Hardenberg

par Annie Cloutier

J’habitais à Hardenberg, aux Pays-Bas. Un village austère et anonyme à l’est du pays, tout près de la frontière de la Basse-Saxe allemande.

Tristan grandissait, heureux.

Chaque avant-midi, je marchais avec lui vers le Plus Markt où nous nous procurions macaronis et poudre à récurer. Sur le chemin du retour, invariablement, nous nous attardions un long moment à nourrir les canards de l’étang. Puis nous nous rendions au parc. Sous le ciel ennuagé, je suivais les progrès de mon petit garçon dans les modules, l’aisance grandissante avec laquelle il parvenait désormais à enjamber le parapet qui le séparait du toboggan.

Dîner, aux Pays-Bas, consistait à beurrer quelques tartines et à les garnir de gouda tranché très mince ou de hagelslag. Je découpais des cubes minuscules. Je les posais sur la tablette de la chaise haute. Tristan les portait à sa bouche. Il s’emparait de son gobelet qu’il brandissait, faisant gicler le lait sur le mur. Je le grondais.

-Non, pas comme ça.

Je ramassais le gobelet. Le lui tendais de nouveau :

-Prends-le comme il faut.

Le gobelet s’écrasait sur le sol devant sa mine hilare. Je n’insistais pas. Je mouillais une débarbouillette et appliquais le linge chaud sur son menton et ses joues. Je l’extirpais de sa chaise. Le posais par terre, au milieu de ses jouets.

Après, je débarrassais la table.

Nous montions à l’étage. Je tirais les rideaux aux couleurs vives, aux motifs d’oursons et de chats. J’étendais Tristan sur la table à langer. Je lui parlais en français. Puis je le transportais dans son petit lit et je le couchais.

Pendant un moment, je l’entendais marmonner. Je devinais qu’il agitait ses petites mains devant son regard et qu’il les observait. J’avais contemplé son manège à plusieurs reprises. Il lui arrivait de geindre pendant quelques minutes avant de s’assoupir. Lorsque le silence était établi depuis plusieurs minutes, je ne résistais pas au plaisir d’entrebâiller la porte et de l’observer. Petit ventre tendu qui se tend et se détend. Belle tête ronde et blonde. Joues roses un peu rugueuses, malmenées par la salive et le froid. Petits poings serrés, adorés.

Longtemps je me suis mise au lit pendant qu’il sommeillait. Longtemps j’ai dormi tous les après-midis.

Vers 16h, il s’éveillait. Nous passions l’heure suivant serrés l’un contre l’autre, à revenir tranquillement à la réalité. Nous écoutions Oprah qui, de Chicago, avec un retard d’à peine quelques heures sur la diffusion originale, distillait ses conseils et ses encouragements. Oh! le souvenir du corps potelé et chaud de mon enfant plaqué contre moi!

Mes journées s’employaient à l’exact contraire de ce qu’on est supposé accomplir à vingt-trois ans si on aspire le moins du monde à devenir quelqu’un.

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Photo : Nancy Houde

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