les gestes de Mélissa et de son chum. J’ai mangé.

4

Quelques mois plus, tard, nous faisions la file à la cafétéria du Centre mère-enfant. Nous frissonnions. En plein cœur de l’été, il régnait, dans tout l’hôpital, un froid glacial qui crispait nos bras dénudés. Près de moi, le ventre protubérant de Mélissa, sa peau chaude et distendue, étaient au centre de nos préoccupations.

-Mon médecin a parlé de me déclencher. Prends-tu du sucre dans ton café?

-Non.

Je l’ai regardée me préparer un café, puis le payer.

Elle commençait à me percer à jour, à comprendre mes réactions, à deviner mes positions. Elle savait que la nouvelle de son déclenchement ne me réjouissait pas. Nous nous sommes assises. Le café était brûlant. Elle soufflait dessus.

-Le médecin dit qu’il y a des risques de prééclampsie. Il paraît que poursuivre la grossesse, c’est risqué dans ces conditions-là.

Elle a hésité.

-Il dit qu’on pourrait planifier le déclenchement pour la semaine prochaine. Le 29 ou le 30.

-Le 29 ou le 30! Mais ça va te faire à peine 37 semaines de grossesse! Y a pas d’urgence, voyons! Es-tu certaine du risque à propos de la prééclampsie? Tu as l’air en pleine forme.

-Mais le médecin dit que oui. Que je fais de la rétention d’eau. Qu’il faut pas prendre de chance.

-T’es sûre qu’il part pas aux Bahamas le 31?

Je me mordis les lèvres. Elle parut décontenancée :

-Comment ça, aux Bahamas?

-Laisse faire. J’ai rien dit.

L’accompagnement ne pouvait rien contre le prestige démesuré de la médecine. Il n’était même pas certain qu’il dût y pouvoir quelque chose. Qui étais-je, pour protester? J’étais là pour hocher la tête, pour tenir la main, pour approuver. Au terme d’un petit silence, je repris :

-Toi, Mélissa, qu’est-ce que tu penses de ça?

-Ben, j’suis tannée d’être enceinte. Il fait chaud. Pis c’est lourd. Pis j’ai hâte de lui voir la bette, à cette belle petite fille-là!

Elle se contemplait le ventre en souriant.

5

Elle convint d’une date avec son médecin. Le jour venu, elle s’est présentée à l’accueil du Centre mère-enfant. On lui avait dit d’arriver dès sept heures du matin. Elle avait suivi les consignes scrupuleusement. Son chum était avec elle. Ça lui simplifiait la vie de connaître à l’avance la date de la naissance de son enfant. Il avait pris congé pour l’accouchement.

Pour ma part, je suis arrivée un peu plus tard. J’avais déjà accompagné des déclenchements. Je savais que des heures assommantes s’étalaient devant nous. Lorsque je suis entrée dans la chambre, la télévision était ouverte sur l’un de ces programmes matinaux assommants. Les fenêtres étaient closes et impossibles à ouvrir, à cause du système de ventilation. J’étais enceinte depuis trois mois.

Un gel de prostaglandine avait été appliqué dans le col utérin de Mélissa. C’était la procédure habituelle pour les déclenchements. J’ai déposé mon sac à dos dans un coin. Mélissa, sur le lit incliné, se limait les ongles, mules de satin aux pieds. Comme d’habitude, elle s’était méticuleusement maquillée. Lorsqu’un peu plus tard, elle s’est dirigée vers la salle de bain, j’ai constaté avec stupéfaction, à travers les pans de son vêtement d’hôpital entrouverts, qu’elle avait choisi, pour venir accoucher, de porter un tanga orangé et le soutien-gorge pigeonnant qui lui était agencé.

J’ai ressenti, envers elle, un élan de profonde compassion.

6

Une infirmière, à midi pile, a apporté le repas. Mélissa n’y a pas touché. Elle a demandé à son chum de traverser à Place Laurier afin de lui rapporter du Subway. Il est revenu un peu plus tard en m’annonçant qu’il en avait aussi pour moi.

-J’ai pris végétarien.

Je l’ai regardé.

-On commence à te connaître, a-t-il lancé, sourire en coin.

C’était la première fois qu’il me souriait.

7

Vers quatorze heures, le médecin n’avait toujours pas paru. Je suggérai à Mélissa d’appeler une infirmière, ce qu’elle fit, dans l’espoir qu’il se passe quelque chose. Elle avait hâte d’avoir mal, se plaignait-elle en soupirant.

L’infirmière vint, convint que le gel de prostaglandine n’avait pas fonctionné et qu’il fallait recourir à une méthode plus agressive. Elle promit d’appeler le médecin.

Tout cela n’était qu’attente et ennui. Je résistais de toutes mes forces à la tentation de lire un peu dans un coin. De dormir, aussi, car la grossesse me rendait somnolente.

Le chum de Mélissa allait et venait, comme j’avais souvent vu les hommes le faire en pareilles circonstances. Il n’était pas, à proprement parler, nerveux. Nous étions à l’hôpital. L’endroit pullulait de médecins compétents. L’enjeu, semblait-il considérer, consistait à s’accommoder de son inutilité sans trop déranger.

Je distrayais Mélissa du mieux que je le pouvais. Je lui parlais de mes enfants. De mon quotidien de mère au foyer. Elle s’étonnait sans fin de ce que je n’occupe pas d’emploi rémunéré.

-Ton conjoint doit gagner beaucoup d’argent! répéta-t-elle à quelques reprises.

– Je t’assure que non! répondais-je en riant.

-Combien qui fait?

-Euh…

-Ça se demande pas, ça, franchement, Mélissa! intervenait son chum.

Mais elle voulait savoir et revint quelques fois à la charge.

-Il fait environ 67 000, concédai-je finalement.

-Clair?

-Non. Brut. Je te l’ai dit qu’on n’est pas riches.

Elle sembla réfléchir :

-67 000 pour…

Elle me regarda :

-Pour une famille de cinq.

-Bientôt six.

-67 000 pour six… Je comprends pas comment vous faites pour arriver.

Elle n’était pas la seule. Il fallait constamment expliquer. Communauto. Les vêtements usagers. Le vélo. Les légumes que nous cultivions nous-mêmes dans notre potager.

Vers 16h, une infirmière vint insérer un ballon dans le col de Mélissa, qui ne cessa pas de jacasser avec animation durant toute l’intervention. L’attente reprit toutefois sitôt que l’infirmière fut repartie. Mélissa se rembrunit. Les contractions ne venaient pas.

Bientôt, une autre infirmière apporterait un plateau. Mélissa passerait à la salle de bain pour retoucher son maquillage. Elle avait mal au derrière. Elle n’était pas confortable. Elle avait envie de rentrer chez elle. Et le travail n’était même pas commencé.

8

La fureur venait d’envahir la télévision lorsque le médecin fit son entrée en début de soirée, finalement. Robe trapèze et chevelure bombée, Véronique Cloutier se démenait à la Françoise Hardy.

Vous nous jouez du violon

On connaît la chanson

Nous autres, on sait chanter

On sait taper du pied

Pff. Je me tournai vers le médecin. Il hocha la tête en désignant l’écran.

-Beau brin de fille, apprécia-t-il.

Je ne savais pas trop quelle attitude adopter. Alors que nous avions espéré son arrivée toute la journée, voilà que le médecin se tenait parmi nous et que tous, nous demeurions tournés vers la télé. Enfin, Mélissa sembla enregistrer sa présence. Sans quitter l’écran des yeux, elle s’écria :

-Puis, il va-tu enfin se passer quelque chose, docteur? Ça fait longtemps que j’attends!

-Inquiétez-vous pas, madame. On va regarder ça.

Il s’arracha à l’écran. Se mit à examiner le dossier de Mélissa. Puis une infirmière entra. Je les entendis échanger les informations d’usage. Combien de temps. Combien de fois. Pression. Température. Dilatation.

À droite de Mélissa, le moniteur des contractions affichait un calme plat.

-Puis? Qu’est-ce qu’on fait? demanda Mélissa, le regard rivé à l’écran.

-Pitocin, annonça le médecin.

Déjà, il préparait seringues et pochettes.

Je me penchai vers Mélissa :

-Sais-tu ce que c’est, le pitocin?

-Quelque chose qui provoque les contractions?

-Oui.

-C’est ça que je veux.

-Tu es sûre? Veux-tu que je t’explique ce que ça peut avoir comme effet sur toi ou sur ton bébé avant que tu prennes ta décision?

-Écoute, Marie-Claude, soupira-t-elle. Je veux juste accoucher, moi. Je suis tannée. Je leur fais confiance. Ils savent ce qu’ils font.

-Détendez-vous, madame, interjeta le médecin. Ça va juste durer quelques secondes. Ça ne fera pas mal.

Elle hocha la tête, le regard braqué sur l’écran. Le médecin perfusa.

La fureur

La fureur

La fureur

-Voilà, c’est fait.

De connivence avec Véronique Cloutier, Mélissa affichait un sourire satisfait.

-Bon. Enfin.

À l’écran, le public applaudissait.

9

Évidemment, lorsque le travail sérieux a commencé, une demi-heure plus tard, le médecin était rentré chez lui. L’infirmière devait le contacter advenant une « évolution significative » de la situation. Deux écrans se partageaient maintenant notre attention : Radio-Canada et le moniteur des contractions.

-T’en as une qui s’en vient, annonçait le chum.

-Est-ce que tu sens une contraction? demandais-je alors, dans l’espoir de ramener notre concentration sur Mélissa.

Je trouvais que les moniteurs déshumanisaient les naissances. Que Mélissa était mieux placée qu’un instrument pour nous informer de ce qui se passait dans son corps.

-C’est sûr, que je la sens! Ça fait pas de bien, ces affaires-là! me rabrouait Mélissa.

Mais je demeurais sceptique, d’une certaine façon. Il me semblait que le moniteur lui dictait ce qu’elle était supposée éprouver. Entre deux pics, elle continuait de s’hypnotiser de la télévision.

La fureur se concluait sur un générique tonitruant. Après les titres du téléjournal, un téléroman débuta, que je ne connaissais pas.

-Ah non, pas ça, gémit Mélissa. C’est plate à mort, cette émission-là.

Debout près du téléviseur, son chum fit le tour des postes à quelques reprises, puis éteignit l’écran. Il n’y avait rien de bon.

L’écran éteint, la torture empira drastiquement. Le travail se fit vigoureux. Les contractions se succédaient à un rythme effarant. Mélissa se tortillait, grondait, haletait.

-Ça fait trop mal! Ça fait trop mal!

Sa panique augmentait rapidement.

-Il faut que ça fasse mal au moins un peu, ma belle, lui chuchotais-je en lui caressant les cheveux. Sinon, tu  n’accoucheras jamais.

-Mais je veux l’épidurale! Dis-leur, Marie-Claude, que je veux l’épidurale!

L’infirmière, du coin de la chambre, secouait la tête :

-Deux centimètres, c’est trop tôt.

-C’est donc bien long! Ça fait donc bien mal! Ça n’a pas de bon sens!

-Lâche pas, bébé, l’encourageait son chum. Lâche pas. Bientôt, on va avoir notre enfant dans nos bras.

Sa sollicitude m’étonnait. Sa constance aussi, à vrai dire. Pas une fois, il n’était sorti pour prendre un café ou pour fumer. C’était du rarement vu.

10

Vers minuit, les râles de Mélissa devinrent des beuglements. L’infirmière la gronda :

-Criez pas comme ça, madame, voyons!

Néanmoins, dans l’instant qui suivit, on l’entendit téléphoner.

-L’anesthésiste s’en vient, nous annonça-t-elle. Mais je vous avertis : ça va ralentir le travail. Peut-être même l’arrêter.

Mélissa, d’ores et déjà, semblait trop affaiblie pour protester ou pour s’en inquiéter.

11

Je quittai l’hôpital à deux heures du matin. Peu après l’épidurale, Mélissa avait glissé dans un sommeil comateux. Les contractions l’agitaient, mais ne l’éveillaient pas.

-Tu devrais rentrer chez toi, remarqua son chum. Tu es enceinte. Tu as ta famille. Va dormir un peu. Tu reviendras demain matin.

-Penses-tu que ce serait correct?

Je ressentis du soulagement. Quelques minutes plus tard, la portière d’un taxi se refermait sur moi.

12

Je revins à l’hôpital au petit matin.  Son chum m’avait téléphoné :

-Elle est dilatée à dix. Ils ont commencé à la faire pousser.

-Quoi? Déjà? Ça s’est accéléré!

Je me précipitai vers le CHUL.

Mélissa, sous le puissant rai matinal, me parut exsangue. De la commissure de ses lèvres, un râlement s’écoulait en continu. Elle ne tourna pas son regard lorsque je rentrai. Mais elle reconnut ma présence.

-T’étais où? gémit-elle. Je te cherchais partout. Je me demandais où t’étais.

-Je suis là, chuchotai-je, consternée.

Il me sembla que la suite des événements ne dépendait plus que de ma capacité à la rassurer et à la tenir éveillée. J’avais manqué à mon unique devoir : celui de la présence et de l’encouragement. La gravité de la situation m’accabla.

-Allez, madame! ordonnait le médecin. Plus fort! Encore un peu! Encore! Poussez!

Puis, à la ronde :

-Ça n’avance pas.

Je compris que du fond de son abattement, Mélissa résistait aux vociférations de ce médecin indélicat.

-Peut-être qu’elle n’est pas prête à pousser? ai-je risqué.

-Elle est à dix depuis une heure.

-Mais est-ce que tu sens la poussée, Mélissa?

Elle secoua la tête afin de signifier qu’elle ne savait plus. Qu’elle ne savait pas.

-Va falloir que vous poussiez mieux que ça, madame, menaça le médecin.

-Sinon, va falloir utiliser les forceps ou la succion, avertit l’infirmière.

-La quoi? souffla Mélissa.

-Vous ne voulez pas ça, madame. Croyez-moi.

Mélissa ne réagit pas. Et soudain, je pensai : elle ne survivra pas. Je n’avais jamais été témoin d’un tel degré d’abattement.

13

Elle survécut pourtant, et sa petite fille aussi. Forceps, aspirateur, poing entier du médecin enfoncé dans son vagin, placenta émietté, piqûres coagulantes, pressions atroces sur la peau ramollie de son ventre pour que le placenta soit expulsé, déchirures au quatrième degré, exténuation : elle tint le coup, subit les pires assauts, mais ne mourut pas, loin s’en faut.

Au moment de la naissance, deux ou trois infirmières étaient accourues en renfort. Elles manipulaient le bébé, la pesaient, la vidaient de ses sécrétions, piquaient son petit talon potelé, le broyaient afin d’en extraire du sang, calculaient son Apgar. J’avais discuté, avec Mélissa, de la possibilité de refuser certaines palpations dans les instants qui suivent la naissance. Ces échanges fastidieux, échelonnés sur nos nombreuses rencontres durant sa grossesse, la promesse rudement acquise « qu’elle y songerait », paraissaient puériles à présent.

J’observais, impuissante.

-Voilà, madame. Votre petite fille.

L’infirmière voulut poser le nourrisson sur le sein de sa mère. Mélissa ne tourna pas le regard vers sa fille. Ne réagit pas.

-Tenez-la, madame, voyons! Elle va tomber, sinon!

Entre les jambes de Mélissa, le médecin s’acharnait sur le placenta. Mélissa grimaçait sous chaque semonce douloureuse. Je lui caressais les tempes. Elle était ailleurs.

-Donnez-moi-la, dit alors son chum.

Nous nous tournâmes vers lui, les infirmières et moi. Sans un mot, sans une explication, il leva les bras. Retira son t-shirt et son gilet à capuchon. Débarrassa une chaise de mon sac à dos. S’y cala. Une infirmière lui tendit son poupon. Délicatement, avec d’infinies précautions, il détendit une partie des draps entre lesquels sa petite fille se trouvait enserrée.

-On va faire du peau à peau, elle et moi. C’est ça qu’il faut faire, non?

Nous hochions la tête, sans un mot.

Un silence était tombé sur la chambre.

-Ta mère a trouvé ça ben difficile, accoucher de toi, ma belle, murmurait le père à son enfant. Tu comprends, han? Faut lui donner du temps. Elle va te prendre dans ses bras. Tantôt. Fais-toi-s-en pas. Je suis là, moi, en attendant.

14

J’en ai entendu, des mères et des pères, me raconter naissances et accouchements au fil des années. Notre conscience à tous est saturée d’histoires d’horreur ou de félicité. Soit ça se termine dans un bain de sang supplicié, soit les petits oiseaux, les bouquets de fleurs, l’extase passionnée. La réalité, pourtant, me paraît autrement plus complexe et mitigée.

-On s’attend à ce que Mélissa meure ou se désintéresse de son bébé! s’écrie mon amie Lucie. On s’attend à ce qu’elle ne veuille plus rien savoir et qu’elle retourne dans son pays! Le père va prendre soin du bébé.

Je proteste :

-La dernière chose que je désire est que Mélissa soit jugée! Et puis d’ailleurs, dans ma tête, elle est née ici. C’est ici, son pays!

-Mais son accent?

-Peut-être que ses parents sont vietnamiens. Je ne sais pas.

Nous discutons de frivolité, de mauvaise préparation, de médicalisation, d’instinct maternel, de culture, des hormones de l’oubli, cruciales à la perpétuation de l’humanité.

Peut-être ai-je mal mené mon texte. Peut-être n’ai-je pas mis en scène de manière claire que la naissance et l’accouchement transcendent la classe, la maturité, le seuil de tolérance, etc. et que les mieux pourvus pour y faire face ne sont pas toujours celles et ceux qu’on pense. Je voulais traiter de préjugés et de différence. Démanteler notre conception un peu coincée de ce qu’est un accouchement bien raconté. Déconstruire les notions de préparation à la naissance, de sens des responsabilités, de planification, de mérite et d’exultation. Peut-être que la télévision a fait plus de bien que de mal à Mélissa et à son conjoint. Qui sait? Je voulais montrer que chacun, à sa façon, dans cette histoire, a fait ce qu’il a pu pour que l’événement, au bout du compte, se termine bien.

Je voulais transmettre mon affection profonde pour Mélissa et son conjoint. Mélissa n’est pas la seule mère que j’aie connue qui n’était pas prête à se décentrer d’elle-même lorsque son bébé est né.

N’est-ce pas notre cas à toutes, d’une certaine façon?

Le fait est que Mélissa s’est sortie indemne de son premier accouchement. Qu’elle n’a pas sombré dans la dépression postnatale, que ses seins ont regorgé de lait pendant plusieurs mois et qu’elle s’est mise à éprouver, trente-six heures à peine après sa naissance, un attachement profond et durable pour son enfant.

Ça ne résulte peut-être pas en une histoire à couper le souffle, admirable ou consternante, mais le fait est que c’est ce qui s’est produit dans la réalité.

15

Trois mois plus tard, Mélissa me rendit visite avec son bébé. Elle m’avait apporté des fleurs pour me remercier. De la camomille, en fait. « Pour tes tisanes », a-t-elle expliqué.

Elle portait ses talons hauts et elle était maquillée. Lorsque la petite a geint, elle a exhibé un sein au galbe parfait. J’entrevis le tissu jaune et soyeux d’un soutien-gorge affriolant.

Croyez-le ou non, elle m’annonça qu’elle désirait, dans un avenir rapproché, un second enfant. « Un garçon. »

Elle conservait, sommes toutes, un bon souvenir de son accouchement.

Image

Merci à Lucie Couillard, lectrice fabuleuse et merveilleuse amie.

Les faits relatés sont fictifs. Les prénoms aussi.

Publicités